RMB City, de Cao Fei, au revers exact de l’utopie flottante (Rêves de ville 3)

Avec Cao Fei et la construction d’une ville sur Second Life, le masterplanning flottant occupe le cœur même de la création. Mais le désenchantement est au bout du voyage. Poursuite de l’exploration de la psyché urbaine contemporaine.

De Cao Fei, nous avons déjà commenté la merveilleuse série des Cosplays, et la mélancolie qu’elle projetait sur les villes en mutation de la Chine continentale. Difficile pourtant de ne pas revenir vers cette artiste, tellement aux prises avec l’utopie numérique désormais à l’œuvre. C’est qu’avec Cao Fei, le masterplanning flottant occupe le cœur même de la création. Pensez-y donc : à partir de 2007, la jeune artiste s’est attachée à édifier une ville entière dans Second Life ! Second Life, le monde flottant par excellence, où l’apesanteur est la règle…

Cao Fei, RMB City, photogramme Cao Fei, RMB City, photogramme

Sur une île utopique à proprement parler, RMB City accueille ainsi une séquence d’immeubles d’habitation identiques, si caractéristiques du nouveau paysage chinois. Mais elle la noie surtout dans une série de réalisations iconiques empruntées au développement des grandes métropoles : au fur et à mesure, le visiteur peut reconnaître l’entrée de la Cité Interdite, la tour de télévision Perle de l’Orient, de Shanghai, celle de la Bank of China, réalisée par I. M. Pei à Hong-Kong, ou le stade olympique de Pékin, construit par Herzog et de Meuron, associés à Ai Wei-Wei. Au-dessus, accrochés à une grue, flottent gentiment un panda géant – vraiment géant, cette fois-ci –, symbole de Chengdu, et la CCTV de Koolhaas à Pékin…

RMB CITY-A Secondlife City Planning © ChinaTracy

Une ville-manège. La simplification par la programmation Second Life, les couleurs acidulées… tout est pour lui donner l’heureux sourire des pays rêvés de l’enfance. Il n’est pas jusqu’au pêle-mêle de l’ensemble qui n’aille dans le même sens. Tout semble s’écrouler un peu, en un joyeux tohu-bohu, une pyramide de cadeaux… Quelque chose comme Noël retrouvé. L’équivalent aussi des portraits de ville idéale que l’on retrouve réellement imprimés au cœur des villes chinoises.

Aéroport de Zhengzhou, 2016, ER Aéroport de Zhengzhou, 2016, ER

A seconde vue, pourtant, l’empilement finit par prendre une autre teinte. Les merveilleux édifices ne font pas ville ; leur superposition ne compose pas de véritable espace commun. De nombreux objets trouvés – casque, bouteille, roue de vélo… – en hommage peut-être à Duchamp, témoignent aussi de cet isolement de l’architecture-objets, plutôt que ville, en même temps qu’ils commentent la recherche à tout prix de l’icône construite. Dans un coin, c’est un WC qui sert d’immeuble. Plus loin, dans la mer, un caddie contient une immense statuette de Bouddha… ainsi que quelques buildings achetés on ne sait où.

Car RMB ne renvoie pas à l’imaginaire. C’est l’abréviation de Renminbi, la véritable monnaie chinoise. La Cité idéale, sous prétexte de réunir « le meilleur de la Chine Nouvelle en un seul endroit d’accès facile », offre le clinquant d’une Chine en proie au vertige de l’argent roi. Mao, plus loin dans l’eau, est devenu lui-même une sorte d’icone pop, d’objet trouvé, tandis qu’un panda remplace son effigie au fronton de la Cité Interdite. La Cité Rêvée a gardé bien des traits du monde réel.

Second Life, c’était presque une nécessité, a suscité de nombreux projets d’architecture virtuelle, plus ou moins fantasques, plus ou moins originaux. On y a même organisé des concours. Mais RMB City trouve toute sa pertinence dans les conditions qui lui ont donné naissance : l’entrée généralisée de la ville chinoise dans un régime de fantasme digital avancé. L’espace de fuite en dehors du réel ne peut manquer de retrouver ce rêve de ville qui traverse le pays, et la réalité seconde qu’il impose aux consciences. La déconnexion personnelle y rencontre la fracture généralisée : bouleversement bien réel de la Cité et de ses codes, promesse d’une ère nouvelle… Mais elle ne peut non plus oublier la tension extrême entre cette terre promise et la réalité quotidienne de ceux qui travaillent à son avènement. En dernier recours, les différents régimes d’image reviennent aussi à la réalité sociale : tous ne jouissent pas des belles parades architecturales ; bon nombre n’atteindront jamais cette terre promise qui prend corps sous leurs yeux, et dont l’image démultipliée justifie leurs efforts, leur sacrifice.

Aéroport de Zhengzhou, 2016, ER Aéroport de Zhengzhou, 2016, ER

« – China Tracy : Que penses-tu du monde numérique ? – Hug Yue : c’est un monde dominé par la jeunesse, la beauté et l’argent. Et ce n’est rien qu’une illusion. » Le Second Life de Cao Fei ne résiste pas à la mélancolie qui l’emporte. Les immeubles et maisons à vendre, dans i.MIRROR, restent désespérément vides, telles ces villes fantômes chinoises prêtes à l’emploi et pourtant vides, que la spéculation conduira peut-être à leur déchéance avant même qu’elles n’aient été occupées. Sans même un habitant, les déchets finissent par les emplir, comme l’eau noirâtre envahissait les rêves de Zhao Tao chez Jia Zhangke. Les spectacles de fête, dans RMB City, comme ceux de The World, accroissent s’il se peut le sentiment de solitude qui pénètre la ville. Et l’esthétique même de la programmation Second Life, naïve, mal dégrossie, tellement cliché, trouve ici tout son sens : elle a l’exacte saveur des rêves désenchantés auxquels on ne croit pas.

(A suivre)

 

PS : Le rapport de RMB City aux architectes de la Nouvelle Chine ne manque pas d’intérêt. Par plusieurs aspects, RMB City peut passer en effet pour prolonger un geste de Rem Koolhaas, à l’occasion de son projet Dubai Renaissance (2006) : l’émirat y était présenté comme une série absurde d’icônes en tous genres, tirées de fait de capitales diverses, voire restées virtuelles, et associées en un patchwork insensé. La présence de la CCTV, soit l’icône par excellence du renouveau chinois, tout en haut de RMB City, prend dès lors une part d’ironie supplémentaire. Mais tout le sel de l’affaire apparaît si l’on pense que c’est Ole Scheeren, principal collaborateur de Koolhaas sur le projet de CCTV, qui a proposé à Cao Fei d’en intégrer l’image dans RMB City – jouant ainsi d’un renforcement mathématique de son iconicité, tout en lui associant une part d’ironie bien dans le goût de l’agence (ou comment manger la banane par les deux bouts). Plus tard, Ole Scheeren prêtera encore des maquettes de ses projets à Cao Fei, qui y mettra en scène la fiction apocalyptique de La Town.

A voir : Le film RMB City était présenté l’an dernier dans la Fondation Vuitton. La vidéo mise en ligne par China Tracy, soit le double virtuel de Cao Fei, est malheureusement de fort mauvaise qualité.

A lire : Cao Fei, I watch that worlds pass by, Daimler, 2015.

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