Le nouveau monde flottant de l’architecture (Rêves de ville 2)

Les nouveaux modes de présentation de l’architecture et de la ville, merveilles de la technologie numérique, les bercent d’une indéniable aura utopique… qui assigne cruellement les corps à l’œuvre. De Youtube à Jia Zhang Ke.

A la rencontre du court-métrage et de l’architecture, un genre est donc né : la présentation numérisée de projets en tous genres, de maisons, de complexes résidentiels, de villes entières. La technicité du genre le soustrait à l’attention générale. On n’en fera pas tout un cinéma. C’est pourtant sous-estimer la poésie du médium, sa force propre. Les benjaminiens en herbe, qui reviennent sans cesse sur les centres commerciaux et leurs fantasmagories, devraient y prendre garde : la représentation même de l’espace bâti subit une exquise crise. Une mutation d’autant plus remarquable, même, que ces petits films font le lien entre une conception toujours plus numérisée de l’architecture, et sa présentation au plus grand nombre. Le Corbusier regrettait que tous ne sachent pas lire les plans. Tous aujourd’hui sont à portée de fascination.

SID 1 : Marco Polo Gate, Shanghai. Sur quoi s’ouvre la porte mystérieuse ? Sur sa propre représentation, et l’entrée dans un monde de rêve. © Joseph

Il faut donc voir ces films, subir un peu de leur enchantement. Sans leur prêter plus qu’ils ne donneront : tous les moyens de représentation se révèlent doués de séduction. Les dessins de Louis Kahn le prouvent assez. Les aquarelles de Joseph Gandy entourent tout l’œuvre de John Soane d’un irrésistible charme, et le fameux plan de Paris de Turgot en a opportunément ôté la presse et les odeurs. La maquette elle-même, apparemment moins rêveuse, plus objective, peut aussi bien jouer de cette qualité pour offrir une pièce maîtrisable, une sorte de bijou hors-contexte : un royaume solitaire d’enfant-roi. Dans Esquisses de Frank Gehry, le maître affirmait multiplier les échelles d’une même maquette pour ne pas succomber au sex-appeal de l’objet…

Le rendu informatique, de ce point de vue, ne peut être confronté à cette naturalité de la représentation que lui opposent trop souvent ses adversaires. Encore faut-il interroger ses pouvoirs propres, et l’espace fantasmé qu’il configure, d’autant plus prégnant que le medium, jeune encore, n’offre que peu de prise de distance.    

Comment, par exemple, échapper à l’extrême légèreté qui le traverse ? Le dessin ne pesait rien. Mais le mouvement de l’image vient encore en souligner la magnifique abstraction. On l’a vu : les poutres s’élèvent, les fenêtres s’encastrent sans le moindre effort. La grande lutte de l’architecture, contre la force de gravité, semble définitivement gagnée. Le métal, le béton, déjà si malléable, y perdent leur dernière attache terrestre. Et puis, ne l’oublions pas, ce ne sont pas là traits de carbone ou d’encre, mais de pure lumière. Oh, la belle illumination, le départ, loin de la maudite matière !

Au final, cette légèreté, cet idéal photonique ne touchent d’ailleurs pas que leur objet. Car c’est un fait : nous flottons. Rien ne peut faire que le point de vue informatiquement construit ne revienne, dans l’expérience sensible du visionnage, au point de vue du médium les plus connu, le plus pratiqué : la caméra, et nous derrière. Nous volons ! Nous descendons des nuages ! Sans négliger ce que permet justement l’informatique, et qui vient transfigurer l’envolée médiatique : nous traversons l’architecture. Plus besoin d’ouvrir les fenêtres, les murs. Nous habitons véritablement, et sans le moindre effort, un espace transcendé. Nous sommes au ciel…

La pure numérisation de l’architecture, ainsi, ne permet pas seulement d’en accomplir l’iconicité tant attendue. Elle la pare immédiatement d’une aura utopique sans appel. Et le phénomène est plus sensible encore dès lors qu’il s’agit de visiter des villes. Comment ne pas céder à l’appel de ces cités des lumières, sans pesanteur ni gravité ?

La Chine s’est rendue maîtresse de cette production. Aux prises avec des mutations sans pareilles, elle avait déjà développé le musée de la ville comme nouvel outil projectif. Au milieu des bouleversements urbains, la maquette du futur pouvait offrir une image de stabilité possible, quelque chose comme un sens de l’orientation retrouvé, à même de compenser la désorientation à l’œuvre. L’équivalent des panoramas du XIXe siècle, revus et corrigés par Walter Benjamin. Et l’on ne croit pas si bien dire… Bientôt, à Shanghai, la maquette proprement dite s’est en effet associée à des projections comme en géode, sur écrans circulaires, impliquant le spectateur dans le mouvement de planeur, et non sans quelque vertige à parcourir ainsi, un peu en hauteur, les artères tournantes de la ville à venir. Un peu du pari spéculatif se laissait percevoir dans ce léger haut-le-cœur…

Shanghai, Musée de l'urbanisme Shanghai, Musée de l'urbanisme

On a déjà évoqué sur ce blog le charme virtuel des villes chinoises et le superbe masterplan de Chengdu (rendu privé suite à notre citation). Ce n’est là qu’une étape, dans une série de rêves urbains qui se sont succédé d’année en année – et qui témoignent à leur façon d’une course au développement toujours reprise. La manière ne s'est d'ailleurs pas non plus limitée aux métropoles chinoises. Les Philippines ont pu y avoir recours. Un bel exemple expose encore le futur de Kigali. Sans performativité reconnue, pour l’instant : les pouvoirs publics ont financé les premiers édifices, seuls à même de prêter un peu de virtualité à un projet aussi improbable ; mais l’ensemble n’a pas suffi à attirer les capitaux qui pouvaient lui prêter vie. La pseudo-utopie, qui substitue à toute histoire sociale le brillant digital des bâtiments, ne fait que ressortir un peu plus la misère réelle – sans compter les déplacements de population qu’elle a pu engendrer.

L’usage massif de l’image, en Chine, en a pourtant fait une part décisive de la réalité urbaine, constamment dédoublée par ces nouveaux fantasmes. Il ne serait peut-être pas outrancier de supposer qu’elle en a profondément remodelé l’expérience sensible. Et c’est ici qu’il faudrait, à côté de Diamond Islands et de son regard sur le Cambodge, convoquer d’autres œuvres témoignant de cette prégnance, d’autres pratiques, à même de la donner à voir.

Lifang : Chengdu City 3D © Lifang Digital UK Ltd

Pourquoi par exemple ne pas revenir, même si le cas est moins évident, à l’un des merveilleux films de Jia Zhangke : The World, sorti en 2004 ? La protagoniste, interprétée par Zhao Tao, travaille dans un parc d’attraction reproduisant les monuments de tous les pays. Tout le film explore la tension entre cette présence perpétuelle du monde, et l’impossibilité de quitter la banlieue de Pékin, à laquelle la jeune femme est économiquement rivée. Puis Zhao Tao rêve. Et s’envole. Littéralement. La séquence est dessinée. C’est le signe de la rêverie. La ville qu’elle survole ne semble guère idéalisée. Mais le dessin, le flottement suffisent. L’espace d’un instant, la cité idéale des masterplans resurgit, envahit la conscience. Le rêve collectif. Le monde enfin advenu dans la ville, que l’on n'aurait plus besoin de quitter….

Jia Zhang Ke, The World, photogramme Jia Zhang Ke, The World, photogramme

Ce n’était qu’un songe. Prise entre un Monde de carton-pâte et une cité de dessins animés, Zhao Tao participe de l’érection d’une Chine nouvelle dont elle ne vit que la part sombre, mais dont elle subit tous les fantasmes. De la vraie ville, nous ne verrons qu’autoroutes, chantiers, immeubles banalisés… Ici comme à Diamond Islands, la lumière n’a qu’un temps. Mais l’on n’oubliera pas non plus comment le parc du Monde a pu se déployer dans nombre de villes nouvelles, pour devenir un véritable modèle urbain : dans les banlieues de Shanghai, londoniennes, allemandes, italiennes, dans la Venise de bord de mer de Dalian…

Les deux modèles apparemment si opposés, l’informatisation de l’architecture et son exotisme, son européanisation  naïve, sont-ils d’ailleurs si imperméables ? Ou faudra-t-il célébrer leurs noces autour d’un étonnant rêve de déterritorialisation ? Et du surgissement, en lieu et place du rêve, du simulacre le plus cru ? Au regard de The World comme de Diamond Island, on peut soupçonner quelque rencontre objective, plus cruelle encore de ce que les personnages principaux s’y trouvent à la fois déplacés (depuis une lointaine province, depuis les champs) et rivés à leur nouveau séjour. Assignés, en quelque sorte à la construction d’un estrangement radical dont ils sont les premières victimes.

(A suivre)

  

PS : On aura l’occasion de reparler de la nouvelle mise en scène informatique de l’architecture, et de ses racines cinématographiques, lors de la prochaine séance sur le blob, à la Cité de l’Architecture et du Patrimoine, le 27 février, à 19h.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.