Le Wakanda de Black Panther et le rêve de ville africaine

La ville afro-futuriste de Black Panther, aussi bien que la peau de son superhéros, défait les aprioris et sonne comme une promesse. La ville africaine, avenir du monde, pourquoi pas, après tout ? Mais le présent reste malheureusement plus complexe…

Un superhéros noir ? Chacun s’en réjouit. Il est temps que l’identification positive des spectateurs, et la valorisation qui l’accompagne, délaissent le jeune mâle blanc pour ouvrir à chacun la virtualité d’un destin hors-norme. Black Panther suit de près Wonder Woman et participe de la même logique. A l’assomption du héros, il associe aussi une ville rutilante, poussée en secret au cœur de l’Afrique. Les spectateurs, au vu de leurs réactions sur les réseaux sociaux, s’y sont montrés sensibles. A l’image dramatique de la ville africaine se superpose enfin un possible des plus enthousiasmants. Réunissant hypermodernité et traditions formelles, la capitale du Wakanda apparaît aussi bien comme un modèle écologique. Tout y fonctionne au vibranium – sans que le film, on s’en doute, ne soulève la question de ses possibles déchets. Au cas où, on trouvera toujours un Bure un peu plus loin pour les enterrer.

L'arrivée au Wakanda, avec le minaret de Tombouctou au bout de l'aile gauche, Black Panther trailer L'arrivée au Wakanda, avec le minaret de Tombouctou au bout de l'aile gauche, Black Panther trailer

La rencontre entre le cinéma le plus fictionnel et la promotion urbaine a déjà fait ici l’objet de plusieurs approches. Le Wakanda propose un cas d’école. Car la construction hollywoodienne, toute à la magnification d’une capitale imaginaire, ne peut manquer de rappeler les films informatiques qui vantent sur le net des métropoles bien réelles – à tout le moins leur avenir. Le rêve de Black Panther recoupe bien des horizons. Ceux de Kigali, sur lesquels nous nous sommes déjà arrêtés, ceux d’Addis Abeba, boosté par l’installation du siège de l’Organisation de l’Unité Africaine, de Mombasa…

Mombasa 2035 © Vertex Studio

Et même de petites villes de 150 000 habitants comme Machakos – qui livre peut-être le décor le plus approchant du fantasme made in America.

Machakos transfiguré © countyMachakos

Partout, le spectacle tente d’attirer les capitaux qui lui prêteront quelque réalité. Partout, l’utopie se veut auto-réalisatrice… et se teinte d’irréalisme. La tour principale de Machakos est surmontée d’une sorte de soucoupe volante ; à Mombasa, l’entrée dans l’atmosphère terrestre dédouble l’arrivée en vaisseau spatial du Prince T’Challa dans Black Panther : la mise en scène du devenir mondial risque sans cesse de souligner la part de fantasme. D’autant plus cruellement même que tous ces masterplans promotionnels ne peuvent rivaliser avec la maîtrise des décorateurs et informaticiens d’Hollywood.

Vue globale de la capitale du Wakanda, Black Panther, image promotionnelle Vue globale de la capitale du Wakanda, Black Panther, image promotionnelle

Car il est vrai que le Wakanda ne manque pas de charme. La ville du futur, au moins depuis Blade Runner, s’est tellement inscrite sous le sceau de l’Asie que la variante africaine a tout pour plaire. Son apparition à l’écran surprend presque autant que la découverte de la ville réelle dans le film, et sonne comme le retour d’une promesse oubliée.

Pour la dessiner, Hannah Beachley s’est d’abord tournée vers « les échafaudages et les pyramides de Tombouctou ».

Tombouctou, mosquée, photo ER Tombouctou, mosquée, photo ER

Les branches qui rythment les constructions de terre reparaissent effectivement dans plusieurs immeubles du film, qui rappelleraient aussi bien, pour leurs formes effilées, les tours des mosquées de Djenné ou d’Agadez. Ailleurs ce sont des cases qui se superposent ou ont été propulsées vers le haut, et couronnent des gratte-ciels qu’on dirait eux-aussi de terre. Quant à la mosquée de Tombouctou, ou plutôt son minaret, il fait une brève apparition – une sorte de caméo architectural (voir la première image) – lors de l’arrivée sur la ville, intégré tel quel au cœur de l’hypermodernité. Son aspect « pyramidal » se retrouve encore dans plusieurs tours vertes à peine ébauchées. Il se devine aussi dans un édifice bien réel qui surgit au détour d’une rue : l’extraordinaire pyramide d’Abidjan, construite dans la capitale ivoirienne au début des années soixante-dix par l’italien Rinaldo Olivieri. Ailleurs, on reconnaît aisément le sablier doré de la tour Namemba, réalisée à Brazzaville par Jean-Marie Legrand en 1986.

Wakanda, tour Nabemba, dite aussi tour Elf Wakanda, tour Nabemba, dite aussi tour Elf

A réunir ces icones architecturales en une ville utopique, la capitale de Wakanda affirme ainsi immédiatement un panafricanisme qui sera discuté tout au long du film. Et se reconnecte avec une histoire des villes africaines faite entre autres de grands gestes d’optimisme. On pense au très bel ouvrage African ModernismThe Architecture of Independence (2015) qui fait le point photographique sur les icônes modernes érigées aux Ghana, Sénégal, Kenya, comme en Côte d’Ivoire ou en Zambie pour affirmer leur statut nouveau et prendre pied dans le concert économique mondial. Mais des icônes n’ont jamais fait une ville. Au paradoxe fondateur de ces réalisations, commandées à des architectes étrangers, s’ajoutent parfois de tristes histoires. Comme celle de la pyramide d’Abidjan, justement, ancien centre commercial désormais abandonné et fermé au public au cœur de la capitale…

Wakanda, carte postale de la Pyramide d'Abidjan Wakanda, carte postale de la Pyramide d'Abidjan

Tout le film le dit : la puissance du Wakanda repose sur le vibranium. Et certains ont voulu y voir un parallèle avec le cobalt. La seule République Démocratique du Congo possède 60 % des ressources de ce métal, absolument indispensable pour la fabrication de smartphones comme de voitures électriques. Les conditions de travail dans les mines du sud du pays, à la pelle et au pic, la paupérisation volontaire de la main d’œuvre, les accidents mortels répétés qui s’y produisent, dissocient pourtant fortement cette présence de toute prospérité partagée. Un détail qui n’en est pas un : 90 % de la production est sous le contrôle du chinois Congo Dongfang International Mining, qui exporte la matière première vers la Chine et les différentes multinationales, Apple par exemple, dont les usines sont en Chine, et le vaisseau amiral… non loin des studios hollywoodiens où sont conçus ces jolis contes.

Le lieu le plus fantasmé, dans ces conditions, reste bien le laboratoire secret du Wakanda, qui permet le traitement sur place de la matière première, au lieu de son exportation, et un véritable développement économique autonome. L’utopie n’a rien d’architectural. A se concentrer sur un pays magiquement protégé des influences étrangères, le film fait l’impasse sur la situation coloniale comme sur ses prolongements économiques nouveaux. Pas un personnage chinois au Wakanda, ce qui, au vu de la situation actuelle de l’Afrique, constitue une fiction de première grandeur. De quoi vous laisser bouche bée. La magie technologique voile une fantasmagorie plus politique.

Est-ce à dire que les villes merveilleuses ne verront pas le jour, que le Wakanda restera une mine à ciel ouvert ? Pas si sûr. Les grandes entreprises chinoises du bâtiment interviennent régulièrement sur le continent et ont pris le relais des architectes européens qui venaient illustrer les capitales libérées. Pour les faubourgs de Johannesburg, on présente déjà les images les plus séduisantes… et le Wakanda n’est vraiment pas loin.

Rendu informatique pour Modderfontein, dans la banlieue de Johannesburg Rendu informatique pour Modderfontein, dans la banlieue de Johannesburg

Rendu informatique pour Modderfontein, dans la banlieue de Johannesburg Rendu informatique pour Modderfontein, dans la banlieue de Johannesburg

Près de Luanda, en Angola, les images ont même touché terre… et perdu du même coup de leur superbe.

Nova Cidade Kimbala, près de Luanda Nova Cidade Kimbala, près de Luanda

Les appartements, qui plus est, se sont révélés trop chers pour pouvoir tenter la population. La Chine, merveilleuse exportatrice, aura vendu à l’Afrique jusqu’à ses fameuses cités fantômes… dont il faut bien sûr espérer qu’elles trouveront à se remplir. Après tout, s’il faut retenir une  leçon de Black Panther, c’est qu’il n’est pas de fatalité, sauf pour ceux qui y croient vraiment.

 

A lire : Manuel Herz ed., African Modernism, Park Books, 2015, avec des photographies d’Iwan Baan et Alexia Webster.

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