Bolloré et Bernard Arnault en conflit ouvert sur Lagardère

Vincent Bolloré reprend l’avantage dans le combat qui l’oppose à Bernard Arnault pour le contrôle de Lagardère mais le combat juridique qui s’annonce augure mal du sort réservé à Hachette. Le gouvernement s'immiscerait, au nom de la défense des intérêts culturels, dans le dossier si la société devenait ingouvernable.

Pour lui, le temps presse. Premier actionnaire de Lagardère avec 23,5%,  Vincent Bolloré risque de prendre possession de l’entreprise lorsque Bernard Arnault aura pris des décisions stratégiques sur lesquelles il sera impossible de revenir. Avec 25% de la société en commandite qui contrôle le groupe et des nouveaux statuts qui lui donneront un pouvoir de contrôle sur l’ensemble, le patron de LVMH pourra, lui, procéder à des acquisitions et des cessions avant que le patron de Vivendi ait eu son mot à dire. Pour empêcher cela, Vincent Bolloré doit prendre, au plus vite, le contrôle du conseil de surveillance au cours d’une assemblée générale et résilier la commandite. Et il doit mener cette opération à bien avant mars 2021, date à laquelle, le mandat d’Arnaud Lagardère qui a passé un accord de gouvernance avec Bernard Arnault soit renouvelé pour six ans. 

Des membres du conseil soutiendraient déjà Bolloré

Le patron de Vivendi a donc passé un accord, que le marché attendait, avec le fonds actif Amber pour exiger que le groupe Lagardère leur accorde quatre places sur les douze que compte le conseil de surveillance: quatre et non pas six parce que Vincent Bolloré compte déjà sur le ralliement de certains membres du conseil. Certains s’amusent déjà de savoir quelle sera, à cet égard, l’attitude de Guillaume Pépy, ancien président de la SNCF ou de Nicolas Sarkozy quand on leur demandera de choisir entre Bernard Arnault et Vincent Bolloré. Si cette requête conjointe était acceptée, Amber disposerait de trois membres au conseil et Vivendi d’un seul, histoire de montrer que Vincent Bolloré n’a nulle intention de gouverner l’entreprise avec Amber.

Le pacte noué entre Bolloré et Amber (pdf, 274.6 kB)

Vincent Bolloré et Amber n’avaient pas besoin de manifester une solidarité commune pour convoquer une assemblée générale et voter pour leurs représentants  mais ils craignaient, s'ils ne l'avaient pas fait, de se voir accuser d’un accord de concert tacite, ce qui les aurait privé, si cela était démontré, du droit de vote en assemblée générale. 
Lagardère n'acceptera pas, d'après nos informations, cette requête commune. Un long combat juridique qui peut durer quelques mois, voire deux ans, selon les experts, va donc s’ouvrir. 

Le tribunal de commerce sera vraisemblablement saisi par Vincent Bolloré et Amber si Lagardère  ne leur donne pas satisfaction. Il décidera vraisemblablement de convoquer l'AG mais sa décision sera susceptible d'être contestée  en appel. Ce qui nous amène, pour cette simple convocation, au mois d’octobre.

Certains relèveront  que cette affaire aurait déjà été réglé si, au cours de l’assemblée générale ordinaire du 5 mai, Vincent Bolloré avait joint ses votes à ceux d’Amber. Le patron de Vivendi qui avait accordé sa confiance à Arnaud Lagardère ne pensait pas que celui-ci pouvait le doubler en recherchant une alliance avec Bernard Arnault. C'est la force de celui que l'on dénomme encore Junior de faire croire à ses interlocuteurs qu'il leur sera fidèle.

La justice saisie d'une éventuelle action de concert 

Vincent Bolloré et Amber ont repris la main mais ils ne sont pas au bout de leurs peines. Groupe Arnault, actionnaire de la commandite, peut demander à l’AMF (Autorité des Marchés Financiers) de se prononcer sur l’existence ou non d’une action de concert exercée par les deux sociétés.

Si l’AMF, déjà consultée sur ce dossier, considère que ce n’est pas le cas, groupe Arnault pourra ensuite saisir la justice qui disposera alors d’un délai de cinq  mois pour se prononcer. Ce qui nous amène, dans le meilleur des cas, en février 2021, quelques jours avant le renouvellement du mandat de la commandite.

Un autre élément pose, selon les conseils juridiques que nous avons interrogé, un problème par rapport à la possible action de concert. Bolloré et Amber se sont accordés un droit de préemption réciproque sur les actions qu’ils détiennent. Ce qui garantit au fonds Amber un prix de rachat minimum de ses actions tout en lui interdisant de les céder à Bernard Arnault. Sur un plan financier, c’est plutôt bien joué, « sauf que cela garantit à Vincent Bolloré le contrôle effectif de la société pendant cinq ans avec 45% des actions. Un montant dépassant de très loin le seuil de 30% au delà duquel une OPA doit être déclenchée », précise un proche du dossier. « Nous ne sommes plus dans le cas d'une action commune décidée par deux actionnaires voulant défendre leurs droits mais dans celui d'une entreprise commune engagée sur le long terme ».

Vincent Bolloré, de son coté, pourra aussi faire appel à la jurisprudence pour retarder la prise de contrôle de Bernard Arnault en veillant au respect des règles de légalité concernant la publication des nouveaux statuts de la commandite ou de Lagardère Management, la nouvelle société qui doit accueillir la garde rapprochée d’Arnaud Lagardère.

https://blogs.mediapart.fr/emmanuel-schwartzenberg/blog/100720/bernard-arnault-se-protege-de-lagardere

 

Vincent Bolloré opposé au rachat de Simon and Schuster 

Un conflit à fleuret moucheté prend forme. Il a déjà fait ses premiers dégâts.

Le groupe Lagardère s’était, en effet, déjà positionné pour reprendre Simon and Schuster, la maison d’édition américaine qui a édité Hemingway, Stephen King, Hillary Clinton, que le groupe Viacom CBS veut céder. Le montage financier a été mis au point, selon Wanscare, par les équipes de Bernard Arnault, ce qui aurait précipité l’entrée en jeu de Vincent Bolloré, furieux de cette opération. Il semblerait plutôt, d’après certaines hypothèses, que c’est moins l’intervention des financiers de LVMH qui ait posé problème que l’hostilité de Vincent Bolloré au principe même de ce rachat.

https://www.wansquare.com/012-30364-Pourquoi-Bollore-fait-monter-la-pression-sur-Lagardere.html.

Cette affaire révèle donc au grand jour l’opposition ouverte entre le premier actionnaire de Lagardère et celui qui contrôle de facto la commandite. Si cette situation devait perdurer, elle rendrait la société ingouvernable et lui interdirait de prendre les décisions stratégiques d’autant plus nécessaires que nous allons traverser une crise économique majeure.

Certes, Arnaud Lagardère et Bernard Arnault pourront, aussi longtemps qu’ils contrôleront la commandite, décider de procéder à des acquisitions ou des cessions. Ils pourraient, par exemple, décider de vendre  Hachette sans soumettre cette cession à l’assemblée générale. Celle-ci serait obligatoirement consultée sur ce  projet mais elle pourrait seulement émettre une recommandation. Cette avancée résulte de l’action que Colette Neuville, présidente de l’ADAM, avait lancée lorsqu’elle s’était opposée à la vente par Vivendi de SFR sans que l’AG n’en ait été préalablement  informée. Vincent Bolloré pourra aussi, sur d'autres dossiers cruciaux,  demander une expertise de gestion à chaque fois qu’une décision stratégique sera prise.

En un mot, c’est la société, dans son ensemble, qui est aujourd’hui entravée dans son fonctionnement. Pour éviter que ce pouvoir de nuisance réciproque ne la pénalise durablement et se traduise par des conséquences sociales, Bernard Arnault et Vincent Bolloré sont condamnés à s’entendre sur son partage. 

 Si la reprise du retail et du duty free par LVMH ne soulève pas de problème particulier, tout comme la répartition des derniers médias du groupe Lagardère,  Paris Match rejoignant  le pole presse de LVMH et Europe 1, Canal +, il en va tout différemment du groupe Hachette.  Les deux hommes n’ont pas la même vision du monde de l’édition que l’un veut internationaliser et l’autre concentrer sur les grandes marques françaises. Vincent Bolloré considère que son histoire familiale le prédispose à reprendre Hachette qu’il guigne déjà depuis trois ans. Bernard Arnault qui s’est déjà positionné sur le long terme avec Gallimard estime que la défense de ses marques de luxe passe par une association étroite avec le monde de l’édition et de ses auteurs prestigieux.

Le gouvernement prêt à intervenir
Nul ne sait aujourd’hui lequel des deux milliardaires remportera la mise. Ce qui est, en revanche, certain c’est que le gouvernement se saisira officiellement de cette affaire si celle-ci devait s’éterniser. Il en va pour lui de la défense des intérêts culturels. Roselyne Bachelot, ministre de la Culture, s'est saisie du dossier qui est suivie depuis longtemps par l'Elysée. La défense de l’édition française, véhicule de notre culture, légitime l'intervention des pouvoirs publics qui devrait, dans l'intérêt du bon fonctionnement démocratique, s'effectuer au grand jour. Emmanuel Macron qui serait déjà intervenu via Nicolas Sarkozy pour faire rentrer Bernard Arnault dans le jeu et contrer l’arrivée de Vincent Bolloré chez Lagardère ne laissera pas passer pareille occasion. 

 

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