Les résistants juifs exclus du mur du mémorial de la Shoah

Les résistants juifs, morts en déportation, ont été délibérément exclus du mur de la mémoire de la Shoah, inauguré par Emmanuel Macron le 23 janvier. Cette forme de négationnisme repose sur l’idée qu’ils ne seraient pas morts, comme juifs, s’ils n’avaient pas résisté.

La façon dont les juifs ont été arrêtés pendant la seconde guerre mondiale n’a eu aucune influence sur le sort qui leur était réservé, tous étant promis à l’anéantissement.
Cette réalité historique n’est pas reconnue par le Mémorial juif français de la Shoah qui opère, sur les conseils de ses historiens, une distinction entre les juifs arrêtés pour faits de résistance et les autres. Les premiers n'ont pas le droit de voir leurs noms inscrits sur le mur de la mémoire à la différence des seconds.
La découverte de cette incongruité commence, par un cheminement qui part du papier émouvant de Laurent Mauduit du 25 novembre 2019, diffusé sur ces pages, intitulé « Bertrand Mauduit, Buchenwald matricule 30878 » où l’auteur qui venait d’avoir accès au fonds allemand Arolsen - qui vient de mettre en ligne 850 000 documents concernant dix millions de personnes victimes de persécutions nazies- avait retrouvé la trace de son père Bertrand et de son grand-père Roger, mort, lui, en déportation. Ce qu’ils avaient subi et vécu ne relevaient plus du récit familial mais d’une réalité concrète que la divulgation des archives nazies permet d’appréhender dans toute son horreur.

Les fiches 35227 et 35228...

Recherchant alors, les traces de mes deux oncles, Jacques et Raymond Schwartzenberg, je découvre, à mon tour, leurs fiches d’immatriculation à Mauthausen avec les numéros 35227 et 35228. Incarcérés comme juif français le 28 mai 1943, répertoriés comme étudiants français bien qu’ils ne furent encore que lycéens à Pau, puisque l’un avait 17 ans et l’autre 18 ans, ils disparaîtront le 13 décembre 1943. Ce qui dénote un certain esprit de résistance car la survie moyenne dans ce camp de concentration n’excédait pas un trimestre.

Je m’adresse donc au Mémorial de la Shoah pour lui demander de bien vouloir inscrire le nom de Jacques et Raymond Schwartzenberg sur le nouveau mur de la mémoire inauguré par le président de la République le 27 janvier car les deux lycéens ne figuraient déjà pas sur l’ancien.
Fort des documents du fonds Arolsen, je demande ,comme mes tantes Lilyane Schwartzenberg, en 2001, Nadine Marie-Schwartzenberg en 2015 et Olivier Tric en 2018, l’architecte qui a permis de mettre en évidence l’implication d’un de ses collègues du Bauhaus dans la construction d’Auschwitz, que la tragédie qui a frappé ma famille bénéficie d'une juste reconnaissance. Olivier Tric avait simplement écrit au Mémorial le texte suivant:  « Pour moi, j’avais 6 ans en 1942 quand nous fréquentions la famille de Léon (Schwartzenberg); je me rappelle confusément de ses deux grands frères que je considère comme des héros de la Résistance juive, c’est la raison pour laquelle j’ai du mal à comprendre pourquoi on ne leur fait pas l’honneur d'inscrire leurs deux noms sur le mur des 76.000 juifs français disparus, comme eux, dans les camps nazis ».

La victime honorée, le héros sacrifié

La réponse du Mémorial Juif de la Shoah parvient le 27 novembre 2019, de façon formelle:

« Le Mur des Noms présente, gravés par année de déportation, dans l’ordre alphabétique des noms, les noms des personnes qui ont été déportées depuis la France entre 1942 et 1944, parce qu’elles étaient juives…
Ils ont été déportés par le transport politique parti de Paris le 30/08/1943 (Liste 127)…
Leur parcours de déportés par mesure de répression explique que leurs noms se soient pas gravés sur le Mur dédié aux déportés par mesure de persécution.
Croyez bien qu’il ne s’agit pas d’établir une hiérarchie parmi les victimes de la barbarie nazie, mais bien d’encadrer au mieux ce travail d’histoire et de mémoire ».

Le 28 novembre 2019, Jacques Fredj directeur général du Mémorial  de la Shoah reçoit une première lettre où je fais part de mon étonnement:
« Si je comprends bien la doctrine du Mémorial de la Shoah, un juif qui a décidé de se battre pour défendre les libertés, son pays et les siens n’a pas droit à la même reconnaissance qu’un autre juif. La victime a droit de cité, le héros non.
C’est un concept intéressant qui laisse penser que le mémorial juif français laisse à d’autres communautés, à d’autres pays le soin d’honorer les juifs qui se sont battus.
Il s’agit donc, j’espère que vous en conviendrez, d’une discrimination, pour le moins singulière, qui rejaillit sur l’identité juive dans son ensemble que vous avez reçue mission de défendre ».
Puis, je formule une objection dans l'espoir que celle-ci suscite au moins un  questionnement interne au sein du Mémorial:
«S’il est vrai que Jacques et Raymond Schwartzenberg ont été arrêtés pour avoir sectionné les fils téléphoniques de la Kommandantur de Pau, Léon Schwartzenberg, mon père, domicilié alors à l’hôtel du petit Léon, place de l’Esquirol à Toulouse a pu, prévenu par son père de l’arrestation de ses frères, s’enfuir de sa chambre d’étudiant. S’il avait été déporté ce soir là et connu le même sort que ses deux frères, vous auriez gravé son nom sur le mur de la mémoire mais vous ne l’auriez pas fait si son arrestation était intervenue légèrement plus tard quand il avait rejoint le maquis pour combattre les forces nazies.
Pour tout dire, je ne connais que l’auteur de la Colonie Pénitentiaire qui eût pu imaginer une telle différenciation ».

Le Mémorial aurait rejeté Simon Wiesenthal ou les combattants du ghetto de Varsovie

Les exemples démontrant l’absurdité de cette politique sélective arrivent, en effet, les uns à la suite des autres.
Simon Wiesenthal, le chasseur de nazis, interné, lui aussi à Mauthausen n’a dû sa survie qu’à la libération in extremis des camps tant son état physique était délabré. Comme il avait aidé et armé la résistance polonaise, le Mémorial juif français n’aurait pas, dans sa logique et s’il avait été français, pas inscrit son nom sur le mur s’il avait disparu.
A Mauthausen, toujours, de nombreux homosexuels ont été incarcérés en vertu du paragraphe 175 du code pénal allemand de l’époque qui criminalisait l’homosexualité. Si un juif s’était avéré être homosexuel, le mémorial ne l’accepterait pas parce qu’il aurait été exterminé comme homosexuel et non comme juif.
Et bien évidemment, Mordechaï Anielewicz, l’homme qui dirigea l’insurrection du ghetto de Varsovie, et tous les siens, n’auraient pas vu, s’ils avaient été français, leurs noms inscrits sur le mur de la Mémoire.
Le 28 novembre 2019, Eric de Rothschild, président du Mémorial de la Shoah, recevait également une autre lettre :
« Permettez-moi de vous dire, ce que vous ne savez que trop, que si la famille Schwartzenberg s’est réfugiée à Pau où mes deux oncles ont été enlevés, l’un à son domicile, l’autre au lycée par la Gestapo, c’est bien parce qu’elle était persécutée à Paris".
Après le 17 juillet 1942, le jour de la rafle du Vel d’hiv, plus aucun juif de France ne s’est senti en sécurité et l’arrestation - pour faits de Résistance de Raymond et Jacques Schwartzenberg, comme le Mémorial aime le souligner, fût loin de passer inaperçue.
« La communauté juive réfugiée dans le Sud Ouest a reçu cette nouvelle comme un coup de tonnerre et a alors décidé de se cacher comme elle pouvait, écrivais-je à Eric de Rothschild. Jusque là, elle voulait croire à l’idée de zone libre. Après cette arrestation, elle a réalisé que l’occupant nazi ne ferait pas la distinction entre le juif résistant et celui qui ne l’était pas. Et le sacrifice de ces deux adolescents a alors permis de sauver des milliers de juifs ». La communauté juive n’a, alors,  pas considéré, un seul instant, à la différence des historiens du Mémorial que les nazis les exempterait du génocide.

Condamnés aux ténèbres


Le 3 décembre enfin, une ultime requête était adressée à Jacques Fredj, accompagnée de la transmission de l’intégralité des documents établis par le camp de concentration de Mauthausen. Pas un seul n’omet de mentionner la qualité de « juif français » .

On peut ainsi découvrir : 

- La fiche d’identification du camp de Mauthausen où la mention juif français apparaît en haut et à gauche.
- Un extrait de la liste des prisonniers du camp du 28 mai 1943 où les lettres NN sont accolées au nom de Raymond et Jacques Schwartzenberg. Ces deux lettres Nacht und Nebel (Nuit et Brouillard) condamnaient le détenu à disparaître dans le monde des ténèbres.
- Une liste manuscrite des prisonniers où la mention juif français apparaît encore.
- Un extrait de la liste de tous les prisonniers de nationalité française du camp.
- La liste des déportés français morts à Mauhausen établie par le ministère des anciens combattants qui n’a pas fait pas, à la différence des autorités nazies la distinction, entre les juifs et ceux qui ne le sont pas.
- Un état du 19 décembre 1943 faisant état dans le nombre des personnes décédées, du fait que sept étaient juifs, parmi lesquels Raymond et Jacques Schwartzenberg.
Le délai administratif de deux mois qui oblige, selon la loi française, toute institution à fournir une réponse à celui qui l’a saisie est passée sans que le Mémorial ait fourni la sienne.
Leur nom ne figura pas sur le nouveau mur du Mémorial, tout comme celle de centaines de résistants juifs. Il n’y a pas non plus de plaque rappelant leur nom. Il n’y a rien ou plutôt si, un acte de défausse de ses responsabilités par le Mémorial qui figure dans sa réponse administrative du 28 novembre. Ce jour-là, il nous  invitait à consulter le livre du Mémorial de la déportation ou « la base de données en ligne de la Fondation » pour retrouver la trace de Jaqcues et Raymond Schwartzenberg.Cette attitude équivaudrait à celle que la République française aurait pris si elle s'était mise à détruire les monuments consacrés aux anciens combattants sous prétexte que le nom des Français et Françaises morts pour la patrie sont consultables sur le registre des anciens combattants.

Le règlement du dossier dans les mains de la Nation

La position intangible du Mémorial minimise le fait qu’il y ait eu des héros juifs: la très belle lettre de Guy Moquet est lue dans les écoles et invite à faire connaître le sacrifice des Schwartzenberg n’est évoqué comme celui des milliers de juifs  qui se sont engagés au péril de leur vie. Ils étaient, en effet, plus nombreux que ce l'on pourrait croire le nombre de juifs qui ont rejoint la Résistance. René Cassin, Pierre Mendès France, les militants juifs regroupés au sein du groupe Main d’Oeuvre Immigrée dit Manouchian, le comité Amelot, l’Organisation Juive de Combat de Pierre Lazarus, pour n’en citer que quelques uns , sont entrés dans l’histoire, trop méconnue, des héros de ce pays.
La stricte conception que le Mémorial français a de l’histoire, n’est, fort heureusement, pas partagée par les autres lieux de mémoire de la Shoah. Le nom de tous les juifs résistants figurent bien sur le mur de Yad Vashem en Israël et la révolte du ghetto de Varsovie y est célébré à sa juste valeur. Leurs noms sont aussi inscrits au Mémorial aux juifs assassinés de Berlin. En marquant cette étonnante singularité, le Mémorial de la Shoah de Paris ne se contente pas de commettre  une faute historique, il prend le risque de porter préjudice à la communauté juive en donnant crédit aux rumeurs les plus folles. Il ouvre la porte aux théories invraisemblables que son mutisme légitime: le Mémorial ne parlerait pas des résistants juifs pour faire oublier qu'ils étaient très nombreux à s'être enrôlé dans les maquis communistes. Il laisserait à l’Etat d’Israël la seule mission de défendre la mémoire des juifs résistants pour lui permettre d’affirmer sa prééminence.
La raideur du Mémorial est telle que le dénouement de ce triste dossier ne pourra, semble t-il,  venir que de la Nation française
Ce mur de la mémoire est, en effet, financé par des Français, qu’ils soient juifs ou pas, au travers de donations et de subventions versées par l’Etat, la ville de Paris, la Région Ile-de-France. Il appartient, de ce fait, autant à la collectivité qu’au Mémorial. Il ne faudra donc pas être surpris si, un jour, celle-ci lui demande des comptes: elle admettra difficilement que des résistants, français et juifs, soient exclus du mur alors qu'ils sont morts pour défendre nos libertés.

 

Retrouver ici les documents établis par le camp de Mauthausen :  (pdf, 2.9 MB) et  (pdf, 2.9 MB)

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.