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Billet de blog 25 nov. 2019

Bertrand Mauduit, Buchenwald, matricule 30 878

Les archives Arolsen viennent de mettre en ligne près de 850 000 documents concernant 10 millions de personnes victimes des persécutions nazies. Grande émotion : j’y ai trouvé de nombreuses fiches sur mon père, Bertrand Mauduit, qui a passé près de deux ans à Buchenwald, et sur mon grand-père, Roger, qui y est mort.

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Sur ce blog, en avril 2009, j'ai raconté, au nom de ma famille, que la ville d'Evron (Mayenne) avait décidé d'honorer la mémoire de mon père, Bertrand Mauduit, et de mon grand père, Roger Mauduit en donnant leur nom à une rue de la ville, à l’occasion d’une cérémonie qui avait donné lieu à un enregistrement vidéo. Et j'avais expliqué les raisons de cet hommage : les faits de résistance de Bertrand, puis sa déportation à Buchenwald pendant deux ans; la déportation de Roger, puis sa mort, dans le même camp. Aux actes de résistance qu’ils avaient conduits et aux épreuves qu’ils avaient ensuite subies dans ce camp de concentration, j’avais préalablement consacré un autre billet de blog que l’on peut retrouver ici: en souvenir de Bertrand et Roger Mauduit.

Bertrand Mauduit © 

Je veux aujourd’hui prolonger ces billets de blogs, car mon neveu, Jean-Baptiste Ortoli, vient de m’alerter sur le fait que des documents établis par le régime nazi sont désormais accessibles et que certains d’entre eux concernent mon père et mon grand-père. Comme le raconte France culture, les archives Arolsen viennent en effet « de mettre à disposition sur leur site environ 850 000 documents concernant 10 millions de personnes persécutées par les nazis. Ce fonds situé à Bad Arolsen, dans le centre de l’Allemagne, et en partie classé par l'Unesco, est le plus complet sur ces persécutions ».

Depuis le 19 novembre, poursuit France culture, « la base unique au monde des archives Arolsen est très largement enrichie. Elle propose un nouvel accès à des centaines de milliers de documents après une première mise en disposition en mai dernier. Il suffit de rentrer un nom dans le moteur de recherche de ce fonds (anciennement appelé "ITS") pour obtenir le détail des persécutions nazies sur des millions de personnes. Avec notamment la présentation des fiches jaunies correspondant aux dates de l’arrestation d’une personne déportée, son enregistrement en camp de concentration ou son exécution. Les descendants des victimes de la Shoah peuvent ainsi, de l’autre bout du monde, connaître la destinée tragique de leurs aïeux. Environ 850 000 nouveaux documents sur des victimes du nazisme ont été mis en ligne hier par le S.I.R, le Service international de recherches ou archives Arolsen. Concernant 10 millions de personnes, ils proviennent du secteur d’occupation américain en Allemagne. Ils ont été collectés à la fin de la guerre dans les administrations ou les entreprises qui employaient les travailleurs forcés. À l'hiver 1945/46, les quatre puissances occupantes avaient en effet donné des ordres aux communautés allemandes, aux entreprises, à la police et à d'autres institutions pour créer des listes d'étrangers, de juifs allemands et d'apatrides enregistrés auprès d'eux. Cela comprenait des précisions sur les lieux de sépulture. »

Roger Mauduit © 

Or, dans le lot immense des documents qui sont désormais accessibles, ma famille vient donc de découvrir qu’y figurent des fiches établies par l’administration nazie du camp de concentration de Buchenwald sur mon père et sur mon grand-père.

Les trente fiches concernant Bertrand Mauduit sont ici, son prénom étant mal orthographié. Et les trente fiches concernant Roger Mauduit sont là.

Dans le cas de mon père, on découvre même sa « carte personnelle de détenu », qui est assortie d’une photo d’identité, avec en en-tête son numéro matricule à Buchenwald : 30 878.

Et d’autres fiches, presque identiques sont disponibles, comme celle que l’on peut consulter ci-dessous :

Dans le cas de mon grand-père, on trouve donc le même type de fiches, mais sans photo. Voici par exemple ci-dessous sa carte de détenu.

© 

Sur cette fiche, il est mentionné qu’il est mort à Buchenwald le 20 février 1944. La même date figure sur les autres fiches. Ce n’est pourtant pas la véritable date de sa mort. Comme je le racontais dans le récit que j’ai fait de leur déportation, il est mort d’une pleurésie dans les bras de son fils, trois jours plus tôt, le 17 février 1944.

Je tenais donc par ce billet de blog à leur rendre de nouveau hommage, dans le prolongement du billet de blog où j’avais raconté les actes de résistance de mon père, assorti de documents de l’époque, et de dessins faits par lui, comme le dessin ci-dessus.

Et puis, ce faisant, je voulais signaler à toutes les familles concernées l’existence de ces archives terriblement émouvantes.

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