En direct des Utopiales 2019 (1/2)

La vingtième édition des Utopiales, festival international de science-fiction, se tient à Nantes du 31 octobre au 4 novembre. Sébastien Omont s'y est rendu pour En attendant Nadeau.

De part et d'autre de la Loire, Jules et Steve

Avant de rendre compte du festival pour la deuxième année (l'édition 2018 est sur ce blog), un petit tour dans Nantes. D'abord au Musée Jules Verne, bâtiment modeste pour le citoyen certainement le plus célèbre de la ville, où se tient une exposition sur les « Héroïnes de la modernité. Voyages extraordinaires de femmes pas si ordinaires ».

© Sébastien Omont © Sébastien Omont

Les figures féminines sont plus nombreuses qu'on ne croit dans son œuvre, souvent, non dans ses romans d'anticipation scientifique, mais dans ses récits moins connus, à caractère historique, social, onirique ou comique. La salle la plus fascinante est un petit cabinet obscur consacré aux « Femmes-fantômes, entre fantasmes et folie ». Face aux illustrations d'époque de la dame noire dans Une ville flottante ou la Flamme errante de La maison à vapeur, on se dit que Jules Verne aurait pu devenir un romancier gothique, et on se prend à rêver, en particulier à la Nell des Indes noires, apparue un jour au fond d'un puits de mine écossais.

Sous la pluie, la ville, la Loire et le ciel sont gris. Du haut des marches du musée, on embrasse l'Île de Nantes, et on a l'humeur bien sombre devant les grues Titan jaune et grise. Elles témoignent du passé industriel, mais c'est non loin de la grue grise que Steve Maia Caniço disparut le 22 juin 2019 ; son corps fut repêché à hauteur de la jaune. On a envie de lire dans les deux grues deux accusations muettes face à une époque où l'indifférence se satisfait d'une non enquête et où notre courageuse police est au-dessus des lois. On a les héros qu'on mérite. Le Mémorial de l'Abolition de l'Esclavage, non loin, rappelle pourtant que l'injustice finit par s'inscrire dans la forme d'une ville.

« À partir de 7,9 km/s, on ne retombe plus »

Jeudi 31 octobre, à la Cité des Congrès, des perspectives plus réjouissantes s'ouvrent avec la Leçon du Président. Roland Lehoucq, pour le cinquantenaire d'Apollo 11, y revient sur les voyages dans la Lune au cinéma. Après avoir rappelé que Le songe de Kepler inaugurait la tendance fondamentale de la S.F. au décentrement, au goût pour un point de vue original, ici sur le système solaire ; après avoir précisé que les méthodes imaginées par Cyrano de Bergerac pour rejoindre la Lune – jeter des aimants devant soi, se remplir les poches de rosée – ne fonctionnaient pas, Roland Lehoucq nous apprend que la fiction a influencé la réalité. Le compte à rebours des lancements de fusée fut inventé par Fritz Lang comme effet dramatique pour Frau im Mond, dès 1929. Et il mentionne le beau livre d'Elsa de Smet, Voir l'espace, thèse d'esthétique sur les représentations imaginées de l'univers, y compris la Lune, jusqu'à 1969 et qu'on puisse enfin aller y voir.

« J'ai des classes d'un élève, exceptionnellement deux »

Puisqu'on parle de voyage spatial, Laura André-Boyet, instructrice au Centre Européen des Astronautes à Cologne raconte son travail. Elle passe son temps à « dérouler, décoder » les expériences que les scientifiques veulent voir menées dans la station spatiale internationale, puis à les « réencoder sous la forme la plus simple et la plus condensée possible » pour que les astronautes puissent les apprendre et les retenir en un minimum de temps, car ils doivent enregistrer énormément d'informations, provenant de « centaines d'intervenants ». Elle nous apprend aussi que l'impesanteur n'est pas du tout agréable, provoquant un « shift des fluides », qui fait monter le sang à la tête, avant que le corps s'adapte. Par conséquent, « pendant les premiers jours de la mission, les astronautes ont une tête plus ronde, plus joviale ».

« Entrer dans mercredi était presque impossible »

Une table ronde sur la « cryptographie » (le thème de cette année est « Coder/décoder ») examine si l'écriture n'est pas en elle-même un code cryptique, réservé à une partie de la population. Valérie Mangin, passée par l’École des Chartes mais tombée dans la bande dessinée, rappelle que dans beaucoup de sociétés très peu de gens savaient lire. Au Moyen Âge, même certains moines copistes étaient illettrés, « on le sait car ils copiaient mal les mots ». Ils créaient la beauté des manuscrits « comme un acte de foi, pour faire leur salut ».

© Sébastien Omont © Sébastien Omont

De nos jours, 45 des 50 États américains ne rendent plus obligatoire l'apprentissage de l'écriture cursive. Plus que d'une tentative de contrôle, il faut y voir, par choix financier, l'absence de volonté de donner à tous une culture étendue. Le romancier québécois Éric Gauthier ajoute qu'en Amérique du Nord, il y a de plus en plus d'analphabètes structurels, sachant suffisamment lire pour vivre au jour le jour mais incapables d'interpréter un article de journal. Une librairie nommée d'après la déesse antique Isis a ainsi été vandalisée, par confusion avec l'acronyme anglais de l'État islamique, « ISIS ».

Selon lui, dans la S.F., on peut « encrypter grâce à des images oniriques, des situations époustouflantes », ce qui permet de parler de soi sans que ça apparaisse. Dans son roman Connerland, la romancière espagnole Laura Fernandez a inventé 170 personnages, et « ils ont tous un peu de moi ».

La langue de la S.F., avec son vocabulaire technique, ses néologismes, son paradigme absent, n'est-elle pas elle-même un code, un cryptage abscons ? Si, répond Éric Gauthier, mais cela lui donne une étrangeté, une beauté particulières. Et il cite la première phrase de la nouvelle de Philip José Farmer, « Chassé-croisé dans le monde du Mardi », qui prend une grande force poétique, avant qu'on ne comprenne que dans un monde surpeuplé, les gens ne sortent d'hibernation qu'un jour par semaine.

« Ce titre un peu ridicule, ce n'est pas moi qui l'ai choisi. Pas vous non plus, j'espère ? »

Gilles Dowek, informaticien, « l'homme qui parle aux machines », distingue les langues et les langages, en particulier informatiques et mathématiques, créés de toute pièce par l'être humain. Ceux-ci sont apparus pour exprimer des opérations complexes ou très longues. Kepler revient, cette fois avec sa conjecture : comment empiler le plus efficacement possible des boulets de canon dans une caisse ? Il a fallu attendre 1997 pour démontrer, grâce à l'ordinateur, qu'il n'existait pas de meilleure solution que celle de Kepler. Sur papier, la démonstration se serait étalée sur 500 millions de pages.

La puissance de calcul des ordinateurs est aussi nécessaire pour vérifier qu'il n'y a pas de faille dans les logiciels des domaines critiques, trains, avions, médecine, centrales nucléaires... L'informatique ne sert pas à faire « des belles maths, mais des maths dont on a besoin qu'elles soient parfaitement exactes ».

« On va passer au post-humain sans avoir été humain »

Les participants à la table ronde sur la « Psyché 2.0 » butent d'emblée sur la définition du terme. La numérisation de ce qui est déjà si difficile à décrire semble du coup réservée à la science-fiction pour pas mal de temps. La discussion dévie sur le transhumanisme, en tant que concept plutôt que comme horizon. Aristote jugeait qu'un dieu immortel ne devait rien faire d'autre que penser, ce qu'on retrouverait chez les êtres numérisés de Greg Egan, dont la seule activité serait « les maths », puisque eux sont capables de faire à la fois de belles maths et des maths parfaitement exactes.

On a envie de nuancer : dans son grand roman Diaspora, les humains numériques (et qui l'ont toujours été puisqu'ils l'ont toujours été ainsi) éprouvent une forte empathie et compassion pour leurs semblables, mais aussi pour leurs frères de chair, ou pour des extraterrestres très éloignés de l'humanité. Il est regrettable que, parce qu'il représente des êtres numérisés dans des romans, Egan soit présenté comme un transhumaniste. La fiction mérite d'être étudiée pour elle-même.

© Sébastien Omont © Sébastien Omont

Pierre Bordage indique que cette question ne l'intéresse finalement pas tellement, il « préfère explorer ce qu'est l'humanité, le rapport du corps à la matière ». Une petite fille passant devant la scène à la recherche de sa maman – en chair et en os on le suppose – semble lui donner raison. On en vient ensuite aux effets pervers des réseaux sociaux, puis Frédéric Ferraud, philosophe, indique que « le fantasme du transhumanisme travaille tellement la Silicon Valley qu'il commence à produire des effets ». Vincent Bontems conclut que ce ne serait sans doute pas une bonne idée de développer une IA à une époque aussi peu progressiste que la nôtre. Elle se développerait en apprenant d'après son environnement.

« On avance, on évolue ensemble »

« Mathias Échenay était complètement corrompu par le capital ». C'est Alain Damasio qui l'affirme quand on l'interroge sur la fondation des éditions La Volte il y a quinze ans. « Je suis convaincu que Mathias avait toujours eu envie de monter une maison d'édition indépendante. Il est complètement schizo : il y a ce côté très pur chez lui, et en même temps il a fait une carrière parfaite de cadre commercial dans de grands groupes d'édition ».

Mathias Échenay se souvient plutôt que c'est Alain Damasio qui l'a forcé à monter une maison d'édition pour publier La horde du contrevent, alors que lui essayait de lui trouver « un vrai éditeur ».

L'éditeur et les auteurs de La Volte présents sur scène résument ce qui leur tient à cœur (voir le compte-rendu de la rencontre anniversaire aux Imaginales au printemps pour plus de détails) : l'absence de limite entre science-fiction et littérature générale. Mathias Échenay évoque les livres publiés par la collection Présence du Futur dans les années 1990 ; Jacques Barbéri rappelle l'existence du collectif Limites à cette époque, qui comprenait entre autres Antoine Volodine et Francis Berthelot.

L'expérimentation, les recherches sur la langue et la construction narrative : « dans cette maison bizarre, je sais que peux tout tenter » dit Ketty Steward avec un sourire gourmand. Li-Cam renchérit : « J'ai un regard bizarre, décalé, des structures narratives avec des personnages qui disparaissent tout d'un coup. J'expérimente mais je ne le fais pas exprès. À La Volte, on ne m'embête pas avec ça ». « Dans les livres de La Volte, la langue te tord le monde, t'apporte un monde » ajoute Alain Damasio. Une science-fiction politique, sociale, « de contre-culture » selon Mathias Échenay.

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L'équipe, le groupe. La Volte a publié plusieurs recueils de nouvelles thématiques, et la maison d'édition fonctionne avec un collectif assez large, les Voltés, dont plusieurs sont dans la salle. Ils font moins les malins qu'aux Imaginales, les Utopiales, c'est plus sérieux. Il faut dire aussi que Sabrina Calvo n'est pas là.

La Volte peut se comparer à la horde du contrevent, considère Mathias Échenay à une question. « Selon les canons éditoriaux, ce livre n'aurait pas dû exister ni trouver un public. Or, il en est à 350 000 exemplaires. Comme les personnages, on avance, on évolue ensemble ». Mais qui est Golgoth ?

PS : au vol, on a entendu Alain Damasio révéler que son idole littéraire absolue est Valère Novarina. Inattendu, mais cohérent quand on pense aux Furtifs.

PPS : étonné de voir seulement deux personnes devant Ada Palmer, on en profite pour lui faire signer son merveilleux Trop semblable à l'éclair, qui vient de paraître. La suite, Sept Redditions, sortira en mars au Bélial'. En faisant les gros yeux, elle refuse de dévoiler quoi que ce soit des deux tomes qui viendront après. On en reparle demain.

Sébastien Omont

www.en-attendant-nadeau.fr

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