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Billet de blog 10 nov. 2021

Utopiales 2021 : chaque livre a une voix

Les Utopiales 2021, festival de science-fiction, se sont tenues à Nantes du 29 octobre au 1er novembre. Sébastien Omont propose un compte-rendu subjectif des deux premiers jours.

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Après une édition 2020 annulée à trois jours de son inauguration pour cause de deuxième vague, cette manifestation masquée ne pouvait être que particulière, entre retour à la vie des idées, joie de la rencontre entre auteurs et lecteurs, et conscience exacerbée du mur vers lequel se précipite l'humanité. L'impression dominante restera celle d'un entre-deux, dans l'attente, ici comme ailleurs, de laisser derrière soi le présent pandémique, afin de pouvoir de nouveau se tourner franchement vers l'avenir. Difficile de chercher l'utopie en temps d'épidémie.

L'ouverture matinale aux Utopiales se fait dans une belle émotion. Sur la scène Shayol, la seule sans jauge, Jeanne-A Debats, déléguée artistique du festival, laisse se dérouler le générique de Watchmen, le film adapté de la bande dessinée d'Alan Moore et David Gibbons,. Une suite de chromos fixant de mélancoliques super-héros des années 1950 sur fond de The Times They Are A-Changin' de Bob Dylan. En accord avec le thème de cette année, « Transformations » Puis elle passe l'astronaute Chris Hadfield chantant Space Oddity depuis la Station spatiale internationale : apesanteur et tournoiements de nuages et d'étoiles. Moments magiques, sense of wonder. La science-fiction à la croisée de l'art et de la science, de la poésie et du passage du temps.

L'épidémie a transformé les Utopiales elle-mêmes : davantage de salles, des lieux extérieurs à la Cité des Congrès, mais qui permettent de retrouver plus fréquemment l'air et le soleil – ou la pluie. Un contrôle du passe sanitaire pas trop pesant grâce à des bracelets colorés. Moins de monde que lors d'une édition 2019 saturée mais, dès le samedi après-midi, la foule est de retour.

Les plus de 150 tables rondes et rencontres abordent des thèmes variés dans lesquels des lignes de force se dessinent. Le super-héros, par exemple, figure qui a tant essaimé et changé qu'elle est devenue difficilement lisible. Dans « Déformation du super-héros », les participants tentent de retracer son évolution. L'écrivain M. R. Carey, lui-même scénariste de comics, évoque le Miracleman d'Alan Moore, que son alter ego, Michael Moran, finit par détester, le considérant comme un étranger qui interfère dans sa vie privée.

Alex Alice, Alain Ayroles, Denis Bajram © Sébastien Omont

Les super-héros des comics ont évolué plus vite qu'une partie de leur public : Superman, s'étant déclaré citoyen du monde, a essuyé des critiques : l'extrême-droite ne le considère plus comme un super-héros américain. Suite à des déclarations féministes – après avoir été agressée et violée – la super-héroïne Hawkingbird a reçu 100 000 messages de menaces sur Twitter. Quant au nouveau Superman, le fils de l'autre, dans un épisode tout récent il assume sa bisexualité, mais déclenche ainsi les foudres des chaînes de TV néo-conservatrices qui d'habitude ne parlent jamais de comics.

M. R. Carey raconte qu'enfant de Liverpool, il a pu découvrir les comics américains car ceux-ci arrivaient comme lest des cargos avant d'être vendus à bas prix sur le port.

À propos de « L'IA qui écrivait des romans d'amour », les intervenants jugent sans intérêt l'intelligence artificielle pour la création artistique. Ils citent pourtant The Book of Veles du photographe norvégien Jonas Bendiksen, sur la ville macédonienne de Veles, centre névralgique des faux comptes ayant contribué à l'élection de Donald Trump. Jonas Bendiksen a révélé récemment que toutes les photos de son livre étaient trafiquées et que le texte avait été écrit par une IA. Voulant alerter sur les possibilités de manipulation des images, il pensait être démasqué immédiatement. Ce n'a pas été le cas. En matière d'art, les IA nous trompent déjà.

« Pour le Covid-19, l'hypothèse de l'accident de laboratoire serait une bonne nouvelle. Les épidémies sont la norme. Beaucoup d'autres maladies tuent dans le monde aujourd'hui. » Les Utopiales associent la science à la science-fiction : dans « Le monde change », le virologue François Bontems décrit la circulation et les mutations des virus, soumises à un temps plus long et des processus plus complexes que ce qu'on croit en général. Le virus du SIDA aurait été présent à Léopoldville – aujourd'hui Kinshasa – dès 1920. Des enseignants haïtiens venus contribuer au système éducatif du Congo indépendant l'auraient ramené dans leur pays. Puis il serait passé aux États-Unis via des homosexuels américains, nombreux à visiter l'île, mais surtout parce que les USA achetaient du sang à Haïti. Le virus de l'hépatite C, présent en Égypte chez 50 % des plus de quarante ans, aurait été diffusé par des injections d'antimoine destinées à lutter contre la bilharziose, réalisées avec la même seringue pour plusieurs personnes. La bilharziose se serait développée avec la mise en eau du barrage d'Assouan. En une ronde sinistre et incontrôlable, les virus tournent autour du monde, grâce aussi aux bonnes intentions. « La belle idée qu'il suffirait de laisser la nature en paix pour éviter les épidémies est trop simplificatrice », conclut François Bontems.

Concernant le réchauffement climatique, il ajoute qu'« il est plus facile de penser la fin du monde que la fin du capitalisme. Dans les sphères du pouvoir, les responsables sont tétanisés à l'idée de remettre en cause le modèle de la croissance. » L'autrice Isabelle Bauthian estime que les écrivains ont un rôle à jouer car « les faits bruts ne suffisent pas à convaincre les gens. La fiction leur parle à un moment où ils ont envie d'écouter : ils ont fait le choix d'acheter et de lire le livre. »

Xavier Mauméjean, M. R Carey, Patrick K. Dewdney, Jean-Noël Lafargue © Sébastien Omont

Dans Plasmas, le dernier livre de Céline Minard : « Quand une espèce se multiplie sans rapport avec ses possibilités de survie, [...] elle fait de sa descendance la table de son festin renouvelé ». Et dans Collisions par temps calme de Stéphane Beauverger : « Tu te rends compte que là-bas, l'humanité en est arrivé à concevoir l'hypothèse de son extinction sans réagir ? » Espérons que les lecteurs écouteront.

Dans l'émission Mauvais genres, réalisée en public, François Angelier reçoit Jean Baret, dont MortTM clôture la trilogie Trademark. François Angelier loue « la poétique pénitentiaire » du roman.

Jean Baret : « Je suis pessimiste quant à l'expérience humaine en général. On tourne à vide, donc on s'invente des raisons de croire : le divertissement numérique, la surconsommation ou la religion. Dans MortTM, les personnages principaux sont les villes et le système. Ce qui m'intéressait, c'était ce que la société fait à la personne, et non ce que la personne fait dans la société. Mon but était d'étouffer le lecteur par la répétition, pour lui faire ressentir l'aliénation des personnages. Il fallait quand même trouver un juste milieu », ce qui fait qu'il y a aussi beaucoup d'humour dans MortTM.

Dans la table ronde sur « Le passage », Patrick K. Dewdney , l'avant-bras marqué d'un tatouage « vivre la commune », conçoit la fantasy de son Cycle de Syffe, au personnage principal anti-héroïque, comme un récit politique : « Je propose de la visibilité à des idées qui n'en ont pas beaucoup dans la sphère institutionnelle. » Il travaille avec un collectif, et tient à accompagner ses textes lors de leur sortie pour éviter les interprétations fallacieuses.

Jean-Noël Lafargue, professeur d'art, souligne qu'au Salon du Survivalisme, il s'est rendu compte que les survivalistes, au lieu de redouter l'effondrement de la civilisation, l'espèrent. Comme le protagoniste du film The Survivalist, ils prévoient que leur place dans ce monde effondré sera meilleure que dans la société actuelle. Certains veulent donc accélérer sa chute.

« Trois pages de... » invite les intervenants à revenir sur des livres qui les ont enthousiasmés. D'Octavia E. Butler, par exemple, grande dame de la science-fiction, précurseuse de l'afrofuturisme et de la SF féministe, avec La parabole du semeur ou le cycle Patternist. Dune aussi : « Millefeuilles à l'écriture subtile et dense, pour la préparation duquel Frank Herbert a lu plus de deux cents livres différents », nous apprend Nicolas Allard. On en arrive à l'adaptation de Denis Villeneuve : l'occasion de souligner tout ce que Star Wars doit au roman d'Herbert, et de rappeler que le manque d'ambition de la dernière trilogie de Star Wars a ouvert un espace cinématographique à Dune.

L'affiche du festival est réalisée par Alex Alice, l'auteur de la bande dessinée Le Château des étoiles. Avec une exposition et les écrans géants dans chaque salle, son esthétique est partout sur le festival. L'œuvre d'Alex Alice exprime l'élan, l'envolée, la tension vers le haut et l'inconnu ; au sens propre puisqu'elle raconte des explorations planétaires, au sens figuré à travers l'audace de ses héros adolescents, et par le dessin, ouvert vers le ciel et l'espace grâce à l'usage de l'aquarelle « qui étend les arrière-plans ». Cela emporte, illustrant la puissance d'entraînement par l'évocation de la SF.

Mathieu Burniat, Jean-Noël Lafargue, Sylvie Lainé, Sonia Zannad © Sébastien Omont

Benoît Peeters est un autre exemple de créativité, depuis plus de quarante ans. Après avoir publié un roman aux éditions de Minuit et fait une thèse avec Roland Barthes, il a été cuisinier puis coauteur de romans-photos. Il a ensuite écrit des scénarios de BD, notamment la série des Cités obscures avec François Schuiten. Dans Brüsel, ils ont voulu raconter le phénomène de la « bruxellisation : la métamorphose brutale de villes qui ont voulu oublier ce qu'elle étaient pour devenir ce qu'elles n'étaient pas ». Il a également publié des grands entretiens – avec Alain Robbe-Grillet – et des biographies de Sandor Ferenczi et Jacques Derrida : « J'aime raconter façon ligne claire des idées un peu complexes ». « Le travail créatif permet de s'inventer soi-même, c'est un échange entre ce qu'on est et ce qu'on fait », explique-t-il.

Inventif, M. R. Carey l'est également quand il écrit Le livre de Koli. Un dialogue avec son traducteur, Patrick Couton, met en évidence la difficulté de traduire l'anglais du monde post-apocalyptique de Koli, déformé et appauvri en un « weird english » influencé par Mark Twain.

Pour représenter un personnage d'adolescente transgenre, M. R. Carey évoque aussi son recours à la catégorie controversée en France des « sensitivity readers », personnes qui vous apportent « des informations de première main quand vous représentez un personnage appartenant à une communauté dont vous ne faites pas partie ».

Enfin, il a écrit deux livres à trois auteurs, avec sa femme et sa fille, ce qui a nécessité de « trouver la voix du livre ». Celle qui a tous les dons ayant pour héroïne une enfant qui a grandi dans une seule pièce, cela l'a conduit à choisir le présent de narration, des phrases courtes, et le flux de conscience. « Chaque livre possède sa voix. »

Si nombre de tables rondes portent sur les épidémies, les transformations du climat, les catastrophes, « la ville malade » ou « le temps de la fin », l'inventivité, la créativité, le bouillonnement d'idées dominent la science-fiction exposée pendant ces deux jours d'Utopiales. Une science-fiction, grâce à sa diversité, peut-être destinée à repenser la fin du monde pour la repousser.

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