Le débat d'EaN : littérature et réel. Chronique judiciaire (2)

Quelle relation la littérature entretient-elle avec le réel ? Le réel n’est-il pas à la fois son aliment et sa visée ? En attendant Nadeau lance le débat et évoque, dans ce deuxième épisode, l'affaire Wildenstein.

1. La citation du jour

« Le bon sens nous dit que les choses de la terre existent bien peu, et que la vraie réalité n’est que dans les rêves. » Baudelaire, Les paradis artificiels.

2. Le débat d'EaN : littérature et réel

Mais d’abord, qu’est-ce que le réel ? Celui qu’on observe autour de soi, qu’on lit dans les journaux, qu’on voit sur les écrans ? Celui, plus insaisissable, de la vie psychique, des rêves et des fantasmes ?

La littérature contemporaine, et l’art en général, puise, plus qu’autrefois, plus qu’il y a seulement 30 ans, dans les faits-divers, la petite et la grande histoire. La faute aux technologies nouvelles, à la circulation expresse de l’information. Mais de tout temps, disons depuis les Grecs et leurs tragédies, les romanciers, les poètes, les hommes de théâtre revendiquent le réel et s’y réfèrent, qu’il soit factuel ou psychologique.

L’idée est donc de proposer un débat sur ce sujet (qui pourrait prendre la forme d’un texte écrit pour la circonstance, d’une citation, brève ou moins brève, d’un aphorisme, d’un coup de gueule) à tous ceux qui le souhaiteraient —lecteurs, collaborateurs du journal. Et d’assortir ce débat d’une chronique judiciaire. Car les procès ont toujours fasciné les écrivains, qui sont, à leur manière, des enquêteurs, des déchiffreurs d’énigmes, capables de conjuguer des qualités de journalistes, d’historiens, de psychologues… bref de chercheurs de vérités dissimulées ou oubliées.

Les personnes intéressées peuvent proposer leurs textes à EaN en écrivant à l'adresse suivante : info@en-attendant-nadeau.fr.

Le poète et le migrant

Sur le trottoir, au pied d’un mur d’immeuble, une jeune femme et deux enfants sont assis sous la pluie et dans le froid du mois d’octobre…

Le psychanalyste Charles Melman raconte que Jacques Lacan, lors d’un débat ou d’un colloque sur la liberté, auquel il était invité à participer, se leva brusquement et quitta l’assemblée, au lieu de prendre la parole. D’après lui, Jacques Lacan avait préféré l’acte à la parole : en partant, il avait signifié qu’il était libre d’agir comme il l’entendait.

Si la parole n’est pas un acte, l’écriture en est-elle un ?

L’autre soir, dans une émission de France Culture, le poète Claude Mouchard, qui vit à Orléans, a raconté qu’il avait rencontré, il y a une dizaine d’années, un migrant, un paysan du Darfour, qui n’avait comme toit que le ciel et comme lit qu’une rive de la Loire. Il l’amena dans sa maison où le vieil homme vécut neuf ans. Au cours de ce séjour, le poète appris à comprendre la langue de son invité et ils parvinrent à se parler, ils échangèrent ainsi beaucoup. Enfin, après ces neuf années et un retour dans son pays et sa famille, le vieil homme vint retrouver celui qui était devenu son ami, le poète des bords de Loire, et il mourut. 

Aurais-je dû, comme Claude Mouchard, agir au lieu d’écrire et secourir la jeune femme assise sous la pluie avec les deux enfants ? Certainement. Je pense à elle et me demande : comment est-ce possible, en plein Paris et dans le froid ?

Écrire est-il un acte, au sens où l’entendait Stéphane Mallarmé ? Certainement aussi, à en juger par les messages personnels qui me sont parvenus après la parution de ma première chronique judiciaire, “Dans la cage de verre”. L’un se rappelle qu’il fut juré d’assise dans trois procès qui l’ont profondément marqué, sur lesquels il avait pris de nombreuses notes et qu’il n’est jamais parvenu à transformer en livre, bien qu’écrivain.

Comment se remettre d’avoir eu à condamner l’un des accusés à 20 ans de prison ? Comment oublier la femme qui avait fait exciser sa fille et qui ne comprenait pas pourquoi on la condamnait à trois ans de prison (avec sursis) pour un acte qui était dans la logique de sa culture ?

L’autre me raconte que le jeune violeur de ma chronique lui évoque celui qui s’introduisit dans l’appartement d’une de ses amies. C’était un jeune homme, un étudiant qui habitait une chambre de bonne dans le même immeuble et qui était devenu fou. L’amie vécut des heures atroces, dont elle parvint à se sortir indemne, par un miracle qu’elle ne s’explique toujours pas.

Un troisième se souvient que Robert Badinter était parvenu à éviter la peine de mort au coupable en disant aux jurés qu’ils regretteraient toute leur vie une telle condamnation. Chacun de ces interlocuteurs écrira pour le blog un texte que nous publierons. Du moins je l’espère.

Dans ces trois circonstances, la parole a pris le pas sur l’écrit. Enfin, pas tout-à-fait. Yves Boudier, écrivain, et actuellement président du Marché de la poésie, me fait très justement remarquer que lors d’un procès tous les écrits doivent repasser par la parole. Tous les mots prononcés par chacun, enquêteurs, témoins, victimes, prévenus, qui avaient été notés dans des procès-verbaux doivent à nouveau, lors du procès, être oralisés comme pour leur faire subir l’épreuve de la réalité avant d’être à nouveau consignés dans des rapports, des articles, des livres. Comme si les mots écrits n’avaient pas, à eux seuls, valeur de vérité, contrairement à la croyance commune. Cet aller retour entre le dit et l’écrit m’enchante. Il y a des civilisations qui ont privilégié le dit. Nous, nous privilégions l’écrit. Avons-nous raison ?

M. E.


 3. La chronique judiciaire
 

Installé 57, rue de la Boétie, à Paris, l'Institut Wildenstein, "centre de recherche en histoire de l'art" a été fondé en 1970 par Daniel Wildenstein. En janvier 2011, les policiers de l'Office central pour la lutte contre le trafic de biens cultuels y ont découvert, dans la salle des coffres, une trentaine d'œuvres déclarées disparues ou volées. Installé 57, rue de la Boétie, à Paris, l'Institut Wildenstein, "centre de recherche en histoire de l'art" a été fondé en 1970 par Daniel Wildenstein. En janvier 2011, les policiers de l'Office central pour la lutte contre le trafic de biens cultuels y ont découvert, dans la salle des coffres, une trentaine d'œuvres déclarées disparues ou volées.

Dans la chambre des Criées (l'affaire Wildenstein)

par Marie Etienne

Cette fois, c’est décidé, il me faut un programme, ou un calendrier des procès qui ont lieu. Devant l’entrée du 10, boulevard du Palais, personne. Il est vrai qu’à 16h, un lundi, la foule a eu le temps de s’écouler.

J’explique fermement à la dame du guichet :
— Je cherche l’Association de presse.
— Elle est là-bas, à droite, salle des pas perdus.

Je finis par trouver. Porte discrète, escalier minuscule et tournant. À l’étage, une pièce en longueur, tapissée de dossiers, et tout au fond, un homme jeune dissimulé par un écran d’ordinateur dont il émerge, en me voyant, avec regret.
— Regardez sur Google.
— C’est déjà fait, l’information est trop succincte.

Il ne m’écoute déjà plus. Tant pis.

À quelques pas, un bureau rond, vitré, une dame elle aussi dissimulée par son écran d’ordinateur.
— Vous savez, on nous dit peu de choses.

Devant mon insistance, elle se tourne sur la droite et regarde un papier placardé sur la vitre.
— Allez voir à la Chambre des criées. Ça vous intéressera peut-être. Un procès important.
— Où est-ce ?
— Juste derrière.

La Chambre des criées ? Pourquoi un grand procès à cet endroit ? Je cherche, le hall est vaste, j’aperçois placardés aux piliers, des affichettes de ventes immobilières, mais pas la Chambre des criées.

Je dois me renseigner, voyons, auprès de qui ? Je choisis un joli militaire.
— La chambre des criées, elle est là, devant vous.
— Je ne la trouve pas.
— C’est pourtant indiqué, en grosses lettres.

Oui, mais passées, décolorées. Depuis quand sont-elles là, peintes en doré, au-dessus d’une porte imposante, qui, elle, est peinte en vert.

— Installez-vous à droite, m’intime-t-on à un contrôle.

La salle est une demi-arène. A droite en haut, c’est le public. J’y accède et m’assieds entre un jeune homme pâle qui serre ses mains nerveusement, et une femme qui tape sur son clavier d’ordinateur, qui tape sans relâche ce qui bientôt tape sur mes nerfs. J’émigre à quelques mètres.

Dans la fosse, les acteurs du “spectacle”. La cour sur son podium. Face à elle, classés, rangés en trois catégories, les avocats : ceux qui défendent, ceux qui attaquent et au milieu, les ténors ou les maîtres. Du moins c’est ce que je crois discerner.

Un homme est à la barre, grand et large d’épaules, les cheveux blancs, la voix posée, le visage carré. Il parle dans un micro et il répond au Président qui lui pose des questions. Aucun trouble apparent, il est calme et paraît chercher à bien se comporter, à satisfaire la Cour. A un moment, quelqu’un, peut-être bien Mme la Procureure, l’appelle maître. Est-ce un notaire ? Il n’est pas avocat, il est vêtu d’habits civils.

Depuis mon arrivée (on l’a compris, j’assiste à un procès en cours, à une séance déjà en route), il est question d’un héritage et d’une déclaration de succession qui le minore. Une avocate s’en étonne.
— Et le Caravage, s'écrie-t-elle ensuite.

Je dresse l’oreille. Un Caravage ?
— Et la sœur, Tamara, qui refuse l’héritage, s’écrie quelqu’un d’autre.

Je me demande : La sœur de qui ? L’affaire est compliquée, c’est le moins qu’on puisse dire. D’autant que désormais j’entends parler de trusts où seraient abrités des tableaux. Quels tableaux ?

Le notaire à la barre :
— Je n’ai pas vu les documents.

Un petit homme, bien habillé et cravaté, appelé à son tour à la barre, est sommé de répondre :
— Oui, ou non ?
Il répond d’une manière inaudible.

Le Président :
— Parlez dans le micro !
Il obéit et retourne à sa place. L’accusé ?

Mme la Procureure tend une feuille au notaire :
— Connaissez-vous cette note ?
— Je ne l’ai jamais vue.

Le Président :
— Pouvez-vous nous fournir les dates des réunions ?
Le notaire s’exécute sans broncher.

La Cour cherche à comprendre : Qui est coupable, qui cache quoi ? Moi je cherche à comprendre : qui juge-t-on ? Pourquoi ? Une enquête sur l’enquête !

La séance se termine et chacun se disperse. Dans la grande salle des pas perdus le présumé notaire s’entretient avec un homme habillé comme lui en civil, puis se dirige vers la sortie, son portable à l’oreille. Quand je franchis le tourniquet de la sortie, il est sur mes talons. Je suis tentée de l’aborder mais je renonce. Quand il traverse le boulevard, c’est moi qui suis sur ses talons. Il disparaît dans les baraques du quai aux fleurs.

Je ne sais pas encore qu’il s’appelle Gilles Oury, que c’est un des notaires de l’affaire Wildenstein, désigné par la cour d’appel de Paris en 2005 pour régler la succession Wildenstein. Lorsqu’il est questionné sur les lacunes de sa mission, il déclare :  
— Je ne peux juger que d’après les pièces qu’on me donne.

Censé liquider la communauté Daniel et Sylvia Wildenstein, et régler le partage de la succession entre les héritiers, il dit avoir découvert l’existence de plusieurs trusts par la presse, et attendre encore des réponses à ses courriers adressés aux dits trusts. 

Je ne sais pas encore non plus que le petit homme en costume impeccable s’appelle Guy Wildenstein, qu’il est un proche de Nicolas Sarkozy, cofondateur de l’UMP, et héritier, avec son frère Alec, de Daniel Wildenstein, célèbre et richissime marchand d’art. Mais entretemps, depuis la mort du père, Alec décède. Guy hériterait donc seul ?

Des veuves existent et elles le font bientôt savoir. Comptent-elles ? La tradition, l’usage veut, dans cette famille, qu’elles soient exclues de toute affaire. Par conséquent elles ne savent rien et dans un premier temps se font gruger. Comme l’épouse d’Alec. Comme Sylvia Roth, l’épouse de Daniel, que ses beaux-fils, Guy et Alec, enfants d’un premier lit de son mari, convainquent de renoncer à sa part d’héritage, sous prétexte qu’elle aurait à payer aux impôts de fortes sommes. S’apercevant qu’elle a été spoliée, elle fait appel à une avocate, Claude Dumont-Beghi, celle-là même que je remarque lors du procès, à cause de sa pugnacité. Grâce à elle, la veuve gagnera mais post-mortem, puisqu’un cancer l’emporte. 

Quel personnage, cette veuve ! Au début de sa vie de jeune femme, Sylvia Roth est lieutenant dans l’armée israélienne. Puis mannequin à New-York, où sa beauté séduit le multimilliardaire Daniel Wildenstein. Quand elle meurt en 2010, elle lègue sa fortune à sa sœur Tamara, qui refuse l’héritage, ainsi que je l’apprends dans le procès.

C’est en s’apercevant que “Le Joueur de luth” du Caravage devrait faire partie de la succession de sa cliente que Me Dumont-Beghi (avocate d’affaires internationales spécialisée dans la lutte contre la fraude et les évasions fiscales) amène la justice à découvrir l’existence de nombreux autres tableaux, un Picasso, des Bonnard, des Fragonard… dissimulés dans des trusts installés aux îles Caïmans, à Guernesey …

Une grande affaire, non seulement de fraude fiscale mais aussi de spoliation d’héritage et de recel de tableaux dont les journaux se font l’écho.

Reste au moins une énigme que je n’ai pas élucidée : pourquoi ce retentissant procès se déroule-t-il à “la chambre des criées“ ? En temps normal, cette dernière abrite les ventes immobilières qui se déroulent, comme le veut la tradition, à la bougie. Les enchères sont indiquées verbalement (d’où le terme de “criée”).

Le Président de séance ordonne l’allumage des feux. A la première enchère, l’huissier allume la première bougie et annonce la nature du bien mis en vente, le montant de la mise à prix et le montant de l’enchère. Puis il dit :
 — Premier feu !
Pendant que la bougie brûle, les enchères montent. Son extinction valide la dernière enchère.

Voilà l’histoire, abrégée, d’une séance à la “ Chambre des criées”, trop belle pour ne pas être évoquée, bien qu’elle n’ait aucun rapport avec l’affaire Wildenstein. A moins qu’on ne l’envisage comme une métaphore ? La lutte cesse lorsque le feu s’éteint. Or justement ce n’est pas tout à fait le cas.

La mort de la veuve Sylvia Roth, épouse de Daniel Wildenstein, n’a pas éteint le scandale. Et l’héritier disparu, Alec Wildenstein, laisse aussi une veuve, Liouba Stoupakova, un mannequin d’origine russe, et deux enfants nés d’un premier mariage, la fille, Diane, le fils, Alec junior, à qui la justice demande aussi des comptes.

Contre Guy Wildenstein, le parquet, évoquant la fraude fiscale "la plus sophistiquée" de la Vème République, a requis ces jours-ci quatre ans de prison ferme dont deux avec sursis, et une amende de 250 millions d'euros.

Contre Liouba Stoupakova, un an de prison avec sursis et contre Alec junior six mois de prison avec sursis.

Considérés comme des complices et poursuivis pour blanchiment de fraude fiscale, deux banques sont menacées de fortes amendes ; un avocat suisse, un notaire et un avocat français, de la prison avec sursis.

Le délibéré est pour le 12 janvier

Octobre 2016

Retrouvez ici notre premier épisode.

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