Contre-publics minoritaires

Les réseaux sociaux ont ouvert l’espace public à des voix jusque-là inaudibles: d'un côté la « fachosphère », mais de l'autre les femmes ou les minorités raciales. Une véritable politique du hashtag s’est ainsi mise en place au service de ce que la philosophe Nancy Fraser nomme des « contre-publics » – pour le meilleur comme pour le pire. La nouveauté, c’est qu’ils s’invitent dans l’espace public.

L’espace public est la condition de possibilité de la vie démocratique moderne ; c’en est aussi la limite. La thèse du philosophe Jürgen Habermas, qui introduisait cette notion en 1962 en proposant une « archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise », a montré l’importance des salons et des cafés, et bien sûr des gazettes, pour le développement d’un esprit critique qui bouscule l’autorité de la monarchie absolue au XVIIIe siècle. L’espace physique devient virtuel : on passe ainsi de la place publique, l’agora des démocraties antiques, à la sphère publique moderne.

Si cet espace public est bien la matrice de la démocratie libérale, peut-on considérer pour autant qu’il est lui-même démocratique ? C’est la question que pose la philosophe Nancy Fraser en relisant Habermas au lendemain de la chute du Mur de Berlin. En effet, le contexte d’un triomphe du libéralisme, tant politique qu’économique, appelle à « repenser l’espace public ». Constitué historiquement dans le rapport à la « société bourgeoise », celui-ci est fondé sur une série d’exclusions – à commencer par les femmes, qui sont reléguées dans la sphère domestique.

Cependant, la critique d’une idéalisation utopique du modèle de la délibération rationnelle dans l’espace public ne condamne pas à le réduire à un rôle de simple instrument au service des logiques de domination. En effet, les groupes dominés ne sont pas seulement définis négativement, par la domination qu’ils subissent. En l’occurrence, les « subalternes », qu’il s’agisse des classes populaires ou des minorités raciales, des femmes ou des minorités sexuelles, peuvent aussi, positivement, constituer des publics alternatifs. Sans doute ce qui les caractérise est-il d’abord l’exclusion de l’espace public dominant ; toutefois, ces « contre-publics subalternes » participent bien d’une même logique démocratique de publicisation.

La philosophe part de l’exemple féministe, avec aux États-Unis l’éclosion d’une multitude de livres et de films, de revues et de maisons d’édition, de colloques et de festivals : ce contre-public a pu développer tout un vocabulaire, du harcèlement sexuel au viol conjugal, en passant par le sexisme lui-même, qui a fait bouger les termes du débat public. La France a longtemps paru échapper à cette floraison : les contre-publics peinent davantage à s’y constituer. Des figures de la vie intellectuelle sont même allées jusqu’à théoriser le refus de politiser les questions sexuelles en opposant la civilité toute féminine du salon, paradoxalement considéré comme un espace privé, aux revendications féministes qui ruineraient les charmes du « doux commerce » entre les sexes.

Il n’empêche. Les choses bougent. Le retentissement de l’affaire DSK sur la scène internationale en 2011 et les réverbérations un peu partout dans le monde de l’affaire Weinstein depuis 2017 ont considérablement atténué le contraste transatlantique et affaibli la rhétorique de l’épouvantail américain. En France aussi, on peut considérer qu’a gagné de l’ampleur un véritable contre-public féministe dont témoignent aujourd’hui l’émergence et la diffusion de tout un lexique, du « sexisme ordinaire » à  la « culture du viol » – d’ailleurs souvent repris de l’anglais, du mansplaining au manspreading – mais aussi d’une bataille sur le langage lui-même, de la féminisation des noms de métier à l’écriture inclusive.

Il est vrai que le féminisme ne fait pas l’unanimité ; mais justement : il est aujourd’hui objet de débat. On est passé de l’indifférence à l’hostilité : politiquement, n’est-ce pas une sorte de progrès ? Des controverses répétées marquent ainsi sa présence croissante dans l’espace public. Il est significatif que le ministre de l’Éducation nationale (« c’est laid ») et l’Académie française (« péril mortel ») éprouvent le besoin de s’ériger avec force contre des propositions qu’ils jugent pourtant marginales. Autant dire qu’il n’est plus possible d’ignorer le contre-public féministe, même dans les instances les plus légitimes qui sont dominantes dans l’espace public. S’en prendre ainsi à de supposées « précieuses ridicules » et à leurs « Trissotin » présumés suggère qu’il est urgent de les ridiculiser, de peur que le « bon sens » ne coïncide plus tout à fait avec le « sens commun ».

La politique du hashtag (ou mot-dièse) est révélatrice de ce bouleversement : les réseaux sociaux font entendre ce qui reste inaudible dans l’espace public dominant. Bien sûr, depuis le début de la décennie, des femmes, politiques ou journalistes, ont réussi à parler publiquement de harcèlement et de viol dans les médias traditionnels pour mettre en cause, précisément, des hommes publics. Toutefois, c’est en dehors de cet espace public classique que le mouvement a pris forme – même s’il a rapidement été atteint par cette onde de choc.

Ce ne sont pas non plus les figures publiques les plus visibles qui auront joué un rôle déterminant – ni du côté des accusatrices, ni du côté des accusés. Certes, c’est une journaliste qui a lancé #BalanceTonPorc ; mais Sandra Muller n’est pas une vedette médiatique. Et si l’on doit #MeToo à une actrice célèbre, Alyssa Milano, elle a bien volontiers reconnu ce qu’elle ignorait au départ : une militante féministe noire, Tarana Burke, avait lancé un mouvement du même nom dix ans plus tôt. Avec les hashtags, nulle n’est propriétaire de ces mobilisations virtuelles. Autrement dit, le contre-espace public féministe se constitue moins autour de noms propres que de noms communs. C’est ce que reconnaît le magazine Time en mettant en couverture, fin 2017, « Celles qui ont brisé le silence » : la personne de l’année se dit au pluriel.

Il est d’ailleurs significatif que la riposte antiféministe, revendiquant la « liberté d’importuner », ait été diffusée dans Le Monde, et qu’elle doive sa notoriété à celle de ses signataires : c’est la revanche de l’espace public traditionnel face à sa remise en cause dans ces espaces publics alternatifs que sont les réseaux sociaux. Pareille posture de réaction expose cependant à la satire, comme dans un sketch de l’émission Saturday Night Live raillant l’antiféminisme « vieux jeu » de Brigitte Bardot et Catherine Deneuve. La caricature le souligne : un espace public qui s’enferme dans le rejet des contre-publics paraît vieillissant, dépassé, moins français que « franchouillard ». Le ridicule a bien changé de camp.

Les contre-publics n’existaient-ils pas déjà ?  Certes, mais la nouveauté, c’est qu’ils s’invitent dans l’espace public. Fait remarquable : la frontière s’estompe. Un tweet peut inspirer un article – Donald Trump l’a bien compris. C’est d’ailleurs le principe même de la fachosphère. Ce monde idéologique parallèle de l’extrême droite a longtemps été ignoré ou méconnu. Aujourd’hui, nul ne peut oublier son existence, tant ses attaques sont relayées à la fois par des mouvements censément plus respectables et par des médias légitimes. Les campagnes contre des figures publiques (Rokhaya Diallo) ou des associations (Lallab) et même contre des colloques en milieu universitaire (sur l’intersectionnalité ou l’islamophobie) montrent bien, tant par leur récurrence que par leur succès, la force actuelle de ce contre-public. Songeons à la récente éviction de Mennel Ibtissem, cette jeune chanteuse franc-comtoise aux cheveux voilés réduite au silence dans une émission de télévision qui s’appelle, justement, « The Voice ».

Nancy Fraser l’avait noté : « Qu’on ne s’y méprenne pas. Je ne suggère aucunement que les contre-publics subalternes soient toujours nécessairement vertueux ; certains sont hélas explicitement anti-démocratiques et anti-égalitaires ». Mais ce n’est pas tout : « même ceux dont les intentions sont démocratiques et égalitaires ne sont pas toujours à l’abri de leurs propres pratiques d’exclusion et de marginalisation informelles. Néanmoins, dès lors que ces contre-publics émergent en réponse à leur exclusion des publics dominants, ils contribuent à élargir l’espace discursif. Les présupposés qui échappaient jusqu’alors à la contestation devront désormais être soumis au débat public. » Il ne s’agit donc pas de renvoyer dos-à-dos les activistes des minorités sexuelles ou raciales ou les militants populaires et les petits soldats et idéologues des fascismes d’aujourd’hui, mais de remarquer que les deux bousculent l’entre-soi libéral des gens « raisonnables », pour le meilleur et pour le pire.

C’est à la lumière des analyses de cette philosophe qu’on peut lire ce qui se passe aujourd’hui en France autour des minorités raciales. Les choses ont bien changé depuis la publication en 2006 d’un ouvrage collectif que j’avais co-dirigé : De la question sociale à la question raciale ? Représenter la société française. Cette question raciale n’est plus uniquement un objet d’étude pour des chercheuses et chercheurs qui, on en prend conscience, sont le plus souvent blancs ; désormais, les minorités raciales sont également des sujets qui prennent la parole. Elles proposent aujourd’hui tout un vocabulaire (personnes racisées ou non-blanches, non-mixité, racisme d’État, etc.). Bref, elles s’engagent, selon le titre d’un documentaire d’Amandine Gay qui fait entendre les mots de femmes noires, à « ouvrir la voix ». Et c’est très précisément pour cette raison que la fachosphère s’emploie avec ses alliés à leur… fermer la voix.

La controverse de 2014 autour d’Exhibit B, installation sur le racisme de l’artiste sud-africain Brett Bailey présentée au théâtre de Saint-Denis, peut servir de point de repère dans cette évolution. L’espace public légitime a longtemps ignoré la colère qui montait dans un contre-espace subalterne – celui des populations noires qui font beaucoup plus entendre leur voix sur les réseaux sociaux qu’on ne leur donne la parole dans les grands médias. Il a fallu la virulence des manifestations de personnes noires qui dénonçaient le racisme, non seulement de l’œuvre, mais plus généralement du monde de la culture dont elles se sentaient exclues et dont l’incompréhension ne faisait qu’aggraver leur exaspération, pour que la cloison étanche qui séparait les premiers des seconds laisse passer les bruits de la société.

Depuis, les controverses se multiplient, qu’il s’agisse de « camp décolonial » ou d’un « festival afroféministe ». La polémique sur les journées de « Paroles non-blanches » organisées par un collectif « non-mixte racisé » (NMXR) à l’Université Paris-8 en 2016 et celle sur le stage organisé par Sud-Éducation 93 en 2017 où il était question de « blanchité », de « racisé.e.s » et de « racisme d’État » sont des révélateurs importants. En effet, dans un cas comme dans l’autre, ces événements d’apparence mineure ont fait l’objet d’interventions hostiles à l’Assemblée nationale et de condamnations par les ministres de l’Éducation nationale successifs.

Jean-Michel Blanquer a même déposé une plainte (qui vient tout juste d’être classée sans suite) contre le vocabulaire utilisé par ce syndicat. L’ovation unanime de la représentation nationale (jusqu’à Marine Le Pen) pour saluer son initiative mettait en scène le rejet des contre-publics par l’espace public légitime par excellence : la représentation nationale. Dans le même esprit, l’Assemblée nationale a récemment interdit à ses membres le port de signes religieux pour leur imposer une « neutralité » quelque peu paradoxale dans une enceinte politique : une fois encore, ce sont les contre-publics (en l’occurrence, on l’aura compris, les femmes voilées) qu’il s’agit d’exclure à toute force et de manière préventive.

Beaucoup s’inquiètent, et certains de bonne foi, de la « non-mixité » raciale qui menacerait la démocratie. Il faut donc écouter encore Nancy Fraser : « le concept de contre-public œuvre à long terme contre le séparatisme car il suppose une orientation de publicisation. Pour autant que ces arènes soient publiques, par définition, ce ne sont pas des enclaves. Ce qui ne veut pas dire qu’elles ne soient pas enclavées contre leur gré. » Autrement dit, s’il convient de s’inquiéter, ce n’est pas du séparatisme ; c’est de l’exclusion. Aussi faut-il se féliciter de l’émergence de contre-publics en France. Sans doute leurs prises de position demandent-elles à être débattues ; mais n’est-ce pas justement le principe démocratique que garantit l’espace public ? On discute beaucoup des minorités, sexuelles ou raciales ; mais elles sont souvent parlées par d’autres. Il serait temps qu’on les laisse parler aussi pour elles-mêmes. Repousser les frontières qui excluent de l’espace public en l’ouvrant aux contre-publics, c’est débattre, non pas contre ni sans, mais avec les minorités.

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Cet article a d’abord été publié sur AOC le 13 février 2018 sous le titre « L’irruption des contre-publics ». Je le reprends aujourd'hui sur mon blog à l’occasion de la parution, également sur AOC, d’un nouveau texte qui annonce la journée d’études que je co-organise le 10 avril 2019 avec Achille Mbembe le 10 avril sur le même thème : « le mot race ».

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