ERIC MONSINJON (avatar)

ERIC MONSINJON

Historien de l'art libre, critique d'art, professeur d'histoire des arts.

Abonné·e de Mediapart

29 Billets

0 Édition

Billet de blog 11 mars 2023

ERIC MONSINJON (avatar)

ERIC MONSINJON

Historien de l'art libre, critique d'art, professeur d'histoire des arts.

Abonné·e de Mediapart

Les légendes imaginaires de Damien Dion

Pour sa première exposition personnelle à Paris, Damien Dion revisite les récits légendaires antiques sur l’origine de l’art et compose un hymne au potentiel de l’imaginaire. Jusqu’au 25 mars à la Galerie Martine Aboucaya.

ERIC MONSINJON (avatar)

ERIC MONSINJON

Historien de l'art libre, critique d'art, professeur d'histoire des arts.

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Illustration 1
Vue de l'exposition La Légende raconte... de Damien Dion à la galerie Martine Aboucaya, 5 rue sainte anastase, Paris 3e. Au fond, la série Philostrate lacunaire (2023).

Au premier coup d’œil, l’espace de la galerie Martine Aboucaya (Paris 3e) peut sembler vide. Mais à la faveur d’un second regard, il est possible de discerner les œuvres émergées des murs blancs : silhouettes bleues, lettres en apesanteur, toiles vierges, cartels altérés, phrase invisible.

Illustration 2
Portrait de Damien Dion à l'entrée de la galerie Martine Aboucaya, 2023.

Certaines expositions savent porter une idée créatrice à l’extrême avec un bonheur singulier. Tel est le cas de l’exposition « La Légende raconte… », de l’artiste Damien Dion, qui se présente comme une variation infinie autour de l’ekphrasis.

Ce mot grec qui veut dire « description » en est venu à désigner dans la théorie littéraire la présence d’une œuvre d’art, réelle ou rêvée, au sein d’une fiction. Les premiers exemples apparaissent dès l'Antiquité : Homère décrivant le bouclier d’Achille, Pline l’Ancien détaillant la perfection des lignes tracées par le grand peintre Apelle. Damien Dion s'appuie sur cette puissante idée que la légende est une dimension constitutive de l’origine symbolique de l’art.

L'exposition « La Légende raconte… » se décompose en deux séquences, l'une qui vient de s'achever et une seconde qui se déroule actuellement jusqu'au 25 mars 2023. Cette dernière, baptisée La Visite, se présente comme une mystérieuse mise en abyme de l'exposition dans l'exposition.

ARCHÉOLOGIE IMAGINAIRE

Chaque pièce de l’exposition met en scène un aspect de l'ekphrasis légendaire antique. Dès l’entrée de l’exposition, l’œuvre Les Contours tracés d’une ombre, avec ses lignes bleues épurées, aborde la création mythique des arts. Sur le mur, l’artiste a tenté de saisir sa propre ombre en train de tracer sa propre ombre. Une mise en abyme en forme d’écho à une légende, celle de cette fille d’un potier de Corinthe qui avait esquissé le pourtour de l’ombre de son aimé endormi sur une paroi, donnant ainsi conjointement naissance au dessin et à la peinture.

Illustration 3
Damien Dion, Les Contours tracés d'une ombre (détail), 2023. Ruban adhésif bleu 3 mn. Dimensions variables.

L’œuvre Ceci est un bœuf évoque la séparation allégorique du dessin et de l’écriture. Le traitement formel de l'œuvre est plus marqué, plus largement explicite, à travers une mise en espace du retournement historique du pictogramme à tête de bœuf en un « A », la première lettre de notre alphabet.

ANTI-EKPHRASIS

La série Philostrate lacunaire constitue le cœur de l’exposition. C’est aussi sa partie la plus complexe, en raison du summum atteint par son hermétisme. Chaque œuvre est composée d’une toile vierge et de son cartel comme partie intégrante de l'œuvre. Les cartels reproduisent des ekphraseis extraites d'un recueil du IIIe siècle intitulé Les Images, rédigé par le sophiste grec Philostrate de Lemmos. Si l’artiste a choisi ce corpus, c’est parce qu'il est emblématique du genre de l’ekphrasis et qu’il offre de belles descriptions détaillées d’œuvres, réelles ou imaginaires.

Ici, l’artiste joue sur les deux acceptions du mot légende (du latin legenda, « ce qui doit être lu »), à savoir, un énoncé descriptif accompagnant une œuvre d’art, ou, au contraire, un récit mythique comportant nombre d’inexactitudes. Mais Damien Dion opère ici une étrange suppression de toutes les parties descriptives des textes. Il soustrait les informations « figuratives » pour ne laisser que des fragments de phrases et de mots. Une ekphrasis évidée, une toile vierge dépourvue de toute intervention plastique. Se produit alors une étrange cécité du visible et du lisible qui peut susciter frustration et incompréhension chez les visiteurs.

Illustration 4
Damien Dion, Philostrate lacunaire (Midas), 2023. Toile vierge et cartel.

Mais allons plus loin. L’artiste passe subtilement d’un plan à un autre, du réel à l’imaginaire. Son matériau n’est plus la peinture ou l’objet, mais le langage et le vide. Il est vrai que depuis 2006, Damien Dion (né en 1985) s’attache à étudier les rapports du langage et de la fiction.

D’ailleurs ses œuvres pourraient être présentées dans différents formats et selon divers procédés, rien ne changerait l’idée qui les commande. En cela, son travail évoque celui des pionniers de l’art conceptuel - Kosuth, Weiner, Barry - pour lesquels de simples phrases font office d'œuvres d’art. A cela, il faut ajouter que Damien Dion a été membre du mouvement lettriste à partir de 2006. Si aujourd’hui il s'est éloigné du groupe, l’art infinitésimal (initié dès 1956 par Isidore Isou) a beaucoup influencé son travail, notamment les surfaces vierges de toute intervention offertes à l’imagination des spectateurs. Il fut également très proche des artistes lettristes Roland Sabatier et Anne-Catherine Caron

Illustration 5
Damien Dion, Une ligne plus fine que la précédente sur une ligne plus..., 2023. Découpe laser sur plexiglas. 4 x 120 cm. Edition à 6 exemplaires.

Aujourd'hui, Damien Dion explore dans sa pratique toutes les gradations ontologiques de l'œuvre d'art, de sa présence physique à sa dématérialisation extrême. Il développe un travail sériel dans lequel il ne s'agit pas seulement de séries alignées les unes à la suite des autres, mais de séries convergentes les unes dans les autres : mises en abyme des séries, récit dans le récit, discours en boucle.

Sa pièce, Une ligne plus fine que la précédente peinte sur une ligne plus..., rappelle le combat légendaire qui opposa Protogène à Apelle. Chaque artiste peignait une ligne plus fine que l'autre pour prouver sa virtuosité technique. Damien Dion emporte le défi vers l'infini en imaginant une ligne toujours plus fine que la précédente. Itération infinie du geste. Si dans le monde physique, il n'est pas certain que l'espace soit divisible à l'infini, il semblerait qu'il n'y ait pas de limite dans le domaine de l'imaginaire. L'imaginaire artistique pur est élevable à l'infini.

Par Eric Monsinjon

« La Légende raconte… » de Damien Dion
Part II : La Visite, du 11 au 25 mars 2023
Galerie Martine Aboucaya
5, rue saint anastase
75003 Paris
www.martineaboucaya.com

Illustration 6
Affiche de l'exposition La Légende raconte... Part II : La Visite

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.