Bruce Lee et la synthèse des arts

En 1967, la star du cinéma de Kung Fu invente le Jeet Kune Do, un nouvel art de combat dans lequel il opère une synthèse des arts martiaux asiatiques et des sports de combats occidentaux. Fascinant et initiatique.

Bruce Lee dans "Le Jeu de la Mort". Bruce Lee dans "Le Jeu de la Mort".


Ce serait beau si Bruce Lee revenait dans nos vies. Il y a ces signaux faibles qui attestent de sa présence. En 2019, son célèbre mantra « Be Water » est devenu le mot d’ordre du mouvement de protestation hongkongais, aussi baptisé la « révolution de l’eau ». Bruce Lee, symbole d'émancipation ?

Il y a aussi les projets avortés qui reprennent vie comme la série Warrior (2019) sur un jeune prodige Chinois des arts martiaux débarquant à San Francisco au lendemain de la guerre de Sécession, ou encore, The Silent Flute (en cours de réalisation), une dystopie dans laquelle un pratiquant d’art martial tente secrètement de devenir le plus grand combattant dans un monde menacé par une pandémie. Bruce Lee, voyant ? Visionnaire plutôt. Mais aussi ambitieux, généreux, inventif, épris de gloire, libre.

UN DESTIN HORS NORME

L’homme a eu un destin hors norme, mais sa vie est peu connue. Né à San Francisco en 1940, l’année du Dragon, Bruce Lee grandit à Hong Kong. C'est à l’âge de treize ans que le « Petit Dragon » est initié au Wing Chun par le maître Yip Man. A dix-neuf ans, il part à Seattle pour commencer des études de théâtre et de philosophie. Très vite, il ouvre des écoles d’arts martiaux à Seattle, puis à Oakland, qui attirent des personnalités comme Steve McQueen, James Coburn, Roman Polanski et le basketteur Kareem Abdul-Jabbar. En cinq films tournés entre 1971 et 1973, il devient la star planétaire des films de Kung-Fu et popularise les arts martiaux en dehors de l’Asie. Sa mort brutale le 20 juillet 1973 à Hong Kong d’un œdème cérébral renforce le mythe. Il avait trente-deux ans. Figurez-vous qu'il aurait eu quatre-vingt-un ans cette année. 

Mais Bruce Lee n’est pas qu'une légende, il est aussi l’un des plus grands rénovateurs des arts martiaux. Et ça, peu de personnes le savent. Avec l’invention du Jeet Kune Do, en 1967, il influence durablement, encore de nos jours,  l’ensemble des arts martiaux mixtes et des techniques de self-defense.

BAPTEME DU FEU 

Un événement majeur est à l'origine de la création du Jeet Kune Do. Oakland, 1964. Bruce Lee livre un combat contre Wong Jack Man, un maître qui l'a défié pour avoir enseigné les secrets des arts martiaux à des non-asiatiques. C'est un baptême du feu pour lui, s'il perd, il doit fermer son école sur le champ. Fort heureusement, il remporte le combat. Cependant, il considère que sa pratique manque d'efficacité. Au début, il pense que c'est lui qui est en cause, qu'il ne maîtrise pas suffisamment son art. Aussi, il perfectionne inlassablement sa pratique du Wing Chun et approfondit également sa connaissance du Kung-Fu. Puis, il se demande si le problème ne vient pas des arts martiaux eux-mêmes, trop limités, enfermés dans des conventions séculaires.

En somme, Bruce Lee adresse une critique aux arts martiaux traditionnels, dénonce leur trop rigide codification et leur reproche leur manque de créativité et leurs règles trop strictes. Mais qui est-il pour remettre en cause des siècles de tradition ? Les gardiens du temple le regardent d'un mauvais oeil. Il sait qu'il dérange alors qu'il pose la question la plus simple qui soit : qu'est-ce qu'un art martial ?

FONDATION DU JEET KUNE DO

Pour y répondre, il fonde le Jeet Kune Do, en 1967, qui signifie littéralement « la voie du poing qui intercepte ». La technique consiste à bloquer les coups de l'adversaire et à riposter dans le même temps. Arriver premier en partant second, en somme. Il se tourne vers d'autres arts de combat, aussi bien orientaux qu'occidentaux, emprunte ce qui lui semble le plus efficace pour un combat de rue. Il opère une synthèse des arts martiaux. Une véritable révolution.

Le Jeet Kune Do incorpore le Wing Chun qu’il associe au Kung Fu de style mante religieuse du nord et du sud de la Chine, agrège le Choy Lee Fut et les griffes de l’aigle. Le Judo, quant à lui, trouve sa liaison secrète avec le Jiu Jitsu. Bruce Lee s’inspire également des sports de combat occidentaux, puise dans la boxe anglaise qu’il combine au Karaté. Chez lui, les formes de combat se couplent, entrent dans une étrange alliance, l’escrime occidentale fusionne avec le Kali Eskrima philippin, et l'Hapkido coréen célèbre ses noces chymiques avec la lutte.

Bruce Lee résume sa démarche par un adage : « Absorbe ce qui est utile, rejette ce qui ne l'est pas et ajoute ce qui t'est propre ». Concrètement, le pratiquant de Jeet Kune Do est maître de sa technique de combat. Dans la tradition martiale, c'est au disciple de s’adapter à l’enseignement ; dans l'enseignement de Bruce Lee, c’est l’enseignement qui s’adapte au disciple. Ce dernier doit trouver sa propre voie. Le Jeet Kune Do est une forme ouverte, perpétuellement inachevée, toujours en évolution.

STRATEGIE DE L'EAU

On l’aura compris, le Jeet Kune Do ne se présente pas comme un style d’art martial de plus, mais comme une pratique sans style défini, à la manière de l’eau qui s’adapte à l’environnement et au contexte. Il faut se comporter comme l'eau, être sans forme préétablie, autrement dit épouser, remplir le vide laissé par l’adversaire. On pense ici à la célèbre citation de Bruce Lee qui résume sa philosophie : « Vide ton esprit, sois comme l'eau, mon ami ».

Dans le combat final de La Fureur du Dragon (1972) contre Chuck Norris, alors champion du monde de karaté, Bruce Lee intègre une séquence de Jeet Kune Do. Il veut faire la démonstration qu'un karatéka (Chuck Norris) peut battre un autre karatéka, mais il n’est pas certain qu’un karatéka, au style unique, puisse battre un maître de Jeet Kune Do (Bruce Lee), au style hybride. Le combat a lieu dans le Colisée de Rome. Après un début difficile, Lee adopte un jeu de jambes proche de celui du boxeur Mohammed Ali. Chuck Norris en est décontenancé.

Bruce Lee intercepte les coups de Norris et se lance dans une ample danse d’une vélocité inouïe dans laquelle il esquive les attaques, tantôt à la manière d’un boxeur, tantôt à la manière d’un escrimeur sans arme. Il effectue des rotations autour de son adversaire, son corps devient comme une vague qui ondule pour éviter les coups de poing et les coups de pied dans une chorégraphie d'une sublime fluidité. Les coups de pied se démultiplient parfois sans que le pied ne reprenne appui sur le sol.

La Fureur du dragon, 1972, combat final entre Bruce Lee et Chuck Norris dans le Colisée de Rome : 0'00 - Echauffement, 1'45 - Début du combat, 3'34 - Bruce Lee utilise le Jeet Kune Do, 8'26 - Coup fatal. © Team Lyricis

Tout se passe comme si Bruce Lee portait ses coups au-delà de leur point d’impact naturel, comme s'il visait un double imaginaire situé derrière Chuck Norris. Les gestes de Bruce Lee ont leur degré de fluidité aussi bien que leur degré de dureté. A une certaine vitesse, un coup peut, tout comme l’eau, devenir aussi dur qu’un mur de marbre. Sous les arcades du Colisée, les deux hommes s’affrontent tels deux gladiateurs modernes dont l'issue ne peut être que tragique.

LE JEU DE LA MORT

En 1972, Bruce Lee travaille sur Le Jeu de la Mort qui se veut le projet le plus ambitieux de sa carrière. L'idée est de réaliser un film articulant divertissement et réflexion plus profonde : « Avec un peu de chance, j'ai l'intention de réaliser désormais des films à niveaux de lecture multiples, le genre de cinéma où vous pouvez très bien vous contenter de ne voir que l'histoire en surface, mais que vous pouvez aussi regarder plus en profondeur (…) », annonce-t-il comme une profession de foi.

Le scénario est le suivant : Bruce Lee y interprète Hai Tien, un ancien champion de Kung Fu et de Jeet Kune Do, qui se retrouve forcé par un gang coréen à participer à une chasse au trésor. Le butin est conservé au sommet d’une pagode de cinq étages. Chaque étage est gardé par un maître pratiquant un ou plusieurs styles d'arts martiaux. L’ascension se fait selon une gradation de la difficulté à travers des épreuves, à l’instar d’un jeu vidéo martial et initiatique.

Dessin de Bruce Lee pour "Le Jeu de la Mort" figurant les différents étages de la Pagode, (vers 1971) Dessin de Bruce Lee pour "Le Jeu de la Mort" figurant les différents étages de la Pagode, (vers 1971)

Au premier étage de la Pagode, Bruce Lee affronte Hwang In-shik, un maître Coréen expert en coups de pied, une technique unique qui donne l'occasion à Bruce Lee de montrer la supériorité du Jeet Kune Do. Au deuxième étage, le maître Taky Kimura mêle un Kung-Fu de style mante religieuse à quelques figures de Wing Chun, deux styles de combat en corps à corps avec l’usage prépondérant des mains. Au troisième niveau, Lee apparaît vêtu de sa mythique combinaison jaune à bande noire qui démontre qu’il n’appartient à aucun art martial défini. Son adversaire le maître Dan Inosanto, lui, porte un kimono traditionnel et associe Karaté Kempo et Kali Eskrima philippin. C’est aussi un virtuose du nunchaku. Le combat monte ainsi en puissance avec trois disciplines et l'apparition des armes. Au quatrième étage, Lee affronte Ji Han-Jae, un grand maître de Hapkido Coréen (Voie des énergies unifiées) qui se trouve être, lui-même, un art composé de différentes techniques : percussions, immobilisations, projections. Après un combat acharné, plus difficile que les précédents, Bruce Lee finit par lui briser le dos.

Dans l’obscurité du cinquième niveau, Bruce Lee (1,70 m) livre un dernier combat contre le géant Kareem Abdul-Jabbar (2,20 m). Le géant pratique un style de combat inconnu qui symbolise le plus haut degré de l’art martial. C’est l’essence du Jeet Kune Do. Dans ce combat digne de David et Goliath, Bruce Lee triomphe et démontre une fois de plus la supériorité du Jeet Kune Do. Bien qu'il pratique aussi le Jeet Kune Do, le géant ne peut pas gagner, car il n'a pas l'esprit, la philosophie de l'art. Notez qu'il porte des lunettes de soleil qui lui empêchent symboliquement d'accéder à la Lumière de la Connaissance. Le combat physique se déplace sur le terrain spirituel.

Bruce Lee combat Kareem Abdul Jabbar à la fin du Jeu de la Mort, 1973. © Xavier McDaniel

ALLEGORIE INITIATIQUE

Les cinq épreuves successives correspondent à cinq étapes de perfectionnement pour atteindre la cinquième essence : la quintessence. De quoi ? Du Jeet Kune Do, le style sans style. Sans doute les coupures entre les cinq niveaux sont-elles toutes relatives, car le Jeet Kune Do est un art qui englobe tous les arts de combat existants dans une expansion et une fluidité infinies.

Il faut voir la Pagode comme une grandiose allégorie du Jeet Kune Do lui-même, une cathédrale des arts martiaux. Il est possible de voir en Bruce Lee un initié, c'est-à-dire un être qui traverse la mort. Un initié qui évolue à l’intérieur d’une architecture mentale, traverse les épreuves pour atteindre l'ultime maîtrise du corps et de l'esprit. Il s'agit d'un voyage intérieur dans lequel l'initié développe une connaissance supérieure de lui-même. Cette connaissance de soi est l'or alchimique. C'est un grand voyage qui conduit au voyageur lui-même.

Par Eric Monsinjon

Interview de Bruce Lee avec le célèbre "Be water my friend", 9 décembre 1971. © Les Guerriers Pacifiques

Bruce Lee en 7 dates

1940  Naissance le 27 novembre, l’année du Dragon, à San Francisco (Etats-Unis).
1966  Décroche le rôle de Kato dans la série télévisée américaine Le Frelon Vert.
1967  Création du Jeet Kune Do, « la voie du poing qui intercepte ».
1971  Sortie du film Big Boss, premier grand succès du "Petit dragon" à Hong Kong.
1972  Succès de La Fureur du Dragon avec le célèbre combat final avec Chuck Norris dans le Colisée de Rome.
1973  Décès le 20 juillet à Kowloon Tong (Hong Kong) à la suite d'un œdème cérébral. Sortie d’Opération Dragon quelques semaines après sa mort.
1978  Sortie du film Le Jeu de la mort (commencé en 1973) dans lequel il affronte le géant Kareem Abdul-Jabbar.

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