Metz, le 14 février 2015
Nous demandons au lecteur la patience de lire jusqu’au bout, notamment les explication finales.
L’urgence des réformes structurelles impose que l’on accélère la modernisation de l’action publique dans le sens d’une austérité renforcée. La région Lorraine a été sélectionnée pour mener une expérience originale. Toujours en cours de réalisation, elle a pour but d’étudier les conséquences d’une austérité poussée à ses limites les plus improbables.
Nous voulons avertir les lecteurs que certaines dispositions de l’expérience pourraient heurter des sensibilités fragiles. En même temps, nous tenons à les rassurer. À l’heure où nous mettons sous presse, aucun mort n’est à déplorer.
Première étape de l’expérience : expulsion des sujets
Le 9 février 2015, les expérimentateurs ont demandé à différentes structures d’accueil pour personnes en difficulté sociale de fournir une quarantaine de sujets adultes mâles en bonne santé apparente. Il fallait choisir de préférence dans une population qui ne risque pas de se rebeller, ni, surtout, de s’attirer quelque sympathie auprès des autochtones. Le vivier des demandeurs d’asile kosovars, macédoniens et albanais venus en Moselle constituait une réserve adéquate pour constituer l’échantillon.
Quarante quatre sujets ont été ainsi expulsés de leur foyer d’accueil au motif que la température s’était radoucie. Elle était passée brusquement de -10° à -3°.
Les expérimentateurs remercient tout particulièrement Mme Julie Léonard, Chef de Service du 115 de Moselle pour la rapidité de sa réponse. À peine recevait-elle la consigne de sa supérieure hiérarchique, Mme Anoutchka Chabeau, Directrice de la Cohésion Sociale et de la protection des populations agissant sous la responsabilité de M. Nacer Meddah, Préfet de la région Lorraine, qu’elle signifiait aux intéressés l’injonction de déguerpir sur le champ :
« Au vu des températures qui se radoucissent, les services de l’État nous informent que le niveau 2 sera levé demain, mardi 10 février 2015.
De fait, le dispositif de mise à l’abri dont vous bénéficiez prendra fin le jour même. Par conséquent, vous ne pourrez donc plus bénéficier du lit que vous occupiez.
Néanmoins, nous vous invitons bien entendu à solliciter le 115 pour renouveler vos demandes d’hébergement et nous ferons notre possible pour vous orienter en fonction des places disponibles. »
Le regroupement des sujets
Dans un premier temps, les sujets sont laissés individuellement à l’abandon. Très vite, ils finissent par se retrouver dans la ville de Metz non loin des bureaux de la plateforme des demandeurs d’asile gérée par l’AIEM (Association d'Information et d'Entraide Mosellane).
Le premier soir, forts de la recommandation apportée par Mme Leonard, les demandeurs d’asile appellent inlassablement le 115 dans l’attente d’une mise à l’abri. Ils ne reçoivent aucune réponse, sauf, sporadiquement, le conseil de rappeler plus tard.
En réalité, les personnels de l’accueil aux sans-abri avaient reçu des consignes : préférence nationale, quoi qu’il arrive. Certains écoutants ont agrémenté l’expérience d’une touche personnelle : « Vous venez du Kosovo ? Ah, bon ? Eh, bien, retournez au Kosovo ! » (ceci est un exemple, ils pouvaient dire aussi bien, selon le cas, retournez en Albanie, en Serbie, au diable, peu importe)
Les expérimentateurs veulent rendre hommage aux écoutants du 115 qui ont su, une fois de plus, faire preuve d’un patriotisme qui leur fait honneur. On connaît leur courage depuis la fameuse affaire du tri des SDF par le 115 qui avait défrayé la chronique en Lorraine en janvier 2013. Voir ici.
La touche personnelle du maire de Metz
La commune de Metz, partenaire actif de l’opération, a obligeamment fourni des barrières destinées à corser l’expérience. En effet, ces barrières allaient, dans un premier temps, constituer une gêne pour les demandeurs d’asile cherchant à s’abriter sous le surplomb d’un immeuble voisin.
Cette idée originale apportait en même temps une touche de gaîté et de suspense : qu’allaient faire les sujets ? Rester derrière les barrières et dormir comiquement sous la pluie, ou, au contraire inventer quelque solution inattendue ?
Les expérimentateurs tiennent à remercier M. Dominique Gros, maire de Metz, conseiller général, socialiste et catholique, ainsi que l’équipe municipale qui dans un admirable consensus allant du FN au PCF en passant par le Modem, les Verts et l’UMP, a couvert cette initiative par son consentement plus ou moins tacite. Bel exemple d’union nationale.
Grâce à M. Dominique Gros, l’expérience s’est enrichie d’observations très fines sur le comportement des personnes soumises à des conditions extrêmes d’austérité. En réalité, le dispositif avait déjà été testé en décembre et janvier et donnait des résultats prometteurs.
Convertir un obstacle en outil…
Dans une première phase, les sujets restaient perplexes face à ces barrières et subissaient les intempéries en toute passivité. Puis, l’un d’eux, suivi par d’autres, s’est enhardi à se glisser dans un interstice pour trouver refuge contre le mur de l’immeuble en face.
Cependant, le surplomb de l’immeuble n’était pas assez large pour protéger les matelas et les couvertures de la neige qui tombait alors. Nos infortunés cobayes allaient passer plusieurs nuits de gel sur des paillasses trempées.
C’est alors que l’un d’eux s’est avisé d’utiliser ces barrières pour construire une cabane.
Ce résultat a réjoui les expérimentateurs qui détiennent ainsi la preuve que l’être humain soumis à des conditions d’extrême précarité trouve toujours des solutions ingénieuses pour survivre. Il sait, mieux que tout autre animal, détourner à son avantage un obstacle dressé intentionnellement contre lui.
Informé de cette bonne nouvelle, le maire de Metz a proposé une innovation : et si on leur retirait le banc public sur lequel ils font sécher leurs couvertures ? Sitôt dit, sitôt fait, la situation allait se pimenter d’une complication supplémentaire. Comment tenir des heures durant sur un sol humide et gelé ?
L’intelligence adaptative de nos cobayes a forcé notre admiration. Car en moins de deux heures, ils retrouvaient le geste élémentaire de nos ancêtres du paléolithique : 1° ne pas s’asseoir, mais s’accroupir pour protéger les fesses ; 2° allumer un feu.
Eh, oui, le feu, un simple feu d’immondices glanées ça et là sur les bords de la Moselle et dans les poubelles voisines. Certes malodorant, voire pestilentiel, ce feu allait cependant assurer les conditions d’une survie dont le lecteur a mesuré les aléas.
Austères, encore un effort !
Revenons en février 2015, mercredi 11 exactement à 23h30. Ils sont 44 sur le site. Ce n’est plus le « grand froid ». Le thermomètre descend à peine en dessous de zéro, -2°, -3° à tout casser. Depuis la veille, nos héros — aimablement expulsés, rappelons-le, des dispositifs d’urgence — sont là à sautiller pour ne pas sombrer dans un sommeil qui pourrait les surprendre en traître. Ils ont faim aussi, rien de tel pour tenir en éveil. Ils sont sales, très sales, ils sentent les chatouilles d’une vermine qui déjà les imprègne. À quelques pas, bien au chaud dans leurs voitures, les policiers observent la scène.
Des policiers, des vrais, comme on les aime, poussant le souci de la sécurité jusqu’à protéger les gens contre eux-mêmes. Constatant que ces feux sauvages pouvaient présenter un caractère dangereux, ils viennent régulièrement y mettre quelques coups d’extincteur. Puis ils retournent dans leur véhicule.
Ils sont 44 exactement. 42 hommes et deux femmes égarées là par erreur, la femme et la fille d’un des demandeurs d’asile. La femme est mal en point, elle tousse terriblement. Car malgré les interventions de la police, les feux ont été rallumés, alimentés de n’importe quoi, en carton, tissu ou plastique, et la fumée se noircit des combustions du macadam sous le foyer.
Nous voulons attirer l’attention des pouvoirs publics sur ce détail. À ce point d’austérité, il existe un risque sérieux de voir la population — non pas se rebeller, pas encore — mais montrer des signes de négligence face aux objurgations des forces de l’ordre, au mépris des précautions sanitaires les plus évidentes. La dame suffoque, elle est au bord de vomir, ne sachant plus par quel orifice dégager les saletés qu’elle inhale à pleins poumons depuis quelques heures pour ne pas crever de froid. Quelqu’un se décide à appeler les pompiers qui emmènent la dame aux urgences de quelque hôpital rescapé des politiques d’austérité.
Nous ne savons pas ce qu’est devenue la fille qui s’était mise seule en route à pied pour rejoindre la chambre d’hôtel que lui consentait le 115 à 4 km de là, sans lui fournir les moyens de s’y rendre.
Il faut être absolument moderne
Peu importe, il ne reste sur le site que les hommes. Ensemble, ils font face à la situation. Ensemble, ils apportent la preuve de la souplesse adaptative de l’être humain aux conditions les plus drastiques. Ensemble, ils tracent pour nous, à Metz, en France et en Europe, les voies radieuses de la modernité.
Les politiques d’austérité que nous avons expérimentées jusqu’ici ne sont que de la bibine au regard des résultats de l’ingénieuse expérience menée par le préfet de la Région Lorraine en partenariat avec la Ville de Metz.
Oui, les ressources de l’être humain défient nos imaginations les plus audacieuses.
Il faut encourager l’Europe à aller plus loin. L’être humain peut vivre de presque rien. Certes, il faut bien, de ci de là, complaire à des restes de douilletterie héritées d’un autre âge — l’état providence, les assistanats de tous poils, etc. — il faut savoir ne pas aller trop tôt, trop vite et trop loin.
Il n’empêche. Au stade où nous en sommes, cette exploration des limites de l’austérité donne des résultats encourageants que nous avons hâte de voir se généraliser. Dans une prochaine phase, elle sera étendue aux femmes et aux enfants, ainsi qu’à des couches de plus en plus étendues de la population européenne. Nous tiendrons le lecteur au courant.
Il faut être absolument moderne, disait Rimbaud.
Verbatim
Militants du Collectif Mosellan de Lutte contre la Misère, nous intervenons sur la situation récurrente des personnes condamnées à dormir à la rue depuis de nombreuses années.
Tous les détails de la situation décrite ici sont absolument réels. Nous recourons à l’humour noir pour les relater sous la forme d’une « expérimentation », prélude aux politiques d’austérité aggravée que nous préparent les responsables politiques de droite et de « gauche » aux manettes du pouvoir en Europe.
L’humour noir, pour nous protéger du désespoir, d’une indignation trop suffocante. Garder la frite, pour continuer d’agir.
Au moment où nous mettons la dernière main à cet article, des averses glaciales tombent sur la ville. Les demandeurs d’asile n’ont rien pour s’abriter.
Notre action consiste à interpeller les pouvoirs publics pour qu’ils mettent en application la loi : hébergement systématique de toutes les personnes à la rue, d’où qu’elles soient, d’où qu’elles viennent, quel que soit leur âge ou leur sexe.
Cette responsabilité incombe à l’état (art. L345-1 du Code de l’Action Sociale et des Familles) aussi bien qu’aux communes (art. L511-2 du Code de l’Action Sociale et des Familles)
Nous constituons des dossiers et entamons des procédures contre la préfecture et contre la ville de Metz auprès du TA de Strasbourg et de la Cour européenne des droits de l’homme. Ces procédures peuvent être courtes (référé) et permettent d’accélérer la mise à l’abri des personnes concernées, soit que la préfecture en reçoive l’injonction du juge, soit qu’elle se soit hâtée de s’exécuter avant l’audience au tribunal pour s’éviter une condamnation. D’autres sont plus longues (Cour européenne, Commission centrale d’aide sociale) et visent à produire une jurisprudence favorable à la cause que nous défendons.
Nous exigeons la mise à disposition des logements vides (il y en a 6000 rien qu’à Metz) et des bâtiments publics inutilisés pour assurer les conditions minimales de mise à l’abri, de nourriture et d’hygiène des personnes à la rue.
Nous avons relaté ici d’autres situations.
23 mai 2014, Lettre ouverte au préfet de Moselle sur la situation des demandeurs d’asile parqués sur un bidonville
14 juillet 2013, Les demandeurs d’asile à Metz — Réflexions sur la misère du monde
10 novembre 2012, Un bidonville de la misère dans la ville de Metz
Enfin, sur la situation décrite ici, lire la lettre ouverte que nous adressons au préfet de Moselle.
Pour le Collectif Mosellan de Lutte contre le Misère
Eric Graff
Denis Maciazek