Qui est XY Chelsea (Manning) ? Le destin de souffrance de la lanceuse d'alerte

"I have to be who I am !". Un documentaire qui permet de mieux comprendre le destin de la lanceuse d'alerte Chelsea Manning (née Bradley Manning). Une personne n'ayant toujours (déjà) rien à perdre.

Après avoir visionné deux fois, XY Chelsea (1)  le documentaire de Tim Travers Hawkins sur la lanceuse d'alerte Chelsea Manning sorti dans deux  (!!!) salles parisiennes, ce 30 octobre, je me suis demandée ce que je pourrais en dire qui n'aurait pas été déjà dit par les trois (!!!) personnes ayant sorti des critiques (Marine le Breton dans Le Huffpost et Muriel Joudet dans Le Monde et Annabelle Martella dans Libération). Il y a également une évocation sur France Culture dans l'émission d'Arnaud Laporte, La Dispute (à partir de la dix-neuvième à la trente-huitième minute). Je vais donc faire comme à l'accoutumée et considérer que je ne suis pas journaliste, mais une personne lambda qui écrit un post sur un blog, ce qui me conduit une fois de plus à assumer pleinement ma subjectivité.

Raconter le film n'aurait aucun intérêt et gâcherait le suspens des spectateurs avais-je pensé. Mais en même temps, ce film n'est sorti que dans deux salles de la capitale parisienne, donc il semble réservé à des "Happy few". Deux salles, c'est peu mais c'est aussi beaucoup quand on sait qu'il n'y avait guère plus de quinze personnes (oui vous avez bien lu) dans chaque salle lors de mes visionnages à l'heure de pointe que constitue la séance de 19h55. 

Si l'on me demandait de qualifier le film d'un adjectif unique, c'est le terme pudique que j'utiliserais. Du début à la fin du film Chelsea Manning apparait comme une personne n'ayant toujours déjà rien à perdre. Jamais.

Dans ce film, tout comme dans la personne de Manning, il y a deux causes fortes : d'abord la mise à disposition du monde entier de documents classifiés sur les guerres d'Irak, d'Afghanistan et sur la prison d'Abou Ghraïb, ensuite la cause transgenre. 

Bande annonce en VO sous-titrée d'XY Chelsea © de Tim Travers Hawkins

 Ce que je retiens du film c'est la grande chaîne de souffrance dans laquelle a évolué depuis sa naissance la lanceuse d'alerte et qui permet d'expliquer cette action exceptionnelle. Chelsea Manning, de même qu'Edward Snowden, n'est pas l'unique personne ayant travaillé dans les services d'intelligence. Des milliers de personnes ont eu accès à ces documents. Des milliers de personnes auraient donc pu être indignées et le poids sur la conscience aurait pu être si important que plusieurs personnes auraient pu divulger ces informations. Le film s'ouvre sur une question, qui semble être une adresse directe aux spectateurs mais qui est en fait un échange entre Manning et un inconnu qui s'avère être le hacker Adrian Lamo : "If you had full reign over classified information, what would you do?".

L'espace proposé par Assange, WikiLeaks, était censé garantir la protection des sources, et c'est bien le cas en effet. Mais Chelsea, à l'époque encore Bradley Manning, a été dénoncé par le hackeur Adrien Lamo (mort subitement de cause inconnue probablement d'une overdose à trente- sept ans en 2018). Dans le film, on ne fait pas mention de cette trahison. Manning apparaît comme une personne libre de toute rancune, comme si elle ne tenait pas cette trahison pour responsable de son destin. On fait aussi très peu mention de Julian Assange que Chelsea désigne à une seule occurrence comme un "white-haired Aussie" (Australien aux cheveux blancs).  Pourtant à la date d'aujourd'hui, le destin de Manning est lié de très près à celui d'Assange, puisqu'elle a été réincarcérée à deux reprises en mars et en mai de cette année pour avoir refusé de témoigner sur le dossier Assange devant le Grand Jury de Virginie.

Image tirée de XY Chelsea © Image du filme XY Chelsea Source https://www.sho.com/titles/3456427/xy-chelsea Image tirée de XY Chelsea © Image du filme XY Chelsea Source https://www.sho.com/titles/3456427/xy-chelsea
Quelle est donc la chaîne de souffrance ? Je définirai la lanceuse d'alerte comme une personne habituée à souffrir depuis sa tendre enfance, et même depuis sa gestation. À la fin du film, elle indique ne pas avoir été un enfant désiré et ne pas avoir été un enfant aimé. Dans le documentaire, elle n'apparaît qu'en compagnie de ses avocats et de Lisa, sa meilleure amie et confidente qu'elle n'a rencontrée qu'à sa sortie de prison. Lisa était une personne qui s'est mise à lui écrire des lettres et les échanges ont continué avec cette inconnue pendant sept ans, jusqu'à sa  grâce par Obama en 2017.

Sa mère, qui vit au pays de Galles, apparaît au milieu du documentaire dans un état déplorable suite à un AVC et, on le comprend, à ses problèmes avec l'alcool. Dans le film, elle déclare (en bégayant), ne pas avoir vu "Bradley, pardon, mon amour, euh Chelsea" depuis sa détention à Quantico. C'est aux spectatrices/teurs de faire le calcul et de se rendre compte que cela remonte à neuf ans auparavant (donc avant sa transition). Après le divorce de ses parents - qui en seraient venus fréquemment aux mains, mais cela n'est pas dit dans le film - Bradley et sa mère déménagent chez cette dernière, au Royaume-Uni, au Pays De Galles. Puis Manning retourne aux États-Unis, où il vit avec son père et sa nouvelle femme homophobe qui finit par le jeter à la rue. Devenu SDF et mal dans sa peau, il éprouve le besoin de "rentrer dans le moule" ("a need to conform") et décide de s'engager dans l'armée américaine. Il en parle comme d'une thérapie. On comprend que Bradley était dans plusieurs prisons avant d'être emprisonné réellement : d'abord une prison existentielle, son corps d'homme. (Chelsea semble dire qu'elle n'est pas un homme homosexuel mais une femme dans un corps d'homme : elle se définit à plusieurs reprises comme transgenre). Ensuite dans une prison morale, sa conscience "I wanted this (les documements qu'elle a diffusés) out of my head". 

Le "déclic", ou la "révélation" se fait très vite en Irak : il ne s'agit pas en effet d'un processus, semble-t-il, mais de quelque chose de soudain. Bradley télécharge 750 000 documents classifiés et lors d'une permission aux États-Unis qui lui permet d'apprécier de plein fouet le contraste, il se met à uploader le tout sur WikiLeaks. Peu de temps après, il est détenu au Koweit, on lui retire ses lunettes - qu'elle porte pratiquement pendant tout le film donc c'est dire si le jeune Bradley en avait besoin - , et on le met dans une cellule où il fait très chaud - on peut imaginer en plein désert ! - dans une cage métallique située dans une tante pendant vingt jours pendant lesquels on lui interdit de dormir ou de somnoler. Je l'ai dit, le film est pudique et les mots "torture par privation de sommeil" ne sont pas prononcés. Puis il est transféré à Quantico cent-ving jours avant le procès. C'est là qu'il voit sa mère, qui vient de faire un AVC, pour la dernière fois : il est alors âgé de vingt-deux ans. Il n'est pas fait mention du traitement des prisons américaines, mais en tant que passionnée de sociologie, j'aurais beaucoup à dire à ce propos. Manning évoque à peine le fait qu'elle ait été incarcérée dans une prison militaire pour hommes avec tout ce que cela implique. Elle évoque en se brossant les cheveux que les relations étaient parfois "compliquées".  Manning a décidément un sens de l'euphémisme fort. À la question du traumatisme que constitue la remise en liberté, on consacre davantage de temps. La situation des détenu.e.s a ceci de paradoxal qu'aussi infernale soit la vie en prison, c'est à la sortie de prison qu'elles/ils sont dans la plus grande vulnérabilité.

On ne voit pas ici une personne apitoyée sur elle-même malgré toutes les épreuves, ce qui me fait dire que c'est cette habitude de souffrance intériorisée qui rend les situations exceptionnelles qu'elle vit, une norme. On voit une personne qui se bat et qui est très seule, dans une solitude essentielle et existentielle, mais qui est entourée par les quelques personnes qui ont soutenu sa cause. On voit une personne qui se fait photographier par Vogue et par le New York Times Magazine et qui est érigée en icône LGBT. La maturité d'une personne aussi jeune est bien sûr frappante tout autant que sa beauté (car, il faut le dire, Chelsea est d'une beauté frappante).

Mais Chelsea Manning, qui du haut de ses trente-et-un ans a passé un tiers de sa vie en prison, a vécu plusieurs vies et elle a aussi changé de sexe. 

J'ai parlé à une bonne partie des spectateurs pour savoir quelles étaient les raisons de leur venue. À la première séance le public était essentiellement féminin, mais il y avait un homme seul et un autre homme en couple avec l'une des dames. La moyenne d'age était largement au-dessus de la cinquantaine. Ces personnes étaient venues pour la lanceuse d'alerte. Lors de la seconde séance, un spectateur m'a dit qu'il était venu par hasard. Un autre était manifestement intéressé par l'icône transgenre. Il y avait aussi un couple d'homosexuels et enfin un couple de personnes hétérosexuelles qui étaient venus pour connaître l'histoire de la lanceuse l'alerte. Car il semble que chez Chelsea Manning, l'icône transgenre de Vogue ait écrasé la lanceuse d'alerte, et c'est aussi ce point que j'ai constaté en regardant le documentaire pour la seconde fois. Cela semble bien correspondre au souhait de Manning d'oublier ce passé qui la rattrape sans cesse : lorsque j'écris ces lignes elle est de nouveau en prison après deux ans de liberté. 

Chelsea Manning a besoin de nous. Voici son adresse pour celles et ceux qui souhaitent lui témoigner son soutien.

Pour écrire à Chelsea Manning Pour écrire à Chelsea Manning

  

(1) Du nom de son compte Twitter... et de son identité transgenre

(2) Lire à ce propos mes articles Dans quel état Julian Assange était-il ce 21 octobre 2019?  et L'Audience d'Assange ou la mascarade du 21/10/2019

Eva Rodriguez 

 

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