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Billet de blog 15 déc. 2017

L’ONU examine l’extrême pauvreté aux États-Unis

41 millions. Il existe officiellement 41 millions de personnes sous le seuil de pauvreté aux États-Unis. Plusieurs millions de ces personnes vivent dans une misère extrême. Philip Alston, le rapporteur spécial sur l’extrême pauvreté et les droits de l’homme de l’ONU, vient de passer deux semaines aux États-Unis pour préparer un rapport. La situation est stupéfiante.

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Philip Alston, le rapporteur spécial sur l’extrême pauvreté et les droits de l’homme de l’ONU, vient de passer deux semaines aux États-Unis, entre le 1er et le 15 décembre, pour examiner les efforts fournis par le gouvernement pour éradiquer la pauvreté la plus extrême et évaluer les obligations du pays vis-à-vis du droit international. Ses premières observations seront disponibles lors d’une conférence de presse le vendredi 15 décembre depuis Washington, D.C., dans l’après-midi, et il soumettra son rapport général au mois de mai l’année prochaine. Mais ses observations, nous le savons déjà grâce à un long article du journal The Guardian qui a accompagné Mr. Alston lors de son périple, l’ont choqué. Une fois n’est pas coutume, le pays qui joue la police du monde et le moralisateur universel, qui se permet de regarder d’autres pays du haut de ses principes et de sa richesse, se fait examiner sur l’état de ses plus vulnérables.

Philip Alston in downtown LA. © Dan Tuffs for the Guardian

Le constat est accablant. L’un des pays les plus riches de la planète compte officiellement 41 millions de personnes sous le seuil de pauvreté. Il faudrait évidemment ajouter à ce chiffre plusieurs autres millions étant donné l’arbitraire statistique du seuil de pauvreté. Ceux qui sont légèrement au-dessus du seuil ne sont pas statistiquement considérés « pauvres », mais ils le sont tout autant. Ce qui choque également, c'est qu'un nombre non négligeable de ces personnes vivant dans la pauvreté font partie de cette nouvelle catégorie des « working poors », ou « travailleurs pauvres », dont les rangs ont augmenté ces dernières années. (Les travailleurs pauvres sont des personnes qui sont employés, ou activement à la recherche d'un emploi, 27 semaines ou plus par an, mais dont les revenus tombent sous le seuil de pauvreté ).

Mais ce que le rapporteur spécial vient examiner ici, c'est la pauvreté extrême. La pauvreté dont on ne parle jamais et que l’on a du mal à imaginer, la pauvreté qui est loin de notre esprit lorsque l’on évoque les États-Unis et, par exemple, des élections spéciales en Alabama, ou une soi-disant « réforme » fiscale qui est en pratique un transfert d’argent des plus modestes vers les plus riches.
L’ONU, par l’intermédiaire de Mr. Alston, s’intéresse ici aux plus pauvres. En particulier, comme il le déclarait avant son voyage, il tient à « se concentrer sur la manière dont la pauvreté affecte les droits civils et politiques des personnes vivant aux États-Unis, étant donné l’emphase constante de ce pays sur l’importance qu’il attache à ces droits dans sa politique étrangère, et étant donné qu’il a ratifié le Pacte international relatif aux droits civils et politiques ». La pauvreté extrême n’est que la partie la plus choquante de cet iceberg, soit dit en passant. Les sources abondent montrant à quel point les droits civiques et politiques de millions de personnes sont bafoués : meurtres de jeunes noirs par la police, arrestations de personnes immigrantes, privation et déchéance du droit électoral, incarcération abusive, etc.

De ces 41 millions de pauvres officiels, 9 millions de ces personnes ne reçoivent aucune aide financière. Rien, aucun argent, pas un centime. Le chiffre est ahurissant. 9 millions de personnes vivent dans l’un des pays les plus riches de l’histoire de l’humanité sans recevoir aucune aide pour survivre, aucun moyen de subsistance.

Mr. Alston a commencé sa tournée en marchant dans le Los Angeles des tentes et des cartons sur les trottoirs, où la population des sans-abris a augmenté de 25% l’année passée pour atteindre le chiffre de 55 000 « street dwellers ». Les problèmes sanitaires sont démesurés et bien en deçà des recommandations de l’ONU pour les camps des réfugiés syriens : sur Skid Row, c’est neuf toilettes pour 1 800 « résidents ».

Mais puisque nous parlions il y a peu de l’Alabama, où la population noire en mesure de voter a permis à tous les autres américains d’éviter un Roy Moore au pouvoir, jetons-y un coup d’œil… La population noire aux États-Unis, c’est 13% de la population totale des U.S., mais 23% de ceux qui sont officiellement sous le seuil de pauvreté, et 39% des sans-abris. Dans l’Alabama, la « black belt », terme qui signifiait à l’origine la terre fertile et sombre qui traverse l’Alabama mais qui fait désormais référence à la population majoritairement afro-américaine qui l’habite, est aujourd’hui un lieu où règne l’une des pauvretés les plus intenses du pays. L’histoire atroce de l’esclavage s’y lit encore sur ce territoire: les esclaves travaillaient la terre, les descendants y sont restés, le racisme systémique aussi. Comme le remarque l’article du Guardian, parmi les nombreux exemples de l’extrême pauvreté qui y règne, le plus hallucinant est peut-être le fait qu’il existe des milliers de familles sans accès à quelque système sanitaire que ce soit et qui vivent ainsi au milieu d’égouts à ciel ouvert. La trame imagée des représentations collectives de l’extrême pauvreté en Occident nous renvoie ces images du côté de pays « sous-développés » ou « en voie de développement », de ce que l’on nommait à une autre époque le « tiers-monde ». Mais c’est pourtant dans ces conditions, au pays de la richesse, que vivent de nombreuses familles, de nombreux enfants. Mais, encore une fois, il ne faut pas caricaturer la pauvreté et les difficultés matérielles. L’histoire est riche du combat de cette population contre un système qui a tout fait pour les mettre au plus bas de l’échelle sociale, et ce depuis le début de leur histoire. Contre la toute puissance de l'État et du racisme systémique, le combat de la population afro-américaine est prodigieux. Le comté de Lowndes qu’a visité le rapporteur spécial, et où il a témoigné de cette pauvreté indigne, a une histoire riche : il était en plein cœur de la lutte pour les droits civiques des années 1960 et notamment de la marche de Dr. Martin Luther King Jr. en 1965 de Selma à Montgomery (pour ceux qui veulent voir une puissante adaptation cinématographique de ce moment, voir le film récent de la réalisatrice Ava DuVernay, Selma). (Autre parenthèse: de la même réalisatrice, à voir absolument, l'indispensable documentaire 13th).

Et ce n'est pas un hasard si, mardi dernier, c'est la population noire qui a permis au démocrate Doug Jones de battre le fou, le raciste, l’homophobe, le sexiste, le dément Roy Moore, qui estime que les États-Unis c'était mieux pendant l'esclavage. L’écrasante majorité des voteurs blancs de l’Alabama ont voté pour Roy Moore (68%), une majorité encore plus éclatante de la population noire a voté pour Doug Jones (96%). Dans l’Alabama, la politique n’est pas question d’allégement fiscal ou de manipulation morale pour les afro-américains, c’est avant tout une question de survie. Esclavage, ségrégation, incarcération massive, ce sont, comme à l’habitude, ceux qui sont victimes d’un système violent qui perçoivent aisément les oppresseurs qui tiennent le bâton et les menottes.

Mais l'extrême pauvreté touche toutes les populations. Les Blancs qui vivent en Virginie de l'Ouest, par exemple. Cela, le rapporteur a pu le voir.

Certes, le rapport de l'ONU ne fera pas grand-chose d’un point de vue légal –– rien, en fait. Mais pour ceux qui souhaitent prendre conscience des conséquences de la violence d’un système qui soutient les singeries d’un idiot, qui souhaitent voir la réalité qui résulte de la violence polie des législateurs, qui souhaitent souligner l'hypocrisie d'un gouvernement et de sa politique étrangère, qui souhaitent combattre la pauvreté causée par un système qui creuse les inégalités et renvoie des millions de personnes dans la misère totale alors que huit des hommes les plus riches de la terre ont autant que la moitié de la population globale, ce sera une arme de plus.

Voilà le parcours du rapporteur spécial de l’ONU, Philip Alston, et le lien vers sa conférence de presse Vendredi 15 décembre à midi, heure locale, depuis Washington D.C. (18h en France).

Dec 1 Washington, D.C.
Dec 4-5 Los Angeles, California
Dec 6 San Francisco, California
Dec 7-8 Montgomery, Alabama
Dec 9 Atlanta, Georgia
Dec 10-11 Puerto Rico
Dec 12 Washington, D.C.
Dec 13 Charleston, West Virginia
Dec 14-15 Washington, D.C.

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