Que faire du régime dysfonctionnel de l’euro?

Le statu quo n’est pas souhaitable, et le saut vers une véritable union fiscale paraît encore lointain. Contre le désastre écologique, c'est en fait une socialisation de la monnaie et de la finance qui serait nécessaire. Difficile de l'envisager sans une «désintégration» organisée de l’euro, qui n’a toujours pas de base sociale ou politique à gauche.

Ce billet se veut la suite d’une réflexion entamée avec ce texte au titre explicite : « Pourquoi la zone euro n’est pas, et pourrait n’être jamais viable ». Cette intervention découlait d’un certain scepticisme quant l’initiative d’Emmanuel Macron et Angela Merkel en vue d’une relance européenne. 

Depuis, leur proposition a fait l’objet de critiques plus dures encore, lui déniant tout caractère ambitieux ou même positif. Comme cela était prévisible, un groupe de quatre pays a déposé une proposition alternative pour réduire à portion congrue les velléités de solidarité et d’expansion budgétaire que leur initiative recelait. La Commission a ensuite officiellement présenté un plan de relance inédit, qui se rapproche de la proposition franco-allemande. Des zones de flou demeurent et les négociations sont en cours. Mais en tout état de cause, le fameux « moment hamiltonien » de l’Europe ne devrait pas avoir lieu (lire l’article de Ludovic Lamant).

Un piège, trois scénarios

Mon billet développait surtout l’idée que par construction, la zone euro est vouée à une existence dysfonctionnelle. Un texte anticipateur de Nicholas Kaldor permet de le comprendre : l’unification monétaire ayant été réalisée entre des formes contrastées de capitalisme, elle a nourri des divergences entre leurs performances et leurs trajectoires macroéconomiques, qui rendent improbable le parachèvement politique de l’Union économique et monétaire (UEM). 

Une étude récente illustre tout à fait les mises en garde de Kaldor. Publiée dans le Cambridge Journal of Economics, elle conclut à la « non-convergence des capacités technologiques » entre pays du cœur et pays de la périphérie de l’UEM, les auteurs faisant le lien entre la complexité des biens produits par les firmes et les performances macroéconomiques des pays qui les abritent. Le phénomène de dépendance au sentier (en gros, le fait que les avantages accumulés par les gagnants de cette situation les confortent dans leur statut) garantit selon eux un verrouillage de cette disparité entre les producteurs, à moins que des politiques massives de rééquilibrage voient le jour.

C’est là où le piège se referme : il manque des mécanismes de rapprochement et de solidarité entre les économies hétérogènes de la zone, mais cette dernière a exacerbé une polarisation qui décourage l’adoption des ces mécanismes. D’où un blocage des forces asymétrique, délétère pour la zone dans son ensemble et surtout les perdants en son sein.  

Certains lecteurs, tout en partageant le constat général, m’ont fait remarquer la conclusion abrupte du texte. De fait, j’ai soigneusement évité de décrire « quoi faire » de ce constat. D’abord parce que s’engager en terrain prescriptif est toujours délicat, et ensuite parce qu’il me semble y avoir un grand écart entre ce qui semble intellectuellement pertinent et ce qui apparaît faisable dans l’état actuel du paysage politique et social.

Quels sont donc les chemins possibles à partir de la situation décrite dans le billet précédent ? J’en vois trois : le changement dans la continuité dysfonctionnelle ; le grand saut intégrateur et solidaire vers l’union politique ; ou le démantèlement de l’UEM en vue de bâtir d’autres mécanismes de coordination entre monnaies nationales restaurées (sachant qu’une version organisée de la fin de l’euro serait préférable à une version « sauvage » par exit unilatéraux).

Si le dernier scénario m’apparaît finalement préférable, ce n’est certainement pas pour des raisons chauvines, ni par enthousiasme pour un éventuel gain de compétitivité à en tirer. Les passions nationalistes ou mercantilistes me sont étrangères, et je ne vois pas plus de raison de fétichiser une monnaie nationale que de fétichiser l’euro lui-même. L’intérêt d’adopter une monnaie plus qu’une autre, et telle politique monétaire plus qu’une autre, dépend des opportunités qu’elles laissent à la poursuite d’objectifs de démocratie et de justice globale. In fine, ce sont bien ces objectifs qui s’avèrent les plus importants, si bien que n’importe quelle alliance (avec des forces xénophobes, ultra-libérales ou ultra-productivistes, par exemple) ne peut pas être poursuivie sous prétexte d’un objectif intermédiaire comme la fin de l’euro. 

La BCE reproduit la dépendance des États aux marchés de capitaux privés La BCE reproduit la dépendance des États aux marchés de capitaux privés
À cet égard, ce qui doit nous guider est une urgence que le « Grand Confinement » a quelque peu éclipsée, à savoir la « Grande Ébullition » qui rend notre condition climatique de plus en plus intenable. Si l’on prend au sérieux le caractère massif et rapide du grand freinage productif à organiser dans de bonnes conditions sociales, alors l’impératif me semble être que les citoyens reprennent le contrôle de la création monétaire et du fléchage du crédit. C’est la seule façon réaliste de convertir et de réduire nos moyens de subsistance à un niveau écologiquement soutenable et socialement égalitaire. 

Une telle « prise d’autonomie politique » revient à mettre fin à la dépendance de la puissance publique aux verdicts des marchés de capitaux. Plus largement, c’est l’influence exorbitante acquise par la finance de marché qu’il s’agit de réduire. Sans ces pré-conditions, mettre en œuvre un hypothétique « Green New Deal » reviendrait à traverser l’océan en Optimist. Voyons maintenant comment se situent nos trois scénarios par rapport à ce cap général. 

Doutes sur le grand saut intégrateur

Le premier d’entre eux consiste à prendre acte de l’impuissance à accomplir un quelconque saut fédéral, tout en se refusant à défaire une intégration ayant demandé tant d’efforts et réunissant toujours une coalition d’intérêts importante. C’est la stratégie du bricolage, qui consiste à rafistoler le régime politico-économique de l’euro à chaque crise, de manière imparfaite mais suffisante pour qu’il tienne le coup. Le plan qui se discute en ce moment entre la Commission et les États-membres en relève. En aucun cas on ne se rapproche ici d’une maîtrise démocratique et écologique de la monnaie.

Le deuxième choix est plus ambitieux. Il consiste à pousser le bricolage à un point de bascule, qui débouche enfin sur « un compromis politique global dans lequel une Europe des règles de bonne gestion aurait pour complément une solidarité à travers une Europe des transferts entre pays membres »1. Quelles qu’en soient les modalités, une forme de budget fédéral viendrait compenser les différentiels productifs entre territoires, ou aider à leur réduction (si tant est qu’il est possible, dans le cadre d’un marché unique, de revenir sur la position avantageuse acquise par le plus compétitif). C’est le dessein politique qui sous-tend la revendication d’un pouvoir fiscal redistributeur pour l’Union, accompagné d’une revalorisation du Parlement (lire le billet de Christakis Georgiou). 

Il s’agit d’un sauvetage de l’UEM, effectué au nom des interdépendances croissantes entre les nations. Selon cette vision, il serait en effet dommage, voire dangereux, de jeter le bébé de l’intégration européenne avec l’eau du bain ordolibérale. Dans un texte publié sur LVSL, qui revient avec lucidité sur la réactualisation de la question allemande en Europe, Édouard Gaudot et Shahin Vallée regrettent ainsi que « nous [n’ayons] toujours pas l’affectio societatis, les institutions, la perspective et la culture politique nécessaires pour organiser le niveau de solidarité que ces interdépendances économiques, écologiques et sociales exigent ». 

Il est vrai qu’au niveau des États existants, cette affectio societatis a émergé de constructions nationales dont le degré de violence et de contrainte nous serait difficilement supportable aujourd’hui. Pour s’en approcher, il reste le contrat social entre gens rationnels, conscients de leurs interdépendances. Gaudot et Vallée semblent croire à la possibilité d’aboutir à une communauté politique sur cette base libérale. Pour cela, argumentent-ils, la vieille lune du dialogue franco-allemand n’est plus à la hauteur : c’est une « politique transnationale », avec des alliances plus larges et un travail de conviction auprès des sociétés, qu’il faudrait mener. 

Mais le pari est total. Comme on l’a développé plus haut, l’exacerbation des divergences ne plaide pas en faveur de ce scénario. Certains observateurs ont souligné que même en Allemagne et en Italie, où les transferts sont massifs d’une partie du pays vers une autre (de l’Ouest vers l’Est et du Nord vers le Sud), ceux-ci n’ont pas été suffisants pour sortir les régions concernées de leur infériorité productive. Or, même si les unifications allemande et italienne ont été relativement tardives, on parle d’États-nations où la solidarité entre citoyens repose sur un substrat historique et culturel plus évident qu’entre les États membres de l’UEM, sans parler de l’UE à 27.

Magdalena Andersson, ministre des Finances en Suède Magdalena Andersson, ministre des Finances en Suède
Pour se donner une idée du chemin à parcourir, il faut lire l’interview donnée au Monde par la ministre des Finances suédoise, pourtant d’obédience sociale-démocrate. Elle a le mérite de dire les choses sans tourner autour du pot : « Les retraités suédois […] peuvent accepter qu’on aide les autres pays, via un emprunt. C’est différent de voir leur argent aller aux retraités espagnols ou italiens, qui n’ont pas payé d’impôts aussi élevés. […] En Suède aussi, nous devons faire face à de puissantes forces eurosceptiques. Or elles risquent de croître, si le contribuable suédois voit son argent finir chez des contribuables étrangers, sans contrepartie. Je dois pouvoir expliquer aux Suédois comment j’utilise leur argent »

Imaginons tout de même que la fameuse union de transferts voie le jour de façon pérenne, avec des sommes représentant plusieurs points de PIB. Le compte n’y serait toujours pas. La maîtrise démocratique de la monnaie et du crédit, sans pression de la finance de marché, impliquerait quelque chose de beaucoup plus ambitieux, à savoir un financement autonome de la puissance publique, capable d’imposer ses priorités aux acteurs économiques. Une sorte de « circuit du Trésor écologique européen », comme le suggère l'excellent Benjamin Lemoine

On arrive cependant à un seuil où même l’imagination fait défaut. Lorsqu’on voit le drame suscité par la simple idée d’émettre des titres de dette en commun sur les marchés, je doute (très fort) qu’une intégration encore plus poussée et dirigiste voie le jour. Ou alors, c’est qu’une bande de despotes éclairés et gauchistes aura pris le contrôle des États-membres décisifs pour une telle évolution. Car n’oublions pas qu’à l’échelle du Vieux Continent et en moyenne, les droites sont structurellement dominantes sur le plan électoral depuis 1945 — d’où mon enthousiasme mesuré pour l’idéal fédéral, en général. 

À quoi peut servir le démantèlement de l’euro

Au-delà de la faible probabilité qu’il advienne, l’argument pour renoncer au grand saut fédéral est celui du pluralisme : pour donner des chances de voir le jour à une transformation de l’ordre social et de ses fondements écologiques, le pire n’est-il pas de lui assigner d’emblée l’horizon européen ? On éviterait certes le scénario risqué de « l’écosocialisme dans un seul pays », mais au profit du scénario de « l’écosocialisme, dans tes rêves et pour longtemps ». 

Ne vaut-il pas mieux ménager des possibilités d’une socialisation de la monnaie et de la finance sur des territoires plus réduits, où la fameuse affectio societatis existe ? En espérant qu’un effet d’entraînement s’enclenche alors ? 

Il ne s’agit pas d’être naïf. Une reconquête démocratique de la monnaie débouchera, à n’importe quelle échelle, sur un conflit social majeur. La redistribution du pouvoir qu’elle suppose, en rognant singulièrement les prérogatives de la propriété financière, détruira tout mythe d’une unité nationale entre classes aux intérêts antagonistes. Quel que soit le site de la lutte, du local au global, l’enjeu reste la solidarité des subalternes contre les logiques d’exploitation du travail et du vivant. 

C’est pourquoi un retour aux monnaies nationales doit être subordonné à un projet de gauche socialiste et écologiste, au sens fort de ces termes, c’est-à-dire l’arraisonnement de la production à des instances démocratiques, poursuivant des objectifs de bien-être et de soutenabilité. On voit bien, au passage, la contradiction totale d’un tel projet avec des projets politiques autoritaires, hostiles aux minorités et dépourvus de tout objectif de bouleverser l’ordre social.

Bien sûr, cela voudrait dire un recul de l’intégration européenne sur une dimension (la monnaie) où elle avait été poussée très loin. Mais comme on l’a dit, le destin dysfonctionnel de cette intégration, et les tensions nationalistes qu’elle favorise, ne plaident pas en faveur d’un sauvetage à tout prix. Ce qui est vrai, en revanche, c’est qu’actuellement les voix les plus fortes contre l’intégration européenne sont des voix nationalistes. Et que les électeurs de gauche, s’il peuvent être critiques sur les modalités de l’intégration européenne, rechignent à l’idée que celle-ci puissent connaître un retour en arrière. 

On peut prendre les choses par n’importe quel bout : les bases sociales et politiques pour un démantèlement « par la gauche » de la monnaie unique sont extrêmement faibles. Données électorales et enquêtes d’opinion publique vont largement dans ce sens. Une des façons de contourner la difficulté, comme l’ont essayé Jean-Luc Mélenchon et ses proches, consiste à ne pas poser la fin de l’euro comme un objectif en soi, mais comme une issue possible d’un rapport de forces engagé pour ce qui compte vraiment, c’est-à-dire une sortie civilisée de l’Anthropocène. Le défaut de cette position est d’apparaître floue, propice à revirements, et surtout peu tenable en cas d’arrivée au pouvoir. 

Certains craignent en effet un sabotage préventif des marchés contre tout gouvernement qui aurait des velléités de démantèlement de l’euro. Et en cas de démantèlement effectif, le risque est aussi pointé d’un retour de l’instabilité monétaire, des dévaluations compétitives et de la spéculation des acteurs financiers sur les devises. Cependant, la restauration d’un pouvoir public sur la monnaie et le crédit peut tout à fait s’accompagner d’un travail de coordination entre États pour éviter ces désagréments, comme plein d’autres nations le font à travers le monde. Cela relève du champ des relations internationales. Et l’objectif d’une telle restauration est précisément d’atteindre un degré de contrôle collectif sur l’économie, qui permettre de répondre aux besoins essentiels sans dépendre de grands argentiers extérieurs. 

Par ailleurs, l’argument du sabotage et du risque de non-coordination — des obstacles bien réels, qui dépassent l’ambition de cette contribution  — vaut pour toute expérience de transformation sociale, y compris à des échelles supra-nationales : autant dire, alors, que la seule marge de manœuvre réside dans l’ampleur du renoncement auquel on consent. 

L’impasse est en quelque sorte symétrique au bricolage actuel. Intellectuellement satisfaisante, la solution d’un démantèlement de l’UEM pour plus d’autonomie politique, et pour que mille fleurs écologistes s’épanouissent (je blague, mais on voit l’idée), n’a pas grand-chose pour attirer des responsables de gauche inquiets d’une suicide électoral ou d’une crucifixion par les marchés. Elle présente en outre le défaut de laisser prise à une compréhension « nationaliste », et d’éloigner ainsi des soutiens de gauche (alors que tout l’intérêt de cette solution consiste à faciliter la mise en œuvre de politiques économiques alternatives). 

En termes de probabilités, on risque donc plus d’assister à la perpétuation du système dysfonctionnel ou à son éclatement par sorties désordonnées. Mais s’il faut tenter de définir une troisième voie entre ces options, ou un avenir positif une fois que la zone aura été démembrée, aller dans la direction de monnaies coordonnées, entre puissances publiques ayant retrouvé des sources hors-marché de financement et de contrôle du crédit, me semble à tout prendre moins chimérique que l’idéal fédéraliste. 

 

1 Robert Boyer, Économie politique des capitalismes (La Découverte, 2015), p. 263. 

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