«Populisme vert»: et si Brune Poirson était prise au mot?

La liste des mésusages du mot « populisme » s’est allongée grâce à la secrétaire d’État à la Transition écologique. S’il est aisé de démontrer l’inanité du concept tel qu’employé par Brune Poirson, il pourrait y avoir matière à l’appropriation du stigmate.

La liste des (més)usages du mot « populisme » était déjà longue. Comme nous l’avons souligné récemment, la production intellectuelle des milieux académiques les plus réputés n’a pas suffi, jusque-là, à déjouer le brouillard conceptuel attaché à ce terme. S’il en était besoin, la secrétaire d’État à la Transition écologique, Brune Poirson, vient d’ajouter sa contribution à la confusion ambiante. Tremblez, bonnes gens (centristes) ! Selon elle, un nouveau spectre hante la France : celui du « populisme vert »

Seul l’adjectif est original, car l’intention disqualifiante et l’amalgame rhétorique sont toujours les mêmes. Le populisme vert, explique Brune Poirson au Figaro, réunit à la fois « l’extrême-gauche » et l’extrême-droite. Dans le premier camp, où Yannick Jadot aura la surprise de côtoyer Jean-Luc Mélenchon, se trouvent ceux qui veulent « casser le système actuel » ; dans le second, où seule Marine Le Pen est nommée sans que le terme d’extrême-droite ne soit utilisé, se trouvent les partisans d’une « écologie du repli » qui visent à « isoler la France »

Qu’on ne cherche pas quels seraient le peuple du populisme vert, son principe conflictuel, et les affinités entre ses versants de gauche et de droite. Le terme n’est employé que pour flétrir ou inquiéter, pas pour améliorer notre compréhension d’un phénomène. Son statut n’est que celui d’un mauvais synonyme pour désigner la démagogie que reproche la secrétaire d’État à ces forces disparates. Et si celles-ci sont mises dans le même sac, c’est parce qu’elles dépassent du vieux cercle de la raison de la mondialisation néolibérale : il s’agit de fustiger les « Exagérés », dont les revendications débordent du cadre d’idées et de pratiques admises par Brune Poirson et ses camarades de la Macronie. 

Lorsque la secrétaire d’État exprime sa frayeur que soit cassé « le système actuel », tout est dit. Comme souvent avec le populisme, le mot en révèle plus sur celle qui l’emploie que sur ceux qu’il désigne. L’ordre social existant, et la façon (de plus en plus) inégalitaire dont s’y répartissent les avoirs et les pouvoirs, ne saurait être perturbé par une écologie inoffensive, aux crocs élimés. 

À cet égard, il est aisé de retourner le stigmate. Si l’on consent à confondre populisme et démagogie, n’est-ce pas Brune Poirson, et avec elle la majorité actuelle, qui fait preuve de « populisme vert » ? N’est-ce pas Macron qui le nourrit, lorsqu’il promeut « en même temps » l’écologie et la participation de notre start-up nation à la compétition économique globale et écocide ? Faire croire que les deux sont compatibles dégrade beaucoup plus l’esprit public et le débat démocratique que les impatiences des militants de l’écologie politique. 

Si l’on veut sérieusement « make the planet great again », les demi-mesures étalées sur des décennies ne sont évidemment pas à la hauteur. Il faudrait s’engager contre toute nouvelle exploitation d’énergie fossile, s’opposer aux traités de libre-échange actuellement contractés par l’Union européenne, cesser de dérouler le tapis rouge aux multinationales les plus polluantes, redistribuer radicalement les richesses pour permettre des modes de vie à la fois dignes et soutenables, rétrograder le critère de rentabilité au profit d’indicateurs de progrès humain et écologique, et même socialiser les grandes décisions d’investissement qui ont des conséquences lourdes sur notre « trajectoire carbone ». Bref, autant d’axes contradictoires avec la politique gouvernementale et, au-delà des effets de manche rhétoriques, avec les intérêts sociaux que la majorité défend avec constance depuis le début du quinquennat. 

Mais on peut aussi imaginer l’appropriation du stigmate. Le populisme peut en effet être compris comme une stratégie politique visant à articuler les griefs de divers groupes « subalternisés », se sentant exclus de la représentation assurée par les élites dirigeantes, et réclamant leur « incorporation » au système politique. 

Cette approche, proposée notamment par Federico Tarragoni pour différencier les mouvements populistes des différentes variantes de l’autoritarisme et de la xénophobie, est illustrée aux États-Unis par Alexandria Ocasio-Cortez, élue démocrate au Congrès, que peu d’observateurs européens penseraient à ranger sous l’étiquette populiste. En visant les privilèges et les fautes de l’establishment américain, avec un discours tissant des liens entre les milieux populaires, les femmes et les minorités raciales, elle se place pourtant bien dans une tradition dont les antécédents remontent à la fin du 19ème siècle dans son pays, avec l’expérience du People’s party

Il est intéressant de remarquer que la mobilisation politique qu’elle tente d’initier se déploie désormais sur le terrain écologique. Comme l’a bien expliqué mon collègue Romaric Godin, sa proposition de Green New Deal comporte à la fois une refonte des structures productives pour aboutir à une économie compatible avec un système-Terre habitable, et une promesse de sécurité économique et sociale grâce à la garantie de l’emploi, elle-même permise par un contrôle souverain de la création monétaire. 

Pour élargir la base sociale de l’écologie politique, ses militants gagneraient à réclamer l’inclusion démocratique du « peuple-plèbe », et à pointer, comme ils le font déjà en partie du reste, l’incurie de la classe politique existante. Il s’agit d’un préalable, insuffisant mais potentiellement utile, à la démonstration que « le système » doit en effet être « cassé » si l’on veut être à la hauteur des défis géo-climatiques qui se posent de façon inédite à notre espèce. Si le populisme vert dénoncé par Brune Poirson n’existe sans doute pas, peut-être faut-il l’inventer. 

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