Dans un meeting LREM : Voyage chez les premiers de cordée

Je me suis rendu lundi 20 mai 2019, plein de bonnes intentions, à un meeting LREM. J’étais impatient de frayer (enfin !) d’un peu plus près avec l’univers des « premiers de cordée ». Après tout, étant amateur d’alpinisme, et ayant fait quelques courses entre 4000 et 5000m, ou dans les calanques, il me semble être à même de reconnaître une bonne équipe de grimpeurs.

 

Couverture originale du roman de R.Frison-Roche, Ed. Arthaud, 1941 Couverture originale du roman de R.Frison-Roche, Ed. Arthaud, 1941

Je suis allé à ce meeting LREM en gilet jaune, naturellement, notre chasuble populaire. J'y ai été fort bien accueilli par le service sécurité du ministre de l’agriculture Didier Guillaume. Un policier, très à l’aise, m’a expressément demandé de ne pas poser de questions ayant trait à la France, mais uniquement à l’Europe, parce que le ministre est en période d’obligation de réserve une semaine avant l’élection.J’ai naturellement acquiescé, même si je savais que le ministre allait évidemment axer 98% de son discours sur la France et le plan com LREM contre RN, qui fait vivre tout le RN et tout LReN, pardon, LREM, depuis plus de deux ans.

La salle était petite, à moitié vide nonobstant la claque âgée ou lycéenne de service. M. le ministre Guillaume et la députée Monica Michel (ex dir’commerciale du port de Marseille) étaient présents, à Arles, pour soutenir Sylvie Brunet, candidate habitant Cassis, ex-DRH qui dirige une chaire « Bien-être et travail » à la Kedge Business school (Marseille). Sylvie Brunet a rendu un rapport sur l’apprentissage sous la gouvernance de Mme Pénicaud (ministre LREM). Bertrand Mas-Fraissinet, docteur (voisin de Mme Brunet, habitant donc Cassis lui aussi, ce qui fut précisé dans une certaine bonhomie) jeune transfuge PS, tout comme son aîné en esprit M.Collomb, avait parlé avant le ministre M.Guillaume.

Je retins de Mme Brunet des choses décisives, comme « l’avenir c’est l’équipe », ou « la méditerranée est la première région au monde en termes de mobilité » (phrase très énigmatique, car quid du pacifique, des échanges transafricains ou de la Chine ? Il faudra expliquer cela aux migrants qui se noient en mer, et au pavillon refusé par M.Macron à l’Aquarius et SOS-Méditerranée. Ils apprécieront). Qu’il fallait « accompagner la mobilité » (où, quand, comment, avec quel diesel, mystère), et que l’apprentissage est « un projet qui tient à cœur au Président de la République… je crois ». Nous en étions là, lorsque ressortit un truc adoré des centristes, leur arme fatale : les « valeurs ».

Ah, « les valeurs ». Qu’en aurait dit un homme de droite, venant d’un temps où les gaullistes savaient encore écrire et parler : Philippe Séguin ? Je suis de gauche, mais franchement, face aux centristes vaseux et « premiers de cordée » européistes, je prie pour le retour de Philippe Seguin. Alors que j’ai manifesté tant de fois contre la majorité dont il faisait partie, je dis : « Au secours Philippe Seguin ! Redonne-nous notre droite chérie !! Reviens de l’au-delà !! ». Lorsqu’on réécoute ses grands discours souverainistes (quel régal !), il semble plus radical sur l’Europe aujourd’hui que LFI. Peut-être est-ce pour cela que tout le monde devient fou. Moi le premier !

J’avais déjà eu droit aux « valeurs », ce hochet idéologique immonde, dans un meeting pro-Macron, en 2017, co-dirigé par M. Jacques-Alain Miller. Celui-ci agitait l’holocauste dans ses petites mains de démocrate, nous menaçant des flammes de l’enfer si nous ne votions pas LREM. Le procédé ayant déjà fonctionné (et avec quel succès démocratique !!), c’était reparti. Mme Brunet nous fit tout : elle, c’étaient les « valeurs » (avec ces gens-là, c'est étrange, on ne sait jamais si lesdites valeurs sont pécuniaires ou démocratiques). Auschwitz arriva à la 25eminute de pensum. Avions nous compris? Les valeurs, les valeurs ! Aux valeurs !

Aux voleurs ! Crient surtout les Gilets jaunes.

Tout tient dans une voyelle.

 

Je n’ai jamais compris, ni dans un meeting pro-LREM de psychanalystes hébétés en 2017 ( https://blogs.mediapart.fr/fabrice-loi/blog/300417/les-samedis-de-jacques-alain-miller-ou-les-affres-de-la-bourgeoisie ), ni dans un meeting LREM tout court, à savoir exactement de ces gens ce qu’ils entendent par « les valeurs ».  À part celles que nous partageons, tous, républicains : à savoir qu’il ne nous faut pas revivre la catastrophe nazie… Si c’est cela, les « valeurs », j’oserais dire que la politique, c’est un peu plus compliqué, « mes amis ». Et même, que de n’avoir que cela à dire, tout en soutenant une austérité aussi meurtrière qu’absurde, c’est courir le risque, qui nous pend au nez, de revivre cette catastrophe. Mais il n’est pire sourd, que celui qui… Donc, je me tus (et pas je me tura, n’est-ce pas M.Blanquer (https://www.ledauphine.com/france-monde/2018/11/21/au-tableau-le-ministre-de-l-education-fait-deux-fautes-de-conjugaison?fbclid=IwAR2AIjZMeND2YdAoYti32falLEbUh6YKm9KQUTC2YFVqQjC9ciMClDtSoZM ).

J’attendais, entre l’évocation en rafale de Simone Veil, de l’Abbé Pierre, de Jean Veil (« en 78eposition sur notre liste »), une parole autre qu’un chantage lamentable à la mémoire, un vieux disque rayé rejouant 2017. C’est ça, votre Europe ? Jouer sur les peurs, alors que vous n’avez même pas réussi d’Europe politique ou de politique étrangère depuis 50 ans ? Ceci, bien sûr, après avoir dernièrement engorgé les tribunaux de citoyens sans casier ayant défilé avec des lunettes de piscine ; quand on cause de grandeur historique, on voit qui parle, et d’où !

Évoquer Auschwitz (où furent achetés des « lots » de centaines de cobayes humains par IG Farben-Bayer) dans une campagne de gens proches des lobbies qui veulent se faire élire en agitant l’épouvantail nazi, il fallait le faire. C’est fait. Comment nommer cela ? Vous pensez aux mêmes mots que moi, non ? Et en quoi, pour le coup, Mme Veil, si digne, aurait-elle couvert cette vulgarité mémorielle, cette utilisation démagogique de la Shoah à l'heure où l'on brade le pays aux intérêts privés ? Je me demande. 

Souffrez : survint la guest-star, le ministre M. Guillaume. Celui-ci commença d’un : « Je comprends qu’il puisse y avoir des déçus » (j’attendais la chute, hilare) ou « Les réponses du président Macron ne sont pas satisfaisantes pour ceux qui en veulent toujours plus ». (Ou qui sont fatigués d'en avoir toujours moins ?). Paraissait-il que « cela serait un drame pour l’harmonisation fiscale (sans rire !) si Steve Bannon (ancien conseiller de Trump, proche de Mme Le Pen) faisait péter l’Europe », que les agriculteurs français « ne peuvent lutter contre les fraises espagnoles et les laitues allemandes » (et ça va certainement s’arranger en votant dimanche ?). M. Guillaume, venu la valise pleine devant une salle pantelante, annonça avec fracas « une banque du climat à mille milliards » (là, au niveau de l’imposture politique, j’ai pensé à quelqu’un de la primaire socialiste qui proposait de gagner sa campagne à Marseille en surveillant les poubelles avec des drones). M. Guillaume précisa, pour finir, que le mouvement des gilets jaunes durait depuis « sept mois» (sic), depuis le 17 octobre (re-sic), ce qui réveilla comiquement la salle. Il ajouta que, concernant les services publics, les gens « avaient l’impression d’être délaissés » (certes !), mais que LREM allait « mettre en place des maisons de service public ».

Je crois que c’est là, à ce degré d’enfumage éhonté, que j’ai résolu d’interpeller le ministre. Je voulais savoir ce qu’il entendait par ces maisons-là. Y mettrait-on les morceaux de ce que tous les gens tels que lui auraient détruit ? Mais on ne l’a jamais su ; il est vite parti prendre un train pour Nîmes. De Mme Brunet, aucune réponse non plus ; elle ne savait pas, sur les « maisons de service public ». Elle botta en touche, me disant que « ce n’était pas dans le programme ». Et hop. Il y a de nombreux témoins de cette scène grotesque. Elle ne savait pas non plus comment le Parlement européen, qu’elle nous vendait en disant qu’elle avait « hâte d’y aller » (comme c’est touchant !) allait faire passer des lois importantes, comme l’interdiction du glyphosate, ou des OGM dans l’alimentation (innombrables autorisations d’OGM par la Commission européenne, contre les votes mêmes du fameux parlement pour lequel nous voterons dimanche). Sa réponse : « faut bosser » (propos pas tant banal que cela, sous-entendant comme d’habitude de la part des « premiers de cordée » que ceux qui pédalent à survivre dans les conséquences néfastes de leurs politiques ne travaillent pas).

Nous en restâmes là.

Ah non, j’oubliais une autre perle de M. Guillaume ; faisant référence à la défiance légitime des eurosceptiques, il avait dit avant de filer prendre son train (mimant je ne sais qui, sûrement un citoyen peu éclairé, donc pas lui, non) : « T’aurais dû mieux choisir ton commissaire européen, c’est toi qui l’a désigné ». Style et termes sont absolument exacts, fidèles à l’original.

Je voulais l’interroger sur ce qu’il voulait dire, car le propos sentait le marché du samedi, et était pour le moins nébuleux. Les commissaires européens ne sont pas élus, ils sont choisis en fonction de « compétences » ou de « recommandations ». C’est comme ça qu’on en arrive à ne pas interdire le glyphosate, contrairement à un petit pays qui a le malheur de ne pas être en Europe, le Vietnam : lui arrive très bien à emmerder la chimie américaine (pour favoriser la russe, certes). Ou à cumuler les dettes à la finance (qui nous prête à taux usuraires l’argent qu’elle vole au pays), sans espoir d’en sortir jamais, puisque la moindre modification dans les traités doit être faite à l’unanimité, ou que toute restriction dans la circulation des capitaux entre pays tiers ou membres est interdite (article 63 du traité de Lisbonne, refusé par vote en 2005 par les français et autoritairement imposé ensuite).

Toute lutte contre l’optimisation fiscale, et les délocalisations est impossible en Europe. Ceci contredisant M. Guillaume, ministre de la république qui, exalté, brandit ce soir-là un lexique ahurissant, anti-libéral à la coule, histoire de voir si ça prendrait le gogo : « La PAC c’est la régulation », « il faut enlever la concurrence libre et non faussée », « il faudra mettre en place un SMIC européen », et le clou : « les décisions économiques, elles doivent être bonnes pour tout le monde ». Ne manquait que le ballon de rouge.

Mitterrand et Kohl pour en arriver là. C’est dur, l’histoire.

 

Nous tentâmes, très scrupuleusement et poliment, le micro nous ayant été tendu, d’élever le débat. Peine perdue. Il nous fut répondu des trucs comme « l’Europe c’est bien parce qu’elle peut financer les restaus du cœur. » Comme l’Abbé Pierre, lui aussi rappelé à la rescousse, était « bon parce qu’il donnait des transistors aux sans-abris. »

Et qu’il était contre Hitler ?

Eh ben mes cocos, si on veut éviter les suprémacistes, Le Pen et Bannon, il va falloir se lever un peu plus tôt que ça.

L’heure est grave. Entre les vidéos des fautes de conjugaison énormes de M. Blanquer, et M. Bruno le Maire qui apparemment ne sait pas ce qu’est un hectare, il semblerait que, pour paraphraser Emmanuel Todd, nous soyons bien face à une crétinisation des élites. Cela expliquerait leur relation en miroir avec les Gilets Jaunes qui, eux, bien qu'assommés par la médiocrité de la parole politique, ont construit un langage efficace et bien réel. Bon gré mal gré, nous voilà tous pris dans le terrible filet de l'appauvrissement du langage. L’appartenance systématique des gens de LREM à un certain monde de l’entreprise, leur lexique managérial qui prétend englober la complexité sociale en 350 mots réversibles, ne peuvent que nous laisser pleurants devant des vidéos de Philippe Séguin. Nous étions face à un ministre ; Je ne juge pas de sa personne, mais le niveau de langage et la qualité critique du débat étaient si ahurissants de sottise que nous dûmes partir, sonnés. La salle se vidait petit à petit. Le pays n’est manifestement plus dirigé que par des gens qui montrent la Lune nazie d’un doigt, en se servant de l’autre main pour trifouiller dans les affaires publiques comme bon leur semble. Libres aux sots de regarder la Lune. Face à un tel assaut de niaiseries, de contre-vérités, voire de mensonges éhontés, il n’y a pas de quoi rire. LREM-MODEM ne sont que le résultat d’une longue glissade. Comme me le disait une amie algérienne en visite, effarée, « La France, c’est vraiment la dégringolade ».

Un mot encore ; en sortant, moi et d’autres citoyens qui, eux, ne portaient pas de gilets jaunes nous nous sommes entendus dire haineusement : « Retournez sur vos ronds-points ! ». Non, ce ne sont pas « nos » ronds-points, messieurs-dames de la claque LREM. L’espace public n’appartient pas aux gilets jaunes, ni à vous, ni à tout le monde. Révisez vos classiques. Il n’est à personne. L’usage en est commun à tous. Alors vous y êtes bienvenus pour parler enfin politique.

Nous sommes restés très polis ce soir-là, malgré l’interpellation par la BAC d’une citoyenne ayant montré une munition de LBD en plein débat, pour explications. Ces munitions sont interdites en Europe ; on les utilise en France ; cela faisait partie du débat, non ? Enfin bon, le gouvernement LREM, ça y est, va être traduit devant la Cour Pénale Internationale. Patience.  

La salle, peu à peu vidée en de grands soupirs, n’était pas à l’aise. Car le bon sens est bien plus partagé que ne le croient les ministres. Ceux-là prennent vraiment les gens pour des imbéciles (et ça ne date pas de LREM). Attention, « mes amis », ce n’est pas « open bar », pour paraphraser votre premier de cordée qui vous mène droit vers La grande crevasse. Les oreilles des citoyens commencent vraiment à chauffer. Et pour payer les 282 millions d’euros journaliers supplémentaires de dette française, ce ne sont pas les hôpitaux qu’il va falloir fermer, mais bien l’UE et les postes que vous visez. L’UE, heureusement, est un truc qui n’a rien à voir avec l’Europe, magnifique ensemble de cultures et de pays (51) que nous ne perdrons jamais, mais pourrions peut-être retrouver, mieux encore, lorsque nous serons fatigués de vendre le Pirée et l’aéroport de Toulouse à la Chine, les turbines nucléaires Alstom à General Electric, nos vieilles personnes à je ne sais pas qui, les vaccins de nos enfants aux laboratoires, et les barrages hydrauliques des Alpes (http://osonscauser.com/barrages-privatises-lue-limpose-seule-france-se-soumet/), et le train, et…  

Allez, bonne soirée. Et républicainement vôtre.

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