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Billet de blog 16 mai 2021

Je légalise le cannabis et «en même temps» je fais la guerre aux banlieues

Contrairement aux apparences, la proposition d’encadrement de la vente et de la consommation de cannabis faite par la député LREM Caroline Janvier est complémentaire des appels musclés à la lutte contre les trafiquants formulés par le Ministre de l’Intérieur et le Président de la République.

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40 ans de guerre contre  les banlieues

Affaire Sarah Halimi, tribune des généraux, assassinat du policier d’Avignon, derrière tous ces faits divers une ombre plane, le trafic de stupéfiants qui gangrène « les territoires perdus de la république ».  En alternance avec le fondamentaliste musulman, la « racaille de banlieue » est là, bien installée dans notre imaginaire, pour nourrir une nouvelle peur du sauvage. Pour déconstruire ce topos, il est nécessaire de mettre en évidence un élément -clé du débat : depuis 40 ans la France confie à ses quartiers populaires la tâche essentielle de la fournir en psychotropes illicites[1].

Légaliser le privilège blanc

Les drogues ont une fonction essentielle :  nous envoyer vers les étoiles sans trop de casse mais il est politiquement interdit de l’avouer. C’est un morceau du « privilège blanc » que de pouvoir se faire livrer sans risque à domicile un pochon de beuh ou une bonbonne de coke, un attribut de la dépénalisation de fait dont bénéficient les consommateurs des classes sociales favorisées. Le risque c’est pour les autres, les racailles qui vendent, qui livrent et qui, pour les mêmes raisons, sont contrôlées et réprimées. Ce privilège blanc a comme avantage de faire porter la faute du trafic sur l’espace déconsidéré de la banlieue mais les profits escomptés par le marché légal du cannabis sont aujourd’hui tellement massifs qu’il est urgent de sortir cette substance du prolétariat des stupéfiants. C’est la mission confiée à Caroline Janvier.    

 Le blanchiment addictologique

 Dans cette entreprise de blanchiment du cannabis la répression doit pouvoir continuer à fonctionner avec d’autres drogues et pour cela on dispose d’un argumentaire sur mesure : le prisme addictologique. Le dossier sanitaire du pétard est quasiment vide mais ce sont des critères de prévention de la consommation qui fournissent le cœur du projet de la député LREM.

 « Empêcher effectivement l’accès des jeunes au cannabis, mener une véritable politique de prévention dans les établissements scolaires et auprès des familles, prendre en charge rapidement et réellement les consommations problématiques [3]"

Même l’argument abscon, contredit par toutes les expériences, qui laisse entendre que « la légalisation va faire baisser la consommation en France » est employé par la député dans sa communication pour ne surtout pas entraver la logique de guerre contre la drogue. La fonction essentielle de l'argument sanitaire est de faire disparaitre l’aspect le plus choquant de nos politiques de drogues, avoir confié aux pauvres le soin de fournir les riches en drogues illicites. La légalisation du seul cannabis est un faux-nez politique qui ne doit surtout pas gêner la course de vitesse entamée avec l’extrême droite dans l’entreprise de diabolisation de cette jeunesse des quartiers identifiables par ses tenues, ses  accents et  sa couleur de peau.

 Les jeunes hommes afro-descendants : nouvelle intersection.

Aux Etats-Unis et au Canada si souvent invoqués comme des modèles de légalisation, on a identifié de longue date la superposition de la guerre à la drogue avec cette répression centrée sur les jeunes hommes noirs. Mais la France des « irréductibles gaulois » se garde bien d’entrer dans ce débat, protégée par l’inconstitutionnalité des statistiques ethniques, un auto aveuglement qui opportunément nous empêchent de savoir qui consomme, qui vend, qui va en prison ou qui est arrêté sur la voie publique en possession de drogues. Aujourd’hui toutes les études «raciales» faites en Amérique du Nord montrent comment les classes moyennes blanches sont seules à récolter les fruits du  grand mouvement de légalisation du chanvre à fumer. Si les Blancs peuvent consommer et surtout monter des sociétés commerciales très rentables, les « blacks and brown » sont toujours autant incarcérés pour avoir vendu en dehors du marché légal [3].

Ces questions préoccupent légitimement le mouvement  de la légalisation notamment dans la version New Yorkaise du cannabusiness, car Outre Atlantique on sait que les discours anti-drogues sont généralement corrélés à des sous entendus racistes. Dans un an, nos élections présidentielles vont comme jamais auparavant interroger les profondeurs du pays sur nos inconscients post coloniaux. Dans un tel contexte il est impératif  de dépouiller la guerre à la drogue de ses alibis sanitaires. Nous n’avons plus le droit de nous cacher derrière ce petit joint récréatif pour reculer devant la seule réforme juste, la décriminalisation de l'usage de toutes les drogues. La prohibition est inique et inefficace non parce que le cannabis serait innocent mais parce que son interdiction contrevient frontalement à la liberté individuelle.

Quarante années de guerre contre la drogue menée principalement contre les « quartiers » auraient du nous ouvrir les yeux sur les arrières pensées d'une légalisation qui se garde bien de remettre en cause du principe de notre loi du 31 décembre 1970. Le risque de voir une logique répressive raciste se déporter sur d’autres drogues est réel. Le danger ne viendra pas de la perversité des dealers de banlieue mais du principe économique de base qui fait de la demande des "classes moyennes blanches de centre-ville" la colonne vertébrale du débat. Si l’on veut sortir de cette logique hypocrite il faut imiter le Portugal qui a dépénalisé depuis 20 ans toutes les substances ou mieux encore l’Etat de l’Oregon qui a clairement montré le lien qui existe entre justice raciale et sortie de la prohibition de toutes les drogues. Aujourd’hui  la haine entretenue autour des jeunes hommes afro descendants est nourrie  par les deux pinces de l’Islam radical d’un côté et de la lutte contre la drogue de l’autre, somme nous suffisamment courageux pour ne pas laisser ce débat aux démagogues des plateaux télé ?

 Fabrice Olivet

Dernier ouvrage : Au risque de la race ,  L’Aube,  mars 2021

[1] F. OLIVET, Histoire raciale de l’héroïne in  La catastrophe invisible  A .COPPEL, M. KOKOREFF, M.PERALDI , Amsterdam, 2018

[2] Assemblée Nationale, REDA/MOREAU/JANVIER,  Rapport d’ étape sur le cannabis récréatif, 2021

[3]American Civil Society Union (ACLU), A tale of two countries, racially targeted arrests in the Era of marijuana reform, 17 avril 2020

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