2016, année du rebond de la résistance ?

Construisons une action collective, avec nos forces, et nos limites. Nous aurons besoin de trouver des allié(e)s pour lutter contre la « préférence pour les puissants », et contre ceux à qui elle profite. Conservons des forces pour ces ouvertures, et pour demain : la lutte continue, et nous ne connaîtrons probablement pas de port d'arrivée.


La lutte continue

Nous n'arrivons pas à changer la manière dont les institutions publiques accueillent (ou plutôt n'accueillent pas) les personnes confrontées à la politique de « fermeture des frontières ». Fermeture sélective puisque touchant uniquement les personnes, et non les marchandises et l'argent. Et plus précisément : les personnes dénuées de marchandises et d'argent.

Cette incapacité à changer le cours des choses fait écho à la disparition des « victoires sociales ». L'unique perspective proposée par les gouvernants aux populations présentes sur le territoire national : partager une richesse déclinante, et même une grosse dette. L'ambiance est forcément à la suspicion et à la méfiance : « les autres » (étrangers ou pas) ont toujours tendance à profiter.

L'économie nationale ne réclame pas des bras et des ventres, nous dit-on, elle réclame des richesses, des capitaux, de l'investissement. Bientôt la déchéance de nationalité pour les chômeurs longue durée ? En matière d'immigration, un tri a été mis en place : une partie des candidat-e-s meurt en route ou en mer, une autre est refoulée aux frontières ou renvoyée par charter, et une dernière vit dans la misère et la menace de l'expulsion.

Mineurs isolés étrangers, habitant(e)s Roms de l'agglomération, débouté(e)s du droit d'asile, et même demandeur(euses) d'asile et détenteurs(trices) d'une carte de séjour... : les tactiques institutionnelles pour éviter l'accès de ces personnes au droit commun varient. Variations autour d'une idée simple : aider les étranger-e-s, pour les pouvoirs publics, c'est facultatif. Comme les textes de loi ne disent pas tout à fait cela (voire pas du tout), les administrations font leur possible pour changer et/ou contourner le droit.

L'idée simple, un nom lui a été donné : la préférence nationale. Mais il en est de la « préférence nationale » comme du « parti socialiste » : les mots n'ont pas forcément un lien direct avec la réalité. Car il est douteux que la « préférence nationale » profite vraiment... aux nationaux. La « préférence nationale » c'est accepter de voir des puissants écraser des populations entières. Une perspective de mauvais augure pour qui n'est pas du côté des puissants !

La « préférence nationale » mise en oeuvre par le « parti socialiste » et par « les républicains » c'est en fait la « préférence pour les puissants ». L'Union Européenne, conçue pour favoriser la mobilité des facteurs de production (les travailleurs, les capitaux, les marchandises), c'est aussi la « préférence pour les puissants ». La prédation des ressources africaines pour le profit des grandes fortunes de l'industrie occidentale, c'est encore la « préférence pour les puissants ».

Le dénuement total que connaissent les personnes immigrées nous place dans des situations d'urgence : trouver de la nourriture, un hébergement, des vêtements, un médecin... Certaines associations européennes tentent même d'entretenir une vigilance en mer, pour éviter les naufrages. L'association, une manière de prendre un peu de puissance, en mettant en commun. Un peu, pas beaucoup... pas assez en tout cas pour combattre la misère.

La solidarité des peu-puissants condamne-t-elle à l'épuisement ? L'urgence a cette fâcheuse tendance à enfermer : tant que le feu n'est pas éteint, nous tentons de gérer la situation. Et parfois le feu sort vainqueur de l'affrontement. Ce texte ne fournit pas de solutions à ce problème épineux, bien évidemment. Mettre des mots sur une situation, ça permet de se donner un temps de respiration, c'est une manière comme une autre de prendre un peu de recul.

La lutte est difficile parce que nous sommes faibles (quand bien même nous pourrions l'être plus encore). La lutte est difficile parce que nous avons à combattre la « préférence nationale » dans l'intérêt des nationaux comme des étrangers. La lutte est difficile parce que nous réclamons l'égalité, dans un monde où « les autres » occupent le rôle de concurrent(e)s. La lutte est difficile parce que nous combattons des puissances qui nous dépassent démesurément.

Le dernier livre de Saïd Bouamama a pour titre « Figures de la révolution africaine ». Le tableau actuel de cette « révolution africaine » n'est pas enthousiasmant : les indépendances ont été faussées par les puissances coloniales, la colonisation continue d'une autre manière. Les leaders politiques qui ont osé combattre ces liens de dépendance et d'exploitation ont connu l'échec, et pour certains une fin prématurée (Patrice Lumumba, Thomas Sankara...).

La « révolution pour l'égalité des droits » que tentent de mener des français(es) et des immigré(e)s depuis les années 1960 n'a pas non plus connu le succès. L'on peut chercher à faire l'inventaire de ce qui a changé (en bien ou en mal) depuis ce temps. L'on peut cependant difficilement conclure au succès de cette « révolution ». Comme Saïd Bouamama, on peut faire le pari que la révolte ne cessera pas tant que n'auront pas cessé l'oppression, l'injustice et l'exploitation.

Nous n'avons pas à avoir honte de ne pas en faire plus. Nous n'avons pas à culpabiliser ou à rougir de ne pas arriver à résorber toute la misère. Nous construisons une action collective, avec nos forces, et nos limites. Nous aurons besoin de trouver des allié(e)s pour lutter contre la « préférence pour les puissants », et contre ceux à qui elle profite. Eux-mêmes auront leurs urgences, leur feu à éteindre. Conservons des forces pour ces ouvertures, et pour demain : la lutte continue, et nous ne connaîtrons probablement pas de port d'arrivée.

Fabrice, membre de l'association Gasprom-Asti de Nantes

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