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Billet de blog 3 mars 2011

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Tri sélectif des étrangers à Bobigny

Depuis des mois, le préfet de Seine Saint Denis refuse d'entendre la demande d'entrevue des associations investies dans la défense des étrangers, pour examiner les conditions de leur réception aux guichets de la préfecture.

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Depuis des mois, le préfet de Seine Saint Denis refuse d'entendre la demande d'entrevue des associations investies dans la défense des étrangers, pour examiner les conditions de leur réception aux guichets de la préfecture. Mais, depuis le 28 février 2011, cette préfecture expérimente une nouvelle méthode de d'"accueil"...

La réception des étrangers à la préfecture de Bobigny est connue pour être indigne, comme nous la racontions dans un billet d'avril 2010, et comme décrit en détail dans le Livre Noir publié en septembre 2010.

Ce matin du 2 mars 2011, j'accompagnais un étranger demandeur de papiers de séjour, pour obtenir un rendez-vous d'examen de dossier, à venir dans quelques mois. Pas de queue à la porte 1 du bâtiment René Cassin, mais une policière qui demande les papiers d'identité de chacun. Mon client montre les photocopies de son passeport (je lui avais dit qu'un étranger sans papiers ne prend jamais sur lui l'original de son passeport, car cela faciliterait grandement son expulsion en cas d'interpellation). Réaction de la policière : ce sont des photocopies, ça n'a aucune valeur ! En réponse, j'affirme à la policière que c'est au contraire suffisant pour un contrôle d'identité. Sans rien dire, elle pince ses doigts (signe que je n'ai qu'à me taire, ce que je fais aussitôt). En tous cas, elle se contente de la photocopie, puisqu'elle nous fait signe d'entrer dans la salle.

En entrant, nous découvrons une énorme queue à l'intérieur, dans laquelle on nous fait mettre en file indienne. Il y a en fait quatre files indiennes l'une à côté de l'autre et, par exemple, les accompagnateurs sont devant ou derrière la personne qu'ils accompagnent, mais pas à côté; se parler devient quasiment impossible, d'ailleurs la personne que j'accompagne et moi n'échangerons plus rien dépassant quelques mots. Il y a donc ces quatre files parallèles, à 50 cm l'une de l'autre, à peine la place de passer entre les deux. Le tout dans un silence de plomb, personne ne dit plus un mot, chacun se demandant qui va arriver ou ce qui va se produire.

Dans ce silence épais, un galonné jetant des éclairs sur ses épaulettes et ses décorations, ouvre la bouche et profère, d'une voix de stentor; "Je réclame votre attention ! Le cas de chacun d'entre vous va être maintenant étudié et tout va dépendre de votre collaboration (sic) !". Il fait un signe et, de derrière un rideau qui les cachait jusque là, sortent quatre groupes semblables, composés de deux policiers portant ensemble une petite table pouvant passer entre les files, et d'une policière portant une chaise. Les quatre tables sont installées au début de chaque file, la policière s'assied devant la table et sort une feuille de papier et un stylo levé attendant de s'abaisser pour écrire. Le premier étranger est appelé dans chaque file, et recommence la même scène dans chaque file et pour chaque personne l'une après l'autre. La policière demande le nom de la personne et l'écrit. Puis elle demande à voir la pièce d'identité. A ce point j'ai vu que certains n'en avaient pas et la policière appelait un policier plus loin qui s'approchait, prenait la personne par l'épaule et le faisait sortir de la salle.

Question suivante : "pour quelle raison êtes-vous ici ?" J'ai entendu quelques réponses, toujours les mêmes : "pour avoir mes papiers, Madame", " parce que j'ai besoin de travailler pour vivre" ou "parce que j'ai un récépissé sans autorisation de travailler et qu'il faut que je gagne ma vie, comment faire ?" La policière écrit quelques mots et passe au suivant. Au bout de vingt minutes, c'est l'étranger que j'accompagne qui passe à la casserole : même scène pour la photocopie du passeport, mais mon intervention fait que ça passe cette fois, et, à la question pourquoi êtres-vous ici, il répond : "Madame, j'ai cette fois tout mon dossier complet, avec les feuilles de paye et les preuves de ma présence en France chaque trimestre depuis dix ans, je suis venu le présenter pour qu'on me donne un récépissé puis la carte de résident!" La policière le coupe : "Trop tôt pour le dire, merci, attendez tranquillement, je termine la file !" et la table s'éloigne avec son escorte.

Une heure s'écoule ainsi, puis les quatre tables repartent, disparaissant derrière le rideau. Le silence est plus épais que jamais. Le gradé remonte sur son estrade et lance : "Nous allons étudier soigneusement vos cas puis nous reviendrons vous avertir du résultat. Je vous demande d'attendre dans le calme le retour de la commission". Il disparaît.

Deux mots murmurés circulent dans la foule: le RESULTAT et la COMMISSION... Effectivement je ne les ai jamais entendus ici et n'ai aucune idée de ce dont il s'agit, mais je ne vais pas tarder à le savoir. En effet, un quart d'heure plus tard, la troupe des huit flics et des quatre fliquettes des tables s'avance et une des fliquettes prend la parole dans un silence de mort : "La commission a statué (c'était eux la commission...) Je vais appeler les gens par leur nom" et, montrant de la main un espace vide, ajoute : "à l'appel de votre nom, vous viendrez ici !" sur un ton qui n'admet pas de réplique.

La litanie commence et, l'un après l'autre, les gens s'approchent et commencent à s'entasser, avec un air plutôt satisfait, pensant que c'est bon signe d'être sélectionné et des sourires apparaissent sur les visages. Mon étranger est appelé lui aussi et je vais avec lui vers le groupe. Une chose cependant m'alerte, c'est que ceux qui sont ainsi appelés ont l'air accablé et le dos courbé malgré les sourires. L'appel prend fin et le gradé remonte sur son perchoir et s'adresse à notre groupe muet : "Bien Messieurs, vous êtes le groupe des REFUSES AU TRI. Nous allons vous raccompagner à la sortie parce qu'il n'y aura pas de rendez-vous pour vous aujourd'hui ! Il faudra revenir un autre jour ! Allez maintenant !" J'ai traduit aussitôt ; foutez le camp !

La troupe des flics s'arrondit autour de notre groupe atterré où éclatent quelques sanglots et quelques cris de douleur étouffés.

Mon étranger est devenu blanc comme un linge et, le temps que les flics nous fassent sortir de la salle, je vois les larmes couler sur ses joues. Il s'approche de moi et me dit , "Ca veut dire quoi d'être REFUSE AU TRI ? On a fait quelque chose qu'il ne fallait pas ?" On est sortis de la salle, il s'éloigne en pleurant sans me dire au revoir et va prendre son métro...

J'ai fait demi-tour, j'ai été refoulé de la salle où nous étions, je suis passé par une autre porte et j'ai pu rencontrer une employée de la préfecture que je connais. Elle m'a expliqué que, depuis lundi, le même scénario se répétait chaque jour et qu'eux, les employés de la préfecture, n'avaient plus rien à faire le matin parce qu'il n'y avait plus de distribution d'enveloppes pour les rendez-vous. Et en partant, elle m'a dit qu'il fallait qu'elle y aille, parce que maintenant que les REFUSES AU TRI étaient partis, il fallait faire le travail et donner les enveloppes et les imprimés à ceux qui étaient acceptés...

Jean-Claude Vernier

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