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Billet de blog 7 mai 2012

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Répéter un mensonge n'en fait pas une vérité

Lors du débat télévisé du 2 mai 2012, le chapitre "immigration" a vu chacun des deux candidats très mal à l'aise, l'un se laissant aller à un fantasme de tri à l'entrée en enfermant tous les arrivants, l'autre s'efforçant de tuer la discussion dans l'oeuf. Comme si, malgré une présence obsédante, ce n'était pas un vrai sujet.

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Lors du débat télévisé du 2 mai 2012, le chapitre "immigration" a vu chacun des deux candidats très mal à l'aise, l'un se laissant aller à un fantasme de tri à l'entrée en enfermant tous les arrivants, l'autre s'efforçant de tuer la discussion dans l'oeuf. Comme si, malgré une présence obsédante, ce n'était pas un vrai sujet.

Il y a tout juste trois ans et demi, nous ouvrions ainsi notre blog: "Nous ne sommes pas les seuls à dénoncer la dérive d’enfermement et de rétrécissement que subissent notre pays et l’Europe, avec à la clé une dramatique perte d’équité dans le traitement des personnes. La situation faite aujourd’hui aux étrangers nous semble emblématique de cette évolution. Fini de rire ! N’attendons plus pour changer notre regard sur les migrants qui vivent parmi nous, et nous verrons plus clair sur le sort des autochtones. D’où le thème de ce blog, dans lequel nous apporterons des informations peu connues du grand public". Suivirent 200 billets, chronique partielle de la persécution ordinaire des étrangers. Sera-t-il possible de fermer le blog avant le quatre-centième billet? C'est à cela que nous allons maintenant travailler.

Dans la dernière ligne droite de la campagne présidentielle, les alertes et interpellations des organisations qui côtoient les étrangers se sont multipliées. Nous y avons fait écho dans deux de nos billets récents. L'alors futur Président y a répondu par quelques assurances un peu moins restrictives que ses déclarations publiques. Dans leurs réponses, les candidats plus à gauche allaient bien plus loin en direction d'un traitement égalitaire des étrangers qui vivent parmi nous, avec ou sans papiers.

Et pourtant, la question se pose: le "problème de l'immigration" serait-il une fable, une histoire colportée et répétée par presque tous? Si c'est le cas, à qui profite le crime? Et pourquoi la gauche qui va gouverner le pays - Inch Allah! - semble-t-elle la trouver pertinente, quitte à moduler le respect dû aux Droits universels de l'Homme?

Dans Xénophobie d'en haut (Editions La Découverte), Cette France-là avance une hypothèse développée par Michel Feher dans un récent entretien à Médiapart, et que l'on peut résumer ainsi: la pression croissante que le renforcement du capitalisme et l'affaiblissement de la protection de la collectivité, présentés comme inéluctables, exercent sur les travailleurs de toutes catégories une souffrance de plus en plus intolérable. Pour pouvoir accentuer impunément ces pressions, il faut proposer une cause à ce qui pourrit la vie des gens: ce sera la faute des autres, les étrangers parmi vous. Et la xénophobie, cette recette vieille comme la civilisation mais inusable, reprend du service.

Xénophobie d'en haut détaille les résultats des études qui démontrent que les idées reçues sur les méfaits supposés de la migration vers les pays riches n'ont aucune justification - économique, démographique, ou même électorale. Détail piquant: l'une des situations de souffrance non mentionnée dans le livre est celle des gens qui ont choisi de s'endetter pour avoir une habitation à eux, mais qui ont dû partir loin parce qu'ils ne pouvaient pas payer plus; ils se retrouvent privés des services publics de base et dépendants du prix de l'essence. Certes, ils sont propriétaires, mais ligotés. Et voilà que les analystes du premier tour de l'élection présidentielles s'aperçoivent que bien des électeurs dans cette situation ont voté pour la candidate la plus ouvertement opposée à l'immigration!

Il faut donc s'atteler à faire entendre à nos concitoyens, à commencer par les futurs députés qui voteront les lois du changement annoncé, que l'on est en présence d'un corpus compact d'idées fausses ou faussées. Une action fondée sur une analyse dévoyée n'a aucune chance d'être utile.

Parmi les initiatives qui se multiplient dans ce sens, outre l'abondant dossier de Mediapart, signalons trois tentatives assez fouillées.

- Terra eco détricote dix idées reçues sur le « coût de l’immigration ». Une étude économique de l'Université de Lorraine qui, après avoir donné beaucoup de réponses chiffrées, interroge: "Et si l'on se trompait de débat? Combien coûte l’immigration ? Combien rapporte-t-elle ? Au fond, ces questions doivent-elles être posées ? C’est « indispensable, estime Xavier Chojnicki, économiste à l’université de Lille, car ce genre d’études permet de remettre en cause un certain nombre de clichés. Ça montre que des discours politiques sont infondés ». (…) L’approche purement quantitative a toutefois ses limites. (...) Résumer l’apport d’un être humain à une collectivité par sa contribution ou son coût, « c’est être dans une pure logique comptable et c’est déjà mettre un doigt dans l’engrenage du Front national, regrette Eloi Laurent, économiste à l’OFCE. On ne pourra pas mesurer, par exemple, l’apport culturel des migrations »".

- Le site du Forum Social Provence a mis en ligne un Argumentaire sur les migrations de nature plus philosophique, mais s'appuyant aussi sur des faits précis. Avertissement de l'auteur, Jean-Pierre Cavalié: "Je n’ai bien entendu pas passé en revue toutes les questions liées au sentiment d’insécurité, mais celles qui reviennent le plus facilement : le « risque d’invasion » par les étrangers, le coût social et économique qu’ils représentent, l’emploi et le chômage, les histoires financières et enfin la délinquance".

- ATD Quart-Monde publie un manifeste à visée plus large et très documenté Les idées fausses, ça suffit !: "Pauvreté, immigration, assistanat, fraude... : cassons les idées reçues. Nous vous invitons à déconstruire des préjugés et des stéréotypes répandus sur la pauvreté et les pauvres, afin que ceux-ci cessent d’être les boucs émissaires des maux de nos sociétés et qu’ils deviennent au contraire des partenaires à part entière dans la construction d’un monde plus juste".

Le risque de ces démarches est de ne pas suffisament répondre certains aspects de la réalité sociale, par exemple les mauvais effets de la concentration par quartiers de populations plus ou moins récentes en France. Certes, la police est notre principale informatrice dans ce domaine, ce qui permet sans doute de maintenir en vie certaines fables. Mais il faut peut-être voir en amont, comme l'ont fait des villes moyennes du Gard et de l'Hérault, selon ce témoignage: "Dans certaines villes, dont la mienne, on a longtemps pensé que ce serait bien de loger les immigrés pas complètement entre eux, mais pas mal. d'ailleurs eux-mêmes le demandaient. Nous nous sommes retrouvés à une époque avec le quartier des espagnols, le quartier dénommé boghotta par ses habitants et enfin mon quartier où on loge de préférence algériens, marocains, tunisiens. C'était pareil dans une autre commune jusqu'au jour où la majorité municipale a changé de couleur. Du jour au lendemain, ils ont pratiqué la mixité sociale absolue. Pas une construction ne s'est montée sans 20% de logements sociaux. On n'a plus accédé aux demandes des un ou des autres d'être dans tel ou tel quartier. On a attribué les logements à la taille de la famille en priorité là où il y avait un déficit de telle nationalité, y compris française. Au choix : où vous prenez ce logement où vous retournez en queue de liste. Cette politique d'attribution est menée depuis cinq ans maintenant. Certains grands ensembles ont complètement changé de visage, l'écho scolaire est bon : des enfants étrangers maîtrisent mieux le français, etc, etc".

Il y a aussi l'épineuse question du travail au noir, de la pression des employeurs sur leurs salariés nés ailleurs, plus fragiles car conscients du risque de discrimination, ou tout simplement ignorants des droits que leur confère le Code du Travail. Situation dramatique, dont les migrants ne sont certes pas responsables car elle relève de la politique générale concernant le travail.

Martine et Jean-Claude Vernier

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