Calais, filtre à migrants

Six-cents Afghans, Érythréens, Soudanais du Darfour, hommes, femmes, enfants en attente d'un passage vers l'Angleterre, dispersés aux quatre vents des centres de rétention, relâchés sur ordre, reconduits en car spécial à Vintimille, d'autres déjà de retour à Calais. Un grand coup de pied dans une petite fourmilière, beaucoup de souffrance et peu d'écho médiatique. Ainsi va la "gestion des flux migratoires".

Six-cents Afghans, Érythréens, Soudanais du Darfour, hommes, femmes, enfants en attente d'un passage vers l'Angleterre, dispersés aux quatre vents des centres de rétention, relâchés sur ordre, reconduits en car spécial à Vintimille, d'autres déjà de retour à Calais. Un grand coup de pied dans une petite fourmilière, beaucoup de souffrance et peu d'écho médiatique. Ainsi va la "gestion des flux migratoires".

Le billet Calais, le jour d'après, reprenant un reportage impressionnant du site dormira jamais, décrit le traumatisme de la une rafle spectaculaire du 2 juillet 2014: « Du strict point de vue de l’ordre public, elle n’a fait que rendre plus délicate toute structuration d’une communauté fragile et désorganisée, renvoyée une fois de plus vers une marginalité inutile et contre-productive. Tout se passe en effet comme si, au niveau symbolique, il s’agissait de faire disparaître les gens ».

Le Collectif « Solidarité avec les Exilés de Calais » décrit l'évènement dans un langage plus cru: « Nous pensions avoir été témoins du pire avec la destruction de la jungle afghane en 2009 qui a conduit à la rafle de 278 de ses habitants et leur mise en rétention un peu partout en France, cependant, ce mercredi 2 juillet 2014, une nouvelle étape a été franchie. A 6 heures du matin, plusieurs compagnies de gendarmes mobiles, de CRS, la police nationale et la police aux frontières, se sont livrées à des rafles massives, simultanées et coordonnées de la population migrante de Calais.

Sous couvert d’une opération d’expulsion des lieux de vie dont la date a été maintenue secrète, 600 migrant-e-s ont été gazé-e-s, insult-é-e-s, humilié-e-s, terrorisé-e-s, arrêté-e-s, dans le silence et l’ombre puisque tous les témoins ont été violemment écartés des lieux d’arrestation. Ils-Elles ont été escorté-e-s dans des bus qui les ont éloignés de Calais sans avoir la moindre idée de leur destination finale. 200 d’entre eux et elles sont toujours en rétention et ceux et celles qui ont eu la chance d’être libéré-e-s ne s’en sont pas sorti-e-s indemnes ».

Un article du site Passeurs d'hospitalité, alimenté par un témoin aussi inlassable que les Afghans, les Soudanais, les Pakistanais et autres Érythréens qui persistent à tenter le passage vers l'Angleterre, amorce un bilan: « "Ils ont détruit cinq ans de travail pour sortir les gens des jungles" constate un militant. Les squats évacués, le lieu de distribution des repas occupé, et d’autres expériences qui les ont précédés étaient en effet des lieux précaires, mais aussi des lieux de vie sociale, ouverts sur leur environnement, autour desquels se sont tissés des solidarités, à l’abri des violences policières. Ce qui s’est passé le 2 juillet, c’est le retour aux "jungles" ».

Information donnée par le site dormira jamais: les raflés, « 610 en tout, ont été rangés par nationalité puis chargés dans quatorze bus numérotés. Les bus ont rejoint les commissariats de différentes villes, Béthune, Lille, Rennes etc. Les mineurs ont été transférés dans un centre ouvert, dont ils se sont aussitôt enfuis ». Selon une autre source, lors de la rafle des mineurs ont déclaré être majeurs pour ne pas se séparer de leurs amis : il y a des mineurs dans les centres de rétention administrative (CRA).

Depuis les commissariats, des centaines d'entre eux ont été dirigés vers les CRA de la moitié nord du pays, munis de l'OQTF (obligation de quitter le territoire français) en vue de leur expulsion. La loi leur permet de contester cette décision devant le tribunal administratif (TA) qui statue dans les 48 heures; ensuite, le préfet doit présenter son prisonnier devant le juge des libertés et de la détention (JLD), qui peut le libérer en cas de fautes de procédure depuis l'interpellation jusqu'à l'enfermement. Dans le cas des rafles avec longs déplacements en car il est bien difficile de respecter une procédure au demeurant très minutieuse et les libérations ne sont pas rares, ce qui fait cesser l'enfermement mais n'enlève pas l'OQTF.

 

Èchos de passage au tribunal administratif, 5 et 7 juillet.

  • CRA du Mesnil-Amelot. Les Érythréens sont environ 35; ils ont tous une OQTF. Les Afghans aussi, avec décison de réadmission en Italie, qu'ils avaient traversée en route pour l'Angleterre via la France. Le 7 juillet, ils sont 44 au TA de Melun, qui les a tous fait libérer ! A la sortie du tribunal, où vont ces Afghans libérés? À pied à Melun, à Calais? Ils sont dans la nature, le jeu de ping-pong va pouvoir se poursuivre. Il reste toutes les annulations d'OQTF à plaider par les quatre avocats présents. Un Soudanais était déjà libéré. Un car pour les réadmissions à Vintimille a quitté le Mesnil-Amelot tôt le 7 juillet. Pour les Érythréens, toutes les OQTF sont confirmées : un vol vers l'Érythrée?
  • CRA de Lille-Lesquins. dix Érythréens et Soudanais au TA de Lille; les OQTF sont confirmées. Environ 22 Èrythréens et 15 Soudanais attendent leur tour, ainsi que quatre mineurs.
  • Le CRA de Palaiseau (91) a reçu 20 Afghans. 13 d'entre eux ont contesté les décisions qui les frappaient le 5 juillet devant le TA de Versailles, qui a ordonné leur libération. Les 7 autres passent au TA le 7 juillet.
  • Le CRA de Plaisir (78) a reçu10 Afghans qui risquent d'être expulsés vers l'Italie avant le JLD un car est déjà prêt.
  • CRA de Rouen-Oissel : 30 Érythréens ; ils ne sont pas encore passés devant le JLD. Un seul recours contre OQTF a été déposé devant le TA qui l'a confirmé.
  • CRA de Metz : 19 Érythréens et 2 Soudanais  venus du Darfour, tous avec OQTF - sauf un demandeur d'asile pris dans la nasse avec les autres (Note. Un demandeur d'asile est en séjour régulier jusqu'à la réponse finale, recours compris, à se demande d'asile).

     

 

Retour à Calais. L'association Terre d'errance raconte : « Peu à peu, les gens reviennent à ce lieu de passage, d'autant plus déterminées à quitter notre pays qu'elles y sont maltraitées. Et les besoins sont énormes, toutes les tentes, bâches et couvertures ayant été détruites.

A Steenvoorde, où les exilés s'abritent sur deux terrains: le maire ne veut plus mettre à disposition le terrain municipal et avec la sous-préfet, il a fait pression sur le propriétaire du second terrain pour qu'il en demande l'expulsion, ce qui est fait.

Ces situations auront évidemment des répercussions sur le camp de Norrent-Fontes où les migrants de passage sont sont déjà très nombreux et en viennent à refuser celles et ceux qui viennent de Calais en pensant y trouver refuge...  »

 

Martine et Jean-Claude Vernier

Être étranger en terre d'accueil, un livre de témoignages et d'analyses, mais qui ne "prend pas la tête".

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