Violence ordinaire de l'expulsion du territoire

J'expulse qui veut vivre en France en dépit de toutes les embûches, je refoule qui je peux empêcher d'y entrer. On appelle cela une politique de l'immigration. Au quotidien, ce peut être très violent.

J'expulse qui veut vivre en France en dépit de toutes les embûches, je refoule qui je peux empêcher d'y entrer. On appelle cela une politique de l'immigration. Au quotidien, ce peut être très violent.

Soit G, un jeune homme de 23 ans qui a fui le Kosovo où il était persécuté parce que son père était accusé de collaboration avec les Serbes. Lors de son passage par la Hongrie, il a subi des mauvais traitements et a même été retrouvé par ses bourreaux kosovars. Il n'a jamais eu l'intention d'y demander l'asile, mais il a été contraint, sous la menace de la prison, à signer des papiers en langue hongroise. Selon le règlement européen dit Dublin II, il ne sera autorisé à demander l'asile en France qu'au terme de six mois de séjour, soit le 12 mars 2014.

La police l'ayant interpellé alors qu'il vivait à Besançon, le 11 février il a refusé son expulsion vers la Hongrie depuis l'aéroport de Bâle-Mulhouse. Retenu depuis au centre de rétention administrative (CRA) de Metz, son expulsion vers la Hongrie peut intervenir à tout moment. G. est terrifié à l'idée de ce qui l'attend là-bas et qu'il a déjà subi. Une militante bisontine garde le contact avec lui. Elle raconte.

"Mardi 25 février aux petites heures, la police aux frontières (PAF) le transfère vers l'aéroport de Roissy pour embarquement vers Budapest. G. essaie de m'appeler vers 9h45, il est dans les locaux de la police de l'aéroport. Je l'aurai plusieurs fois au téléphone jusqu'à 11h ; il répète qu'il ne veut pas partir. La PAF lui a dit que s'il n'acceptait pas de monter dans l'avion de son plein gré, il serait mis dans un vol le lendemain, menotté, scotché et bâillonné. Il continue de refuser.

A ce moment, je perds son contact : son portable bascule systématiquement sur messagerie. Peur qu'il ait été mis de force dans l'avion. Je ne retrouve le contact qu'à 18h : G. est de retour au CRA de Metz et me raconte ce qui s'est passé.

Après l'avoir laissé seul dans une pièce des locaux de la police de Roissy, la PAF est revenue, l'a menotté dans le dos et lui a sanglé les jambes. (ndlr. Dispositif parfaitement légal - force doit rester à la loi). G. est alors soulevé par les bras et chargé dans un fauteuil dans lequel on le pousse vers une voiture. Les menottes lui font mal, il ne peut bouger ni bras ni jambes. Il se frappe alors violemment la tête contre la poignée située au-dessus de la vitre de la portière. Arrivé près de l'avion, il est descendu de la voiture de police, remis dans le fauteuil qu'on pousse vers l'escalier d'embarquement.

Le pilote est au-dessus de l'escalier. G. est au pied, dans le fauteuil roulant. Il se frappe à nouveau violemment la tête contre le bord métallique de l'escalier, se fait très mal et sombre dans une espèce d'inconscience. Il ne peut plus parler, il a la mâchoire comme paralysée. Il peut tout juste essayer d'articuler "problème, problème"... On le ramène à la voiture et on lui enfile une sorte de casque rembourré aux tempes et un masque, pour éviter qu'il se fracasse la tête une nouvelle fois. Il est toujours menotté dans le dos et le restera jusqu'à l'arrivée à Metz (6h au total).

Ses mains sont enflées et lui font terriblement mal. Il n'a pas vu de médecin, alors qu'il avait de violents maux de tête, et même le soir, au CRA, alors que nous l'avions demandé par téléphone à la police du service de nuit, celle-ci n'est pas intervenue auprès de lui. Il ne verra le médecin du CRA que vendredi, soit le surlendemain, et celui-ci refusera que G. lui parle de ses problèmes et fasse appel à nous pour traduire. Il lui donnera un demi-comprimé d'il ne sait pas quoi, rien de plus.

Je suis allée le voir jeudi. Pour cela, j'ai dû franchir une barrière extérieure au CRA (où on a contrôlé mes papiers), puis longer à pied sur 400 mètres le mur d'enceinte avec miradors, avant de passer une grille verrouillée, descendre un escalier et entrer dans un bâtiment, sous escorte policière qui m'a fouillée et pris mes téléphone, clés, sac, porte-monnaie. La visite n'a duré qu'une demi-heure (c'est le règlement), dans une pièce vide (juste quatre chaises fixées à une table métallique), avec trois flics restés derrière la porte. G. était comme à son habitude, souriant et calme, heureux de ma visite et des amitiés que je lui apportais de la part de toutes et tous. Je lui avais apporté aussi du chocolat et des biscuits, car seule la nourriture emballée est autorisée. Son visage était rouge, en particulier son front, mais ne portait pas de traces noires de coups. Ses mains avaient désenflé. Il a répondu à toutes mes questions pour me raconter en détail le cauchemar du mardi précédent.

Le CRA ne lui a rien dit sur ce qui va se passer maintenant... Nous craignons évidemment avec lui qu'une troisième tentative d'expulsion ait lieu cette semaine : G. sait que la police utilise parfois la piqûre pour neutraliser les récalcitrants, et il sait aussi qu'elle a vu de quoi il était capable pour résister à l'expulsion. La décision est maintenant, et toujours, dans les mains du préfet.

G. a besoin de voir un psychiatre qui accepte de le recevoir en consultation et puisse diagnostiquer les troubles dont il souffre. À Besançon, il avait commencé cette démarche, mais elle a été brutalement interrompue par l'arrestation et le placement en CRA."

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Il y a ceux et celles que l'on expulse, et celles et ceux qu'on empêche d'entrer. La PAF les retient dans la zone d'attente des ports et des aéroports, le temps de vérifier si leurs conditions d'accueil respectent les conditions léonines de la loi. L'association nationale d'assistance aux frontières pour les étrangers (Anafé), est présente dans les zones d'attente pour leur apporter l'aide juridique indispensable. Avec plus de vingt organisations de juristes, de médecins, d'avocats, de magistrats, elle dénonce les violences subies par six femmes américaines à leur arrivée à Roissy.

"Mercredi 26 février 2014, zone d’attente de l’aéroport de Roissy-Charles-De-Gaulle. Six femmes honduriennes et nicaraguayennes se rendent dans le bureau de l’Anafé et racontent avoir été victimes quelques heures plus tôt de violences policières lors d’une tentative de renvoi forcé à destination de Mexico. Cette première tentative a échoué devant le refus du commandant de bord d’embarquer des passager-e-s dans de telles conditions. Ces femmes apparaissent bouleversées, et souhaitent porter plainte. L’Anafé les assiste dans cette démarche et récolte leurs témoignages. Quatre d’entre elles sont examinées par le médecin intervenant en zone d’attente, et se voient délivrer un certificat médical attestant de lésions et hématomes multiples.

Devant la gravité des accusations, l’Anafé saisit immédiatement le ministère de l’intérieur de cette situation, et lui demande de surseoir au renvoi forcé de ces femmes dans l’attente qu’une enquête soit diligentée. Dès le lendemain, la PAF tente à nouveau de les refouler. Depuis, les tentatives de renvoi sont quotidiennes et le ministère de l’intérieur ne manifeste aucune réaction.

Mardi 4 mars, la PAF parvient à expulser deux d’entre elles : l’une d’elles aurait été menottée et bâillonnée, tandis que l’autre est renvoyée la veille de l’audience prévue devant le Juge des libertés et de la détention, et ne pourra pas faire valoir sa cause devant la Justice.

Mercredi 5 mars : les tentatives pour refouler les quatre femmes, toujours maintenues en zone d’attente se poursuivent, de même que le silence du ministère de l’intérieur. L’une d’entre elles est placée en garde à vue pour avoir refusé d’embarquer vers le Mexique, et sera finalement condamnée par le tribunal correctionnel à deux mois de prison et cinq ans d’interdiction du territoire français."

La suite est ici : Silence, On tape!

 

Martine et Jean-Claude Vernier

Chez votre libraire Être étranger en terre d'accueil, 77 regards sur l'immigration.

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