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Billet de blog 9 oct. 2013

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Nommer les choses c'est engendrer un monde

Face à la mainmise aggravée du ministre de l'Intérieur sur la vie des étrangers en France, il est vital de surveiller notre vocabulaire. Ne plus dire "clandestin", mais migrant indésirable, ne plus dire "camp de Rroms", mais bidonville...

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Face à la mainmise aggravée du ministre de l'Intérieur sur la vie des étrangers en France, il est vital de surveiller notre vocabulaire. Ne plus dire "clandestin", mais migrant indésirable, ne plus dire "camp de Rroms", mais bidonville...

"Les mots du pouvoir informent nos pensées, nos vies. Parler différemment – instaurer une différence dans le langage – est une condition pour faire obstacle à ce pouvoir, nous approprier notre pensée et notre existence. Nommer autrement notre présent, le caractériser autrement, produit de nouveaux points de vue à partir desquels de nouvelles questions et réponses, de nouveaux sujets collectifs posant ces questions et affirmant ces réponses peuvent apparaître. Ce travail de caractérisation possède une fonction pragmatique visant plus à engendrer un changement qu’à définir." Ainsi est présentée par Jean-Philippe Cazier une partie de l'ouvrage d'Isabelle Stengers, Au temps des catastrophes – Résister à la barbarie qui vient (La Découverte, 2013).

Isabelle Stengers vient de la critique de la Science et elle parle tout naturellement de la confiscation du rapport à la nature. Mais sa description de la résistance au pouvoir qui nous englue dans sa communication concerne tous les domaines de la vie ensemble. "Il s’agirait moins de poser la question « que veulent-ils ? » – question qui concerne ceux qui décident pour nous de nos esprits et de nos vies – que de parvenir à formuler la question fondamentale et urgente « que voulons-nous ? », le « nous » en question devant être produit, inventé, et déjà produit et inventé par la question elle-même".

Engendrer un changement faute de savoir définir un monde nouveau. Et le moyen pour cela: nommer les choses et les situations selon ce que nous voyons qu'elles sont, et non comme on nous le serine.

L'application est immédiate dans le domaine de la défense des étrangers déclarés indésirables par le pouvoir. Voir l'exemple du bourrage de crânes au sujet de "l'invasion" en général et de nos voisins rroms en particulier, qui ramène dans les filets des sondeurs des "opinions" massivement agressives.

Pour eux comme pour les autres, il est urgent d'engendrer un nous plus hospitalier.

A propos de ces étrangers qui travaillent sur les chantiers, dans les cuisines, auprès des familles, dans la "sécurité", ne disons plus "clandestins" puisque chacun les côtoie chaque jour, "sans papiers" ou "illégaux", disons plutôt que le séjour de ces personnes est illégalisé, puisque c'est la loi du moment qui leur refuse le droit de vivre leur vie ici, là même où ils la vivent.

Les rescapés des naufrages au large de la Sicile, de Mayotte, de l'Espagne, de la Corse, de Lampedusa, ne sont pas des "clandestins" - ils font parfois la Une de la presse - ce sont des pauvres, des migrants en quête d'asile, de protection et de travail.

Les Rroms, ces citoyens européens qui circulent dans l'espace Schengen à la recherche d'un endroit où vivre, se rassemblent par groupes de familles dans des lieux de fortune, organisent des bidonvilles. Ils ne sont pas nomades, c'est la persécution du pays "d'accueil" qui les pousse de "campements" en "camps". Bidonville renvoie au temps de la guerre d'Algérie et aux mouvements de population associés, qui furent long à digérer par la société française. Le rapprochement est-il si fortuit que cela?

Certaines communes regroupent des familles rroms sélectionnées dans des "villages d'insertion", entourés de grilles, avec des horaires limités pour aller et venir et des frais de surveillance qui peuvent manger jusqu'aux trois-quarts du budget "d'insertion". Est-on si loin des "camps" où les familles de Harkis rescapées ont été confinées pendant si longtemps après leur arrivée en 1962?

Les personnes illégalisées, quand elle se font prendre par la patrouille, ne sont pas "retenues", cet euphémisme administratif, mais enfermées en vue de leur "reconduite à la frontière", de leur expulsion - deportation dit-on en anglais. Dans notre histoire, déportation renvoie au martyre des juifs, des tsiganes, des homosexuels au milieu du 20ème siècle, mais aussi aux révoltés de la Commune de Paris à la fin du 19ème. Tous déclarés indésirables par le pouvoir du moment.

"Euphémismes", ou mensonges hypocrites?

***

La création récente d'une "Direction Générale des Etrangers en France" au sein du ministère de l'Intérieur offre un bel exemple de la façon dont les mots du pouvoir tentent d'informer nos pensées, nos vies. Un arrêté pris le 12 août 2013 égrène les dénominations des directions, sous-directions, bureaux, services, qui ligoteront la vie des étrangers tant que l'organisation du Gouvernement les laissera en tête-à-tête avec un seul ministère, celui qui gère aussi la police et la gendarmerie.,

La direction de l'immigration comprend trois sous-directions. L'une est chargée des "visas", qui sont l'outil d'endiguement contre les visiteurs jugés malintentionnés. Une autre de "la lutte contre l'immigration irrégulière", qui s'occupe de "prospective et soutien", "circulation transfrontalière", "rétention et éloignement", "travail illégal et fraudes à l'identité". Coincée entre ces outils de répression, la sous-direction chargée "du séjour et du travail" gére "l'immigration professionnelle", "l'immigration familiale", l'impact du "droit communautaire et des régimes particuliers" et la "documentation interne". "Documentation interne": fichage? Après avoir soigneusement découpé la vie des gens en rondelles: Travail, Famille,...

La Patrie relève d'une autre direction, chargée de "l'accueil, de l'accompagnement des étrangers et de la nationalité": "prévention des discriminations", "accès à la nationalité française" et... "le secrétariat de la commission interministérielle pour le logement des populations immigrées". Il existe donc un organisme spécial pour le logement des étrangers! Les immigrés ne seraient-ils pas de habitants comme les autres? Le sous-directeur de la "prévention des discriminations" n'aura pas à chercher bien loin pour en trouver.

Le ministre de l'intérieur a bien conscience de sa mission d'informer nos pensées, nos vies, puis qu'il précise: "le cabinet du directeur général comprend [ndlr. en première ligne] la mission communication".

Marc Bonnefis, dans une tribune parue dans l'Humanité reprend l'historique des transformations de l'administration du séjour des étrangers et précise la signification de cette tentative de prise en main totale du destin des étrangers par le ministère de l'Intérieur:

"Avec la suppression, fin 2010, du ministère de MM Hortefeux et Besson, et la création du Secrétariat Général à l’Immigration et à l’Intégration (SGII), placé sous la tutelle du ministère de l’intérieur, le hochet électoraliste de Nicolas Sarkozy a vite montré qu’il avait également constitué un «sas politique» vers la prise de contrôle par le ministère de l’intérieur de l’ensemble de la politique menée en direction des Etrangers." (...)

"Alors qu’en la matière, la nécessité de  conduire une politique interministérielle semble enfin, théoriquement, reconnue (cf le rapport TUOT), comment peut-on sérieusement croire - qui plus est  dans le contexte d’austérité budgétaire actuel -  qu’une simple direction,  a fortiori du  ministère de «l’intérieur», va être en mesure de l’impulser et de la coordonner?"

Dans un entretien avec Diderot publié par Mediapart, le philosophe a déclaré: "si la contrée [où j'aborde] est toute peuplée, je ne puis légitimement prétendre qu'à l'hospitalité et aux secours que l'homme doit à l'homme". On était dans un contexte inversé de migration de colonisation. Le changement de signe n'emporte pas changement de sens. Il s'agit "d'hommes et de femmes" et d'hospitalité, tout simplement.

Martine et Jean-Claude Vernier

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