Familles déboutées de leur demande d'asile : le bout du bout de la précarité

Saisies sur le fil d'une liste collaborative, des bribes d'informations sur le quotidien de ses familles déboutées qui se retrouvent sans abri, sans autres ressources que la solidarité de citoyens et dont un jour, pourtant, les enfants si maltraités par le système deviendront Français et électeurs.

12 février 2021, 21h14

Une famille éthiopienne que je connais bien vient de recevoir un avis de rejet définitif de sa demande d'asile1. On s'attend à ce qu'ils reçoivent une décision d'Obligation de quitter le territoire français (OQTF). Il s'agit d'un couple avec trois enfants (4 ans, 2 ans 1/2, 6 mois). Ils sont arrivés en France en juillet 2017, les deux petits sont nés en France, le grand avait 6 mois lors de la traversée de la Méditerranée...

J'ai demandé à une avocate avec laquelle je travaille souvent et qui est une battante, une idée d'action pour retarder le processus en cours, elle m'a répondu "des fois il faut accepter qu'on ne peut rien faire".

Je me dis que peut-être parmi vous quelqu'un aurait une idée.

Il faut que nous trouvions un hébergement aussi. Peut-être avez-vous une piste ? Est-ce que vous savez comment faire pour demander une place dans un Emmaüs ? Ici, j'ai déjà fait héberger des jeunes majeurs, mais ils ne prennent pas de famille.

13 février 2021, 8h12

Malheureusement les Emmaüs sont pleins à craquer (il faut que l'on en crée !!)... et pleins de personnes étrangères en attente de régularisation, donc pas de rotation. Se pointer devant la porte des communautés (pas toi, eux) est la meilleure (la seule?) solution, mais sans aucune garantie. J'ai passé des tonnes de coups de fil pour placer une personne, appelé à peu près toutes les communautés de France, ça ne marche jamais.

La situation dont tu parles est aussi celle de la famille que nous accueillons avec notre association.

À part une association qui veuille bien les prendre en charge -loyer, charges, leur faire obtenir l'AME (Aide médicale de l'État), l'ASE (Aide sociale à l'enfance), et ce pour des années - je ne vois pas trop de solution. Le bout du bout de la précarité...

Enfin… il y a le 115, ils ont des enfants donc une place sera peut-être trouvée (à l'hôtel sûrement, sans pouvoir cuisiner) cela peut vous laisser le temps de trouver une autre solution (la trêve hivernale est rallongée).

13 février 2021, 10h00

Même expérience pour de nombreuses familles avec enfants ici dans le Var (beaucoup viennent du Nigeria, certaines de Géorgie et les autres de l'Afrique subsaharienne). Actuellement elles sont logées par le 115 dans des hôtels ou dans des centres ouverts temporairement pour cause de Covid et/ou trêve hivernale. Elles ont un toit et des repas ou accès aux aides alimentaires.

Certaines familles sont aidées par d'autres personnes de leur communauté qui ont obtenu le statut et qui s'entassent dans de tout petits studios. Certaines sont recueillies dans des familles ou des associations ; dans le Var, Emmaüs recueille des hommes seuls.

Recueillir une famille, cela veut dire maintenir une famille pendant des années et des années : la régularisation en France, c'est plus que le parcours du combattant, et les nombreuses campagnes pour tenter de la faciliter, dont celles lancées après le premier confinement par beaucoup d'associations, ont été un échec total.

Parfois l'association ou la famille qui ont recueilli craque car les "recueillis" à leur tour ne comprennent pas pourquoi ils n'arrivent pas à se faire régulariser.

Je connais des familles que j'ai suivies durant tout leur processus d'asile qui comprenait aussi Dublin, "la fuite" et les 18 mois sans revenu et avec déjà un hébergement très précaire... Puis enfin l'enregistrement de leur demande d'asile, l'investissement pour l'OFPRA, puis la CNDA avec des convocations puis décisions longues, parfois très longues à venir et pas toujours faciles à comprendre.

L'apprentissage du français n'a pas été favorisé par tout ce parcours chaotique.

Ces familles sont maintenant déboutées et elles ont atteint "le bout du bout de la précarité", elles se retrouvent sans revenu, sans maîtriser la langue, sans droit au travail, sans grande possibilité d'être employées, même au noir, à cause de la barrière de la langue et du manque de connaissances de base sur le fonctionnement de la société.

Suite à ce rallongement des parcours, la plupart de ces familles sont en France depuis trois et même quatre ans et quand je leur dis qu'elles n'auront pas de titre de séjour avant encore au moins 4 ou 6 ans... À Toulon le petit Tribunal administratif a confié à un seul juge le droit des étrangers et il ne leur est pas favorable (euphémisme) !

J'ai aussi rencontré des familles nigérianes qui ont passé trois, quatre ans en Italie et qui viennent en France car elles ne trouvent plus de travail en Italie, où elles ont pourtant un titre valable deux ans ! Elles étaient très très loin d'imaginer ce qui les attendait ici.

Je ne cesse de penser à ce que vont devenir ces familles à la fin de la trêve hivernale, elles sont très nombreuses, elles ont souvent plusieurs enfants, est-ce qu'elles vont toutes devenir des SDF ? Est-ce que certaines vont se mettre en colère ?

Elles ne sont pas les seules, il y a aussi les hommes isolés arrivés majeurs ou mineurs qui ont été déboutés, qui sont aussi dans des situations extrêmement précaires et parfois déjà des SDF.

Sans compter les mineurs qui ont été pris en charge par l'Aide sociale à l'enfance, mais qui n'ont jamais obtenu de titre de séjour.

Lorsque j'en ai parlé à des personnes haut placées dans les associations elles m'ont dit que les préfets connaissent cette situation. Probablement, puisque ils sont informés régulièrement par les services de l'État dont le 115 et l'OFII mais qu'est-ce qu'ils ont prévu de faire ?

Qui va récupérer toutes ces personnes étrangères : des mafieux ? des extrémistes de tous bords qui n'auront pas de mal à convaincre ces personnes vulnérables et fragiles ?

Je suis désolée pour ce long mail mais je suis tellement inquiète de tout ce que je vois et de l'impression que le désastre annoncé n'est pas du tout anticipé malgré nos efforts.

13 février 2021, 20h44

Ici en Haute-Saône, on a aussi ce genre d'expériences. On a actuellement deux familles, qui sont là depuis de nombreuses années, que notre association soutient, et il y a plusieurs familles hébergées par le 115, dans des appartements, ou par des amis aussi. C'est trop galère. Même avec la solidarité, c'est galère. Et cette peur, terrible, qui ne les quitte pas, en plus de la précarité. L'impact sur les enfants est gravissime.

Le jeune couple dont je vous ai parlé est déjà très fragile, psychologiquement. Ils ont eu droit à Dublin, eux aussi. Et ensuite l'attente qui se prolongeait, le refus OFPRA, puis encore l'attente, et maintenant le refus de la CNDA. Sans parler qu'ils étaient déjà arrivés avec tellement de traumatismes... je sais bien, malheureusement ils sont si nombreux dans cette situation.

Emmaüs reste une solution, moins pire que d'autres, à condition de pouvoir les faire entrer... Avec des personnes seules, on a fait ça pour deux personnes cette année : on se pointe avec le sac après 20h, et je reviens le lendemain matin pour expliquer. Mais pour une famille, c'est pas possible.

Je ne comprends pas comment c'est possible qu'ils laissent exprès des personnes dans une telle situation. J'ai bien conscience que le préfet connait nos familles "cachées". Les enfants vont à l'école, prennent le bus, la cantine est prise en charge, pour un jeune on a même demandé une bourse - c'est le proviseur du lycée qui a pris l'initiative.

On ne parle pas de protection, on parle de survie.

Et à côté de ça, c'est tellement incroyable, il y a aussi les bons moments. Je suis admirative de leur courage, de la force qu'ils ont eue jusqu'à maintenant et qu'ils ont encore aujourd'hui. Alors on parle d'espoir...

Chloé Peytermann
Sabine Schlosser
Marie Noëlle Sereno

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1  La demande d'asile et ses suites, pour les nuls
Étape 1 : on se présente à la préfecture pour faire enregistrer sa demande de protection. Grace à la centralisation de la prise d'empreintes digitales imposée dès l'entrée dans l'espace Schengen un peu élargi, si la France n'est pas le premier pays d'entrée, (pour le dire vite) il va falloir attendre 18 mois avant de déposer sa demande ; en attendant, évidemment pas de droit au séjour.
Étape 2 : la demande d'asile. Si la France est le pays d'entrée, enregistrement de la demande, octroi d'un soutien matériel par l'OFII (Office français de l'immigration et de l'intégration) – à condition d'avoir demandé l'asile dans les trois mois de son arrivée, sinon : rien. Envoi du dossier à l'OFPRA (Office français de protection des réfugiés et apatrides) puis convocation et entretien, et décision de l'OFPRA.
Étape 3 : le recours en cas de refus d'asile. Possibilité d'appel de la décision auprès de la CNDA (Cour nationale du droit d'asile) – re-dossier, re-audience, re-décision.
Étape 4 : le séjour irrégulier. Si nouvel échec, on se retrouve sans droit au séjour. La logique administrative est limpide : "puisque la France ne reconnaît pas que vous y serez en danger, repartez dans votre pays". Logique pas souvent poussée à son terme - l'expulsion -, mais les gens et les familles qui ne peuvent repartir dans le pays qu'ils ont fui, et qui n'ont pas ailleurs où aller, restent en France - privés du droit d'y vivre.
- L'ensemble de ce parcours, qui peut durer des années, relève du ministère de l'Intérieur.

 

Informations recueillies par Martine et Jean-Claude Vernier
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