La casse des mineurs étrangers isolés

Ils ont 16 ou 17 ans; ils n'ont aucune famille en France ni même, souvent, au pays d'où ils sont venus. Ils sont quelques centaines à arriver chaque année. Ils veulent assurer leur avenir et leur intégration par l'apprentissage d'un métier et par le travail. Comment se fait-il que le pouvoir les rejette de plus en plus dans le non-droit?

Ils ont 16 ou 17 ans; ils n'ont aucune famille en France ni même, souvent, au pays d'où ils sont venus. Ils sont quelques centaines à arriver chaque année. Ils veulent assurer leur avenir et leur intégration par l'apprentissage d'un métier et par le travail. Comment se fait-il que le pouvoir les rejette de plus en plus dans le non-droit?

Comme les autres enfants dans cette situation, les Mineurs Isolés Etrangers (MIE dans le langage de l'administration) doivent être pris en charge par les conseils généraux à travers l'Aide Sociale à l'Enfance (ASE). En septembre 2012, nous décrivions les obstacles mis par différentes administration à la protection effective et à l'instruction de ces acteurs souvent involontaires de cette "invasion".

Acteurs contraints quand ils ont eux-mêmes décidé de prendre leur destin en mains et de venir apprendre un métier, de quoi gagner leur vie et celle de leurs proches, venant de pays où de telles formations sont inexistantes ou inaccessibles, acteurs involontaires quand ce sont leurs familles qui ont organisé leur départ vers un monde supposé meilleur.

"Les récits de traversées d'enfants chinois sont très similaires - quelqu'un est venu me chercher à l'école après le cours supplémentaire, vers 20h, je ne savais pas où nous allions. On s'est arrêtés mon grand père était là, il m'a tendu une valise, moitié nourriture et moitié habits élégants, nous avons roulé toute la nuit et un jour vers Pékin, on a pris l'avion. Je devais dire que j'étais la soeur de ce garçon que je ne connaissais pas, la dame nous a laissés dans une ville, trois jours plus tard on a passé la frontière du Vietnam de nuit et on est restés cachés plusieurs jours, il faisait froid dans la montagne, on n'avait pas le droit de sortir mais on entendait et on voyait un peu. Ils ont pris nos bonnes provisions et nous ont nourris de riz tous les jours, d'autres enfants nous ont rejoints, on était 11, quand ils avaient des passeports on partait avec des mamans, sur leur passeport, mais des fois ça mettait longtemps dans les pays où il y a pas les enfants sur le passeport, .... 3 à 4 mois, 4 à 5 pays, 6 ou 7 mamans - et ça se termine toujours à un arrêt de bus précis du troisième arrondissement, à Paris"

Ah, les passeurs, nous y voilà. Ils organisent l'envahissement par des hordes d'enfants. Le ministre de l'Intérieur ne plaisante pas avec ça. Il a donc adressé le 11 mars 2013 aux préfets une circulaire sur la lutte contre l'immigration irrégulière (que nous avons déjà commentée en ce qui concerne le perfectionnement des procédures d'expulsion). "Vous veillerez, en lien avec les conseils généraux, à lutter contre les bandes organisées qui font entrer en France de jeunes mineurs isolés et détournent le système français de protection de l'enfance. A cet effet, je vous invite à une action déterminée des services placés sous votre autorité pour démanteler ces réseaux".

Il faudrait d'ailleurs distinguer parmi les "bandes organisées" celles qui exportent de la main d'oeuvre quasi esclave pour les ateliers clandestins, et celles qui répondent à une demande de circulation d'autant plus pressante que l'Europe se renferme de plus en plus. Le passage étant de plus en plus difficile et risqué, on a recours à des professionnels. La loi du marché, en quelque sorte.

Ces passeurs responsables de l'invasion, combien sont-ils? L'information est difficile à trouver dans les documents officiels. Dans le Rapport au parlement du Comité interministériel de contrôle de l'immigration (CICI) pour 2011 (mars 2013), on apprend que, "au titre de l’exercice 2011, 181 filières d’immigration irrégulière de dimension nationale ou internationale ont été démantelées, ce qui s’inscrit dans la dynamique enclenchée depuis 2009 et se rapproche sensiblement des chiffres de 2010 (183 filières démantelées recensées).

Pour l’année écoulée, elles se déclinent comme suit : 101 filières d’aide à l’entrée et au séjour avec ou sans bande organisée (BO), 64 recourant à la fraude documentaire pour l’aide à l’entrée et au séjour (délivrance indue, falsification, fraude documentaire de tout ordre) avec ou sans BO, 7 organisant des mariages de complaisance et 9 des reconnaissances frauduleuses de paternité.

Ce résultat est la conjonction de l’activité de la police aux frontières (156 filières démantelées), de la gendarmerie (17), de la préfecture de police (7) et de la police judiciaire (1)".

Revenons à nos gamins et à la mission de protection et d'instruction. La circulaire du 11 mars semble avoir renforcé la détermination des autorités dans l'abandon de ces jeunes: généralisation des pseudo-tests, médicaux, intrusifs ou au faciès, qui concluent invariablement à leur majortité (par exemple: "19 ans, avec une marge d'erreur d'un an, donc majeur"), d'où mise à la rue, s'ils ont la chance d'être reconnus mineurs, refus d'inscription dans les lycées alors même qu'il y a des places. Certains restent abandonnés dans des hôtels, donc à l'abri mais sans aucun suivi autre que la nourriture, à la niche comme des chiens, pas comme des humains en devenir.

Pour ceux qui ont quand même réussi à poursuivre des études et obtenir un diplôme, la lenteur administrative achève le travail de précarisation.

Ainsi d'Ahmed, ce Pakistanais arrivé à 15 ans, protégé et instruit par l'ASE, et finalement expulsé le 31 décembre 2012 après neuf ans en France. CAP de plombier en poche, il avait une promesse d'embauche en bonne et due forme, mais la préfecture ayant tardé pendant un an à répondre à sa demande de titre de séjour, le futur patron a perdu patience et Ahmed s'est retrouvé sans papiers. Arrêté par la maréchaussée, son expulsion est devenue un enjeu politique, à ses dépens. Toujours en lien avec ses amis français, il attend un visa pour revenir...

Ainsi de F., Congolaise (RDC) arrivée à 16 ans, prise en charge par l'ASE de Paris, envoyée en foyer à 300 km pour préparer un CAP "Petite enfance", qu'elle obtient. Elle demande un titre de séjour à la préfecture locale, commence à travailler comme le lui autorise son récépissé de demande de titre. Mais elle a la mauvaise idée de revenir en région parisienne pour y vivre avec son chéri. Changement de préfecture et, patatras! la nouvelle préfecture commence par ne pas répondre pendant un an à sa demande, puis déclare avoir perdu son dossier. Elle redépose son dossier et on lui annonce qu'elle n'aura pas de réponse avant 8 à 10 mois. Son dernier récépissé est périmé depuis plus d'un an: interdiction de travailler. On a protégé et instruit cette jeune fille et, au moment où elle s'apprête à rendre au pays d'accueil sous forme de participation sociale ce qu'elle en a reçu, on la marginalise.

Ces quelques milliers de jeunes étrangers, qui resteront, pour la plupart, dans le pays où ils se sont formés, qui n'ont souvent plus de famille au pays, représentent à peine plus de 2% du budget national de l'ASE, pourquoi les casse-t-on ainsi, dès l'arrivée, ou un peu plus tard? Tient-on à en faire des révoltés pour pouvoir les "supprimer" d'une façon ou d'une autre? Seront-ils plus utiles en prison où ils ont toutes les chances d'échouer faute de ressources, ou auprès des familles, des constructeurs, des malades?

Pourquoi? Pourquoi? Pourquoi?

Martine et Jean-Claude Vernier

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