"Je ne peux plus rencontrer une famille dans la rue la nuit et évaluer la situation sereinement, sachant qu’alors que je lis la fatigue dans les yeux des enfants je vais devoir lui dire que je n’ai pas de solution". Parmi les innombrables abandonnés à la rue, des familles demandeuses d'asile.

A Toulouse comme ailleurs, le 115 ne répond plus. Les places d'hébergement d'urgence manquent partout. Pour les demandeurs d'asile comme pour les autres. Ils ont quitté leur pays, devenu trop dangereux pour eux, et espèrent trouver protection en France. En attendant que l'administration ait statué sur leur demande - un an, deux ans, parfois plus), notre pays est tenu par ses engagements internationaux de leur assurer un minimum de conditions matérielles d’accueil: logement, nourriture et habillement, fournis en nature ou sous forme d’allocation financière (10 euros par jour et par personne). Mais le dispositif d'accueil est totalement débordé et doit renvoyer sur l'hébergement d'urgence, qui n'en peut mais. Petit tour de France.

A Nantes, le Collectif Enfants Etrangers Citoyens Solidaires "participe actuellement, avec des associations, des mouvements et des syndicats de l'UCIJ 44 (Uni-e-s contre l'immigration jetable), ainsi que des familles sans hébergement à une action d'occupation d'un lieu public culturel à Nantes, dans le but de forcer la main au préfet, pour qu'il débloque vite des hébergements d'urgence, non seulement pour les demandeurs d'asile et les déboutés du droit d'asile, mais également pour les personnes de nationalité française. Ainsi, le Collectif de mobilisation "Un toit pour toutes et tous" regroupe donc, non seulement des parties prenantes de l'UCIJ, mais également le DAL, des mouvements politiques et syndicaux, ainsi que des citoyens non encartés. (...) Depuis mercredi 10 octobre, [le mouvement] a débouché sur l'occupation tout à fait pacifique d'une salle du lieu culturel nantais le Lieu Unique, manière de mettre la pression sur les services préfectoraux. Hier, à une délégation reçue par le préfet, celui-ci a parlé de 70 à 80 places disponibles. Et dans la presse locale (Ouest-France et Presse-Océan), on apprend qu'à partir de lundi 15 octobre, une soixantaine de places seraient débloquées, ainsi que 20 autres dans les jours qui suivront. Le nombre varie selon les jours."

A Brest, une voisine blogueuse racontait en septembre dernier l'installation de familles demandeuses d'asile et leur expulsion. "Depuis un an, la préfecture du Finistère refuse quasi-systématiquement de prendre en charge l’hébergement des personnes étrangères en demande de papiers, et notamment des demandeurs/ses d’asile politique. Plus d’une centaine de personnes ont dû dormir plusieurs jours, voire plusieurs semaines, dans les couloirs de l’AFTAM, association mandatée par l’Etat pour accueillir les demandeurs/ses d’asile. Face à l’inertie des pouvoirs publics, les personnes concernées et leurs soutiens occupent des bâtiments publics pour demander des logements.

Les migrant-e-s ont commencé les occupations (mairie, école…) le 10 août. Le 7 septembre, nous les avons rejoint au CDAS de Saint-Marc. Nous en avons été délogé-e-s le 10 septembre par un huissier. Dans la foulée, nous avons occupé la sous-préfecture pour réclamer des logements. Après nous avoir proposé de dialoguer avec lui, le sous-préfet a brusquement changé d’avis et a fait intervenir les forces de l’ordre pour nous évacuer.

Depuis mi-août, les pouvoirs publics ne répondent plus aux demandes de logement des personnes migrantes que par le silence… ou l’envoi d’un huissier, ou bien même de la police, au bout de quelques jours, voire de quelques heures d’occupation."

A Chalon sur Saône, le RESF tire une fois de plus la sonnette d'alarme: "Une famille vient de Russie, l’autre du Kosovo. Une des dames russes est enceinte de quelques mois, la dame kossovare aussi. Le petit garçon kosovar a de l’asthme. Il est 21h, ils vont dormir cette nuit à la dure, dans un refuge de fortune, qui ne les protègera guère du froid du matin ni de l’humidité. Pourquoi ? Nous tirons l’alarme depuis des semaines sur cette atteinte inadmissible au droit d'asile, qui consiste à refuser de recevoir les demandes d’asile de celles et ceux qui se présentent après avoir fui des situations intolérables dans leurs pays, et de les laisser à la rue, sans toit, sans subsistance. Mais le scandale devient tellement systématique qu’il faut bien se rendre à l’évidence : cela va au-delà du coup de griffe à la loi". Et le collectif de conclure dans sa colère: "C’est simple, non ? Abolir le droit d'asile de fait".

Au Havre aussi, témoigne le RESF local, "nous avons des familles qui dorment où elles peuvent, des enfants non scolarisés".

Le collectif RESF de Rouen fait le point des problèmes rencontrés cet été.

"- Des  familles à la rue  avec des  bébés de 2  ou 4 mois

 - Des mineurs  primo arrivants  hébergés dans un hôtel (dont le propriétaire  a été condamné pour proxénétisme), avec un sandwich comme repas du soir

 - Des familles avec  enfants dorment aux  urgences de l’hôpital

Un collectif de travailleurs sociaux  (le collectif 76) occupe avec le soutien du DAL, de  RESF et de quelques autres un  ancien  foyer d’hébergement qui  avait été fermé . Une dizaine de familles y sont actuellement.  Une procédure  d’expulsion est en  route".

A Besançon, "même situation catastrophique pour les familles déboutées de l'asile - toutes mises à la rue par les CADA (centres d'accueil des demandeurs d'asile) -, les primo-arrivants dublinés qui sont baladés de mois en mois et progressivement éjectés des CAUDA (avec bébés), les demandeurs d'asile refusés dans les structures car pas de place pour les héberger. Le 115, qui dispose de 30 places en asile de nuit, est archi-saturé : 28 des 30 places sont occupées par des familles étrangères à la rue. Résultat : le service d'accueil et d'accompagnement social de la Ville ne remplit plus ses obligations vis-à-vis des personnes qui relèvent légalement de lui, et on en arrive à ce que le nombre des repas servis aux "SDF" soit inférieur au nombre de personnes qui se présentent chaque jour à la cantine. (...) L'hôpital, qui acceptait que des familles passent la nuit dans des salles d'attente, leur a signifié que cette "tolérance" ne pouvait durer plus longtemps. Nous avons mis un mois à faire prendre en charge une famille où le père et sa fille de 16 ans sont atteints d'une forme résistante de la tuberculose, personne n'a voulu bouger (...). On nous a répondu que les héberger "poserait un problème de santé publique" !!! Quant aux Roms, condamnés aux tentes et aux campement d'infortune, il y a longtemps qu'ils n'ont plus droit à rien, même les repas des SDF leur sont facturés désormais."

Mais la France d'en haut s'en préoccupe. Le Premier Ministre a déclaré le 20 septembre 2012, en préparation de la conférence de lutte contre l’exclusion: "Nous dégagerons sur les budgets des ministères et répartirons entre les crédits de la veille sociale, de l’hébergement d’urgence et de la prise en charge des demandeurs d’asile. Ces crédits permettront de maintenir les capacités d’accueil existantes, de les étoffer sur les territoires les plus en tension, de privilégier l’hébergement de qualité plutôt que le recours à l’hôtel et enfin de renforcer l’accompagnement des personnes accueillies, y compris à l’hôtel et dans les places ouvertes provisoirement."

A Bourg en Bresse, selon le Comité de Vigilance pour les demandeurs d'asile, "il y a en ce moment plus de 100 demandeurs d'asile primo arrivants, « domiciliés » par Alfa 3A, mais non pris en charge pour tout le reste, c'est à dire pour la mise à l'abri, la nourriture, tout ce qui concerne l'hygiène, et les dossiers de demande d'asile qui doivent être faits dans les 21 jours. Certains sont abrités par des connaissances. Et les autres se sont réfugiés dans les garages proches du Point accueil". 61 personnes, dont 14 enfants, dans 6 garages.

De son côté, le Parlement Européen s'est prononcé [le 19 septembre 2012] pour l'adoption d'une procédure d'alerte en matière d'asile "afin de contraindre les Etats membres à se doter de capacités d'accueil dignes de ce nom pour les réfugiés et les migrants en quête d'une protection. (...) Le texte (...) codifie par ailleurs la jurisprudence de la Cour européenne de Justice, qui a imposé de ne plus renvoyer de demandeurs d'asile en Grèce en raison des mauvais traitements dont ils sont victimes dans ce pays. Cette disposition pourra être invoquée par les demandeurs d'asile qui devront démontrer avoir été victimes de conditions d'accueil dégradantes ou humiliantes dans le pays chargé de gérer leur demande d'asile. L'examen ses fera au cas par cas, a toutefois indiqué la Commission européenne."

Enfin, dans un arrêt du 27 septembre 2012, "la Cour de justice de l'Union européenne a reconnu solenellement le droit des demandeurs d'asile "Dublinés" de bénéficier des mêmes conditions d'accueil que les autres demandeurs d'asile et d'en bénéficier jusqu'au transfert effectif dans un autre pays". Le terme de Dublinés renvoie à un règlement européen qui impose que la demande d'asile soit traitée dans le pays par lequel le demandeur est entré dans l'UE, où il doit donc être renvoyé, généralement contre sa volonté.

Les demandeurs d'asile seront-ils rassurés? Tout sera-t-il bientôt pour le mieux dans le meilleur des mondes? Possible...

Martine et Jean-Claude Vernier

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