Une centaine d'étrangers sans papiers sont en grève de la faim depuis 44 jours pour tenter de sortir du blocage provoqué par la fin de non recevoir opposée par le préfet à leur demande de régularisation. Une grève de la faim presque invisible, un dialogue de sourds sans fin. Cela se passe à Lille, l'une des grandes métropoles françaises.

Notre voisin blogueur philippe alain ne nous tiendra pas rigueur de reprendre un titre de billet que lui inspira la crise d'évacuation de camps de Roms à partir de l'été 2012.

Bien des étrangers sont venus pour travailler, envoyés par leur famille ou leur village gagner ici de quoi les faire vivre là-bas. La loi est ainsi faite qu’il faut être ici depuis dix ans (et le prouver) pour avoir une chance d’obtenir un titre de séjour. Dix ans d’insécurité, de précarité extrême et d'exploitation au travail, c’est long. D’où les collectifs qui se regroupent autour d’un slogan logique dans sa radicalité : "Régularisation de tous les sans-papiers" (Tiens, un alexandrin ! Au pays de Racine et Hugo…). Ils lancent des actions spectaculaires, telle l’occupation de la Bourse du travail à Paris en 2009, créant parfois incompréhension et malaise chez les associations "amies" et les syndicats. Et ils tentent de négocier les régularisations directement avec le préfet.

Le CSP59 (Comité des sans papiers 59) est actif dans le Nord depuis le milieu des années 1990. Un livre co-écrit par une partie de ses membres permet de se faire une idée "de l'intérieur" de la trajectoire et du rapport à la société d'"accueil" de ces personnes que l'on ne voit que trop comme un bloc abstrait: la république à l'école des sans papiers.

Les négociations avec les préfets successifs ont connu des phases contrastées. Après leur exclusion de la réunion mensuelle de concertation par le préfet qui n'appréciait pas leur attitude - "on nous demande de « mettre de l’eau dans notre vin » parce que nous tiendrions des propos « durs », mais quand le délégué de Florange crie sa révolte en parlant de « trahison » après l’agitation par le gouvernement de la « menace » de la nationalisation, personne n’allègue des « propos durs » pour les discriminer comme le fait la préfecture pour le CSP59" - le dialogue de sourds s'était installé. Le 2 novembre 2012, "les sans papiers qui occupent depuis ce matin la maison de la médiation, porte de Paris à Lille, face au blocage de la situation, viennent de voter en assemblée, la grève de la faim qu'ils ont décidé d'entamer immédiatement". Les grévistes seront 120.

Le 8 novembre, ils occupent brièvement le siège de la fédération Nord du Parti Socialiste, bientôt délogés par les forces de police. Le CSP59 persiste dans sa revendication: "Une telle situation est entièrement de la responsabilité du préfet lui-même qui n’aura pas pris la mesure de la détresse dans laquelle il a mis les sans papiers, qui pourtant, ne demandaient que le droit de pouvoir défendre leurs dossiers. Il est clair qu’avec la grève de la faim déclarée par les sans papiers, à la revendication initiale s’ajoute celle de la régularisation de la liste qui sera déposée en préfecture à partir du 19 novembre prochain.".

Le 25 novembre, toujours en grève de la faim et toujours sans signal d'écoute de la préfecture, ils occupent un temple protestant de Fives-Lille d'où ils seront délogés le 4 décembre dans la soirée, et méthodiquement répartis dans divers hôpitaux du département :

- 12 au CHR de Lille

- 12 à l’hôpital Saint-Vincent

- 3 à l’hôpital Saint-Philibert

- 7 à l’hôpital Provo de Roubaix

- 6 au CH Dron de Tourcoing

- 6 à l’hôpital de Wattrelos

- 8 à l’hôpital de Seclin

- 7 à l’hôpital d’Armentières

- 7 à l’hôpital de Valenciennes

- 7 à l’hôpital de Denain

- 7 à l’hôpital de Douai

- 7 à l’hôpital d’Hazebrouck

- 7 à l’hôpital de Lens. Ils étaient encore 96 au total.

Leur mouvement est soutenu par des élus, par la Ligue des Droits de l'Homme, la Fédération des Associations de Solidarité avec les Travailleur-euse-s Immigré-e-s (FASTI, la CGT Éduc’Action Nord, par les militants qui se retrouvent au rassemblement quotidien à 18h30 Place de la République à Lille.

Aujourd'hui, selon le CSP59, "les grévistes de la faim sont éparpillés dans les structures d’hébergement "Grand Froid" pour la majorité et dans les hôpitaux pour la minorité qui est systématiquement jetée ensuite aux portes des urgences comme c’est le cas des sept grévistes qui ont passé la nuit d’hier à -4°C à terre devant l’hôpital Saint Vincent. Le message implicite : la grève de la faim n’existe pas, c’est une invention machiavélique du CSP59". L'un d'entre eux, enfermé au centre de rétention administrative de Lesquin en vue de son expulsion vers l'Espagne, a été libéré le 14 décembre sur décision du tribunal administratif.

Malgré une rencontre en Préfecture le 7 décembre; où le CSP59 était accompagné de la LDH, du MRAP, du GRIAM et du Collectif Afrique, selon le CSP59 "les pressions auprès des grévistes de la faim ne cessent d'augmenter, (...) la Préfecture et le ministre de l'Intérieur poursuivent leur acharnement et refusent d'entendre la juste revendication des Sans Papiers en grève de la faim".

Le ministre de l'Intérieur vient d'adresser aux préfets une longue série de préconisations visant à améliorer l'accueil des étrangers en préfecture. Puisse-t-il être entendu...

 

Martine et Jean-Claude Vernier

--

Deux clics: si vous avez raté les billets récents de Fini de rire et le sommaire complet du blog.

Et un troisième pour être informé par courriel de la mise en ligne des nouveaux billets.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

Tous les commentaires

Il ne faut pas seulement demander la régularisation de tous les sans papiers.

Il faut aussi, inlassablement, expliquer pourquoi.

Idem du vote des étrangers.

Ce billet a ceci de pertinent qu'il s'appuie sur une démonstration sommaire pour étayer l'idée.