Une immigration heureuse

Au delà des discours sur les étrangers qui n'ont plus la cote (mais l'ont-ils jamais eue?...), malgré une législation repoussante, le travail de fourmi de leurs amis les aide à prendre leur place dans la société. Récit d'un Français-pas-de-souche devenu l'un des maillons de la chaîne de l'accueil.

Au delà des discours sur les étrangers qui n'ont plus la cote (mais l'ont-ils jamais eue?...), malgré une législation repoussante, le travail de fourmi de leurs amis les aide à prendre leur place dans la société. Récit d'un Français-pas-de-souche devenu l'un des maillons de la chaîne de l'accueil.

Je viens de l'Angola. Je suis venu en France à 20 ans pour ma scolarité. J’étais étudiant en génie civil ; à la fin de ma formation, la guerre civile avait repris en Angola. J’ai décidé de ne pas repartir. L’armée angolaise voulait des gens pour gérer les ponts détruits, trouver des solutions pour faire passer l’armée quand tout est démoli ; ils ne m’auraient pas lâché. Je n’avais pas envie de ça.

J’ai commencé avec les problèmes de papiers ; c’était l’époque des lois Pasqua du gouvernement Chirac arrivé en 1993. J’étais là depuis 1984. À l’époque, on pouvait obtenir la carte au bout de dix ans. Ils ont vraiment commencé à durcir à ce moment-là. Je vivais à Nancy et là, j’ai découvert l’enfer d’être un sans papiers : pas de logement, pas de ressources, tout ce qu’on peut imaginer. J’ai été aidé par des amis, à droite et à gauche, dans des chambres de cité universitaire, la solidarité étudiante.

Un jour, j’ai été convoqué, j’avais reçu une IQTF ("invitation" à quitter le territoire français). J’avais trente jours pour quitter le territoire et je l’ai pas fait. À la fin j’étais sensé aller à la préfecture pour remettre tous mes papiers. Entre temps, avant l’expiration des trente jours, j’avais découvert le monde associatif, la Ligie des Droits de l'Homme (LDH), la Cimade, SOS Racisme, Amnesty international. Une découverte ! Moi qui avais toujours imaginé vivre dans un pays égoïste du chacun pour soi, j’ai découvert que d’autres pouvaient se battre pour moi alors que je n’avais rien à leur donner. J’étais reçu pour des rendez-vous comme si j’étais un patient, mais c’était pour parler de mon cas. Ma situation matérielle et sociale était dramatique, j’étais vraiment surpris de voir ces gens venir m’aider.

Donc, le jour de l’expiration du délai des trente jours j’étais convoqué à la préfecture, c’était en avril 1993. Je risquais d’être arrêté et expulsé. Une personne qui était le président de la LDH d’Alsace s’est proposée de m’accompagner pour que je ne sois pas seul. On a pris rendez-vous à côté de la préfecture. Au téléphone, il s’est décrit ; je ne l’avais jamais rencontré. On s’est vus une demi-heure avant le rendez-vous. Il m’a payé un verre, m’a mis en confiance et, juste au moment du rendez-vous, quatre personnes, des profs de l’université nous ont rejoints ; ils s’étaient déplacés pour apporter du poids à ma démarche ; je ne savais pas qu’ils allaient venir, c’était une surprise. Au guichet, l’employée faisait son boulot, elle a dit que je pouvais être expulsé à tout moment. Elle ne semblait pas très à l’aise, mais les gens avec qui j’étais argumentaient, disant que j’avais fait une scolarité sans accroc et qu’il y avait un vrai risque à m’expulser à ce moment-là. L’employée argumentait et a dit un moment que malgré la situation en Angola, ils ne pouvaient pas m’accorder une prolongation de séjour faute de ressources en France. Et là, le président de la LDH, que j’avais rencontré une heure auparavant, a sorti de sa poche un papier et un stylo et a écrit : je, soussigné... déclare prendre en charge toutes les dépenses que monsieur Neto etc... La préfecture n’avait plus d’arguments et a décidé de me prolonger en tant qu’étudiant quelques mois de plus.

Ensuite j’ai encore fait une année d’études et puis j’ai trouvé du travail et, après le parcours du combattant habituel, j’ai réussi à avoir la carte d'un an. Je n’ai jamais réussi à avoir la carte de dix ans. Un jour, j’ai demandé la naturalisation mais c’était pour peser sur ma demande de dix ans, et ma demande à été acceptée. La décision de naturalisation a été signée le 8 août 1998 mais ça m’a été notifié beaucoup plus tard. Donc, au mois de septembre on m’a encore refusé la carte de dix ans alors qu’au même moment, on me naturalisait français.

J’avais une dette morale à l’égard de tous ces militants associatifs et j’avais besoin de venir aider. Après avoir pris le temps de me reconstruire, j’ai adhéré à la LDH. Ceux qui se font régulariser, s’ils pouvaient venir grossir les rangs des militants ce serait bien, mais c’est difficile de le faire tout de suite, il faut du temps, il faut se reconstruire.

Quand tu es diplômé, que tu t’attends à un avenir brillant et que tu te retrouves avec des bons alimentaires du Secours Catholique pour survivre, c’est très dur. Surtout dans une ville de province où tout le monde se connaît.

Quand j’ai commencé à militer, je m’étais juré que je m’occuperais de tout sauf des sans papiers, et puis l’actualité m’a rattrapé. J’ai toujours eu peur d’aller trop loin... Pas envie de me retrouver à héberger quelqu'un et de ne pas pouvoir lui dire de partir, ne pas pouvoir inviter une fille ou aller jusqu’à épouser une fille pour qu’elle ait des papiers. Je sais que je risque de ne pas pouvoir respecter les limites que je me fixerais. Tout sauf les sans papiers - et finalement l’actualité est là.

En avril 1994 une IQTF, et en août 1998, français : entre les deux quatre ans seulement ! Avec le recul on se demande comment tourne l’administration ; il y a quelque chose qui ne va pas : de pestiféré à citoyen en quatre ans !! Je vais aux permanences RESF (Réseau Éducation Sans Frontières) et ,avec la Ligue, on prend en charge des cas difficiles qui demandent une grosse expertise juridique.

Une belle histoire : Patrice, celui de la LDH de Nancy, m’avait dit qu’il attendait un enfant et moi je m’étais juré que je le contacterais le jour où j’aurais fait quelque chose de bien, pour lui dire qu’il n’avait pas fait ça pour rien. Et je l’ai recontacté dix ans après. J’ai appelé chez lui et c’est un jeune garçon qui m’a répondu, ça m’a beaucoup ému. On s’est donné rendez-vous au même bistrot que dix ans avant.

Je lui ai rendu le document qu’il avait signé ; il ne s’en souvenait pas. Il était très content et je lui ai dit que je m’étais engagé à la LDH, que j’étais président de ma section, comme lui à l’époque. Il m’a dit qu’il avait pris du recul par rapport au monde militant parce qu’il ne voyait pas le résultat mais que mon cas montrait que ça menait quelque part, ça lui montrait que ses années de militantisme avaient servi à quelque chose puisque j’avais pris le relais.

Les sans papiers, en 2010 je ne faisais quasiment plus que ça. Par exemple, j’accompagnais quelqu’un, que je déclarais héberger, à la préfecture pour que cette personne ne risque pas d’avoir des soucis. C’est une chance, s’il arrive à avoir ses papiers. Ce sera un peu parce que quelqu’un m’a aidé avant et si la chaîne se poursuit...

Maintenant je vis au Luxembourg depuis plus de deux ans et m'y plais beaucoup. L'Angola a changé, elle s'est démocratisée et j'effectue des voyages réguliers désormais... ce qui était impensable il y a peu. Bref beaucoup de changements, vie militante entre parenthèses, bien que la situation pour les droits de l'Homme en France et dans le monde n'ait jamais semblé aussi catastrophique... je réfléchis à des nouvelles formes d'engagement.

Extrait de "Marie-Cécile Plà, Les papiers, le combat de la dignité, à paraître aux éditions de L'Harmattan".

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