Des exilés perdus entre Italie et France, des habitants solidaires mais débordés

Des nouvelles terrifiantes, d'aujourd'hui 15 novembre 2016, sur la situation dans cette vallée de La Roya que les réfugiés tentent de prendre depuis Vintimille pour espérer arriver en France. Une solidarité individuelle et collective forte, face à l'inaction des pouvoirs publics, police exceptée. Et l'hiver n'attendra pas...

Des militants associatifs viennent s'informer de la situation et des besoins d'assistance aux réfugiés qui tentent de traverser la montagne

Nos contacts de l'association Roya citoyenne sont ce matin accaparés par des urgences dont nous ne connaissons pas les détails. Nous allons donc à la rencontre de C., qui est sous le coup d'une procédure judiciaire pour avoir aidé à la création d'un camp qui n'aura duré que quelques jours, les autorités l'ayant démantelé aussitôt. Il lui est également reproché d'avoir aidé des personnes en situation irrégulière à transiter en la vallée de La Roya et le reste du territoire Français. Nous le retrouvons sur la place du marché, devant un petit stand ou il semble vendre la production de son exploitation située un peu plus bas dans la vallée. Il nous explique qu'aujourd'hui encore il héberge des migrants de passage, tout comme de nombreuses personnes de la vallée sensibles à la condition de ces gens.

H, qui nous rejoint à notre table, nous livre un topo sur la situation géographique de la vallée (enclave Française avec un accès par l'Italie via Vintimille ou par Cuneo après le col de Tende, au fond de la vallée). Elle nous fait part de la situation, délicate pour tous les migrants mais en particulier pour les mineurs, qui sont censés être pris en charge par les services sociaux du département, l'aide sociale à l'enfance (ASE). Malheureusement, pour ceux qui sont arrêtés par la Police aux frontières (PAF), peu d'attention serait portée à leur âge, et les bénévoles soupçonnent des renvois vers Vintimille et sur le sud de l'Italie, y compris pour ces mineurs. L'exemple le plus récent date de samedi 12 novembre, à Breil sur Roya où, lors d'un rassemblement mettant en avant les actions solidaires, un groupe de migrants, qui allait chercher refuge dans l'église et le local de l'association musulmane, a été encerclé puis pris en charge par la PAF. 17 mineurs ont été expulsés directement à Vintimille, procédure totalement illégale.

H., toujours elle, revient sur les conditions d'accueil chez les particuliers. Certains resteraient 4 ou 5 jours chez les personnes qui les hébergent, le temps pour eux de trouver des solutions pour la suite de leur parcours. Les problèmes de santé sont nombreux, des soins sont dispensés par certains des habitants ou un groupe de Médecins du monde (MDM) constitué d'aides soignantes, d'infirmières et d'un médecin. Le matériel médical est mis à disposition par MDM, mais les pharmacies locales participeraient assez facilement en apportant un soutien ponctuel en matériel.

Nous l'interrogeons sur un groupe que nous avons croisé hier soir en arrivant, ceux-ci remontaient à pied sur le bord de la route vers le haut de la vallée. H. nous explique que les migrants, méconnaissant pour certains la géographie du coin, s'attendent à trouver un accès facile au territoire français par cette vallée, alors que celle-ci débouche en fait sur l'Italie et Cuneo. Un réseau de "passeurs solidaires", dont les médias avaient déjà rapporté les activités, était très actif dans la vallée, organisant un passage tout les deux jours, par des sentiers de montagne.

En une matinée, nous avons rencontré une dizaine de personnes, dont les envies d'aider, les manières d'agir semblent variées, l'urgence de certaines situations a impliqué un nombre de personnes très important, pas forcement proches de collectifs existants, et agissant de leur propre initiative. Il nous est difficile de comprendre qui organise quoi et avec quels moyens. Des journalistes sont sur place, et semblent vouloir faire un constat précis de la situation.

Il est midi, je dois retrouver une autre personne qui monte de Nice pour nous rencontrer. Nous avons contacté deux bénévoles qui distribueront ce soir de la nourriture lors d'une maraude, à Vintimille, ce qui n'est pas autorisé par les autorités. Nous prendrons le risque de nous y joindre afin de mieux comprendre la situation, et surtout évaluer quels sont les besoins pour les achats de nourriture que nous prévoyons.

13h00 : Nous nous rendons chez des particuliers qui acceptent de mettre à disposition un local pour stocker les vêtements que nous avons amenés, mais aussi d'autres déjà déposés par des citoyens de la vallée. L'urgence dans la vallée de La Roya ne leur a pas permis d'aménager ce local ; dès demain nous irons donc acheter de quoi le meubler afin de l'aménager au mieux, histoire de faciliter la vie de ces personnes, pour certaines bénévoles d'associations, pour d'autres simples civils qui, devant des situations, des histoires dramatiques, ont pris le parti de contribuer à l'effort de solidarité.

15h30 : Nous nous rendons sur un terrain où une vingtaine de migrants (mineurs pour la majorité vu leurs visages enfantins...) sont installés, dans des tentes, des abris de bois non isolés. Certains ont déjà tenté un passage vers la France, une fois, deux fois… L'appellation « boucle Vintimille, Breil sur Roya, Sospel, Vintimille » prend tout son sens devant les explications qui nous sont données. Les migrants grimpent cette vallée depuis que la frontière côtière, l'autoroute et la voie ferrée sont étroitement gardées par les autorités. Pour ceux qui tentent le passage par ces voies, c'est (presque) aujourd'hui le retour direct vers le Sud de l'Italie, ou vers Vintimille pour les mineurs, qui normalement devraient être PRIS EN CHARGE PAR LES SERVICES SOCIAUX FRANÇAIS…

On nous raconte que lorsque les premiers migrants sont arrivés, certains habitants se sont mobilisés, allant jusqu'à utiliser des chemins de montagne pour faire passer la frontière à ces migrants. Ce réseau, dont certains d'entre vous ont peut être entendu parler, a été présenté dans les médias comme un groupement de "passeurs solidaires", sauf qu'aujourd'hui, la multiplication des arrestations fait craindre à ces citoyens de perdre leur permis de conduire, et d'être sous le coup de poursuites judiciaires, avec l'interdiction de quitter les Alpes Maritimes.

C'est là que ça se gâte, les migrants continuent d'affluer, s'engouffrant dans ce cul de sac qu'est la vallée de La Roya. Les hébergeants d'une nuit ne savent plus quoi faire devant les demandes des migrants de les emmener, de les guider à travers la montagne qui de toute façon sera dans quelques dizaines de jours tout bonnement impraticable… Alors, certains, comme ceux croisés le soir de notre arrivée, tentent de nouveau le passage par la voie ferrée, de nuit, à travers des tunnels longs de 800 mètres et des militaires Italiens à leurs trousses. Plus personne n'est étonné de voir revenir les mineurs le lendemain même depuis Vintimille, et ceux considérés comme des adultes quelques jours plus tard…

Lorsque j'explique à ces gens que les médias, les politiques et les associations d'importance impliquées auprès des migrants risquent de leur dire qu'ils ont eux-mêmes créé l'appel d'air, ils me racontent les premières arrivées, sur un ton grave, presque honteux d'avoir aidé ces gens et de la situation actuelle… Ce qu'ils décrivent est pire que tout ce que j'ai pu voir jusque-là !!! Des personnes blessées, vêtues de shorts, de débardeurs et de claquettes, soumis à la gale dont l'ampleur chez certains fut à décourager des bénévoles soignants locaux… Bien sûr, leur assurer un traitement est impossible, le peu de stabilité à laquelle ces gens ont droit ne le permet pas..., « hormis percer les cloques les plus vilaines et désinfecter, il n'y a rien à faire » nous explique une dame qui est intervenue plusieurs fois sur ce genre de cas. Les cas d'adolescentes enceintes, violés sur leur parcours, ne sont pas exceptionnels…

« Comment ??, alors, me demandent tous ces citoyens français solidaires, ...aurions nous pu ne rien faire ??? Nous ne sommes pas aller chercher ces gens, nous étions bien loin dans notre vallée isolée des problèmes de migrations européens » m'expliquent la plupart d'entre eux.

Et effectivement, en étudiant bien la configuration de la région, on comprend que tous ces panneaux, indiquant France, depuis Vintimille et en direction de la vallée de La Roya, ont à eux seuls suffi à orienter les migrants vers là-bas lorsque Menton, Nice et les routes de passage côtières ont été verrouillées. Aujourd'hui, il n'y a plus de solution pour La Roya, l'hiver arrive, les passages ne se font plus, ou très peu et dans la peur, pour les migrants comme pour les "passeurs citoyens". Mais les migrants continuent d'arriver. L'État, absent hormis pour reconduire (expulser, pourchasser, menacer…) ne répond absolument pas à ses obligations de mise à l'abri des tout ces gens, pas même pour les mineurs… Il faut croire que la situation géographique de cette vallée en a fait un territoire oublié de la République Française, de ces belles valeurs qui nous sont sans cesse rappelées et pour lesquelles les habitants de La Roya semblent se battre...

J'ai personnellement tenté de prendre le temps d'expliquer à certains de ces migrants qui demandaient aux citoyens français présents de les emmener, que la situation était trop dangereuse, que nous voulions tous les aider, mais que perdre son permis, son job et l'accès à son propre département étaient devenu des conséquences bien trop lourdes à porter pour tous ces gens… L'un d'eux m'a alors interpellé : « Moi, j'ai pris sur moi de porter sur mon dos un enfant que je ne connaissais même pas pendant la traversée de tout un pays !!!, vous devez nous aider !!! » Le pays en question, c'est la Libye, et la mort assurée, les organes en moins, pour tout enfant seul...

Les habitants de la vallée présent n'arrivant que difficilement à dire non, j'ai soudain pris conscience d'une terrible réalité ; ...la semaine prochaine ces migrants seront encore là, arriveront encore nombreux, alors que les possibilités de passage sont quasi nulles, et qu'on ne peut demander à des associations et des civils de subvenir aux besoins de tout ces gens… Ils sont d'ailleurs les premiers à reconnaître qu'ils n'en ont pas les moyens, que l'on court droit à la catastrophe, soit parce que les migrants tenteront le passage de la montagne, avec de fortes chances de s'y perdre et d'y mourir gelés, soit parce qu'ils seront de plus en plus nombreux à reprendre les anciennes routes (voie ferrée et autoroute…), multipliant du même coup les accidents du même type que ceux qui ont causé trois morts le mois dernier.

Vous comprendrez, (ou pas), que ce premier compte rendu est sans images, que la détresse sur place ne m'a permis à aucun moment d'immortaliser des scènes de vie comme nous l'avions fait à Calais. De vie, il n'y a plus vraiment en Roya… on attendset on a peur, peur de la suite qui s'annonce si proche et si sombre…

Il y a des choses à faire, pour chacun d'entre nous, où que nous soyons, prenez vos claviers, vos stylos, et vos téléphones, contactez la préfecture des Alpes Maritimes, la direction des services sociaux du département, faites part de votre indignation et de votre intention de ne pas rester sans réagir face aux futurs morts qui sont, d'ores et déjà, annoncés… Nous avons laissé faire en Méditerranée, à Lampedusa, à Lesbos et dans bien d'autres endroits si proches de chez nous… Aurons nous la lâcheté, l'indécence et le "courage" de ne rien faire de plus pour La Roya ?…

Valentin PORTE,Breil sur Roya, le 15/11/2016

Et du côté des autorités ? Voici un témoignage du groupe Cimade des Alpes Maritimes

Jeudi 10 novembre, nous avons assisté à Breil sur Roya à une réunion organisée par la mairie, en présence du maire et de nombreux participants, associatifs ou non  (dont ADN, Amnesty, CD06 , Coviam, Cimade, Diocèse de Nice, LDH, MDM, mairie de Saorges, Musulmans Breillois, Pastorale des Migrants, Paroisse de la Roya, RESF, Roya CItoyenne et le SAF). La question débattue était de savoir comment trouver un lieu d'accueil provisoire pour les 10 à 50 personnes qui arrivent chaque jour à Breil, en venant de Vintimille dans des conditions périlleuses. Jusqu'à présent, ce sont les habitants de Breil qui les hébergent et les nourrissent. Cela devient insupportable.

Malheureusement, pas de lieux disponibles (une église, oui, mais pas chauffée, un local désaffecté mais dans une zone inondable). Le maire n'a pas de local et de toutes façons ne veut pas "créer d'appel d'air".

Au milieu de la réunion sont arrivés 18 jeunes migrants (dont 12 mineurs) amenés par un militant qui, lui aussi,doit passer au Tribunal pour avoir ouvert un local désaffecté.

Conclusion de cette réunion : toutes les forces présentes doivent intervenir auprès des pouvoirs publics du département pour qu'ils prennent leurs  responsabilités, en tout premier lieu à l'égard des mineurs.

Que sont devenues les 18 personnes arrivées dans la salle ? Six d'entre elles, majeures, ont été hébergées chez les habitants ! Quant aux 12 mineurs restés dans la salle de réunion, une ​avocate du Syndicat des avocats de France nous dit : « ils ont rempli une requête aux fins d'assistance éducative. »

 

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