Vagabonds d'hier, sans-papiers d'aujourd'hui?

Politique de l'immigration, politique du vagabondage. Dans le discours et l'action du pouvoir, on peut voir une continuité frappante (c'est le cas de le dire) entre le traitement infligé aux vagabonds d'avant l'industrialisation et celui réservé aux étrangers sans papiers d'aujourd'hui.
Politique de l'immigration, politique du vagabondage. Dans le discours et l'action du pouvoir, on peut voir une continuité frappante (c'est le cas de le dire) entre le traitement infligé aux vagabonds d'avant l'industrialisation et celui réservé aux étrangers sans papiers d'aujourd'hui.

 

La lecture d'un livre pas tout à fait récent de Robert Castel. (Les métamorphoses de la question sociale, Gallimard, 1995, pp 143-150), a soudain éveillé des échos inattendus. Il y était question des vagabonds dans la société de l'Ancien Régime. Les vagabonds étaient ces personnes qui, ne trouvant pas de travail là où la société post-féodale/pré-industrielle leur assignait une place, étaient partis en chercher ailleurs, où pourtant cette même société ne leur en reconnaissait aucune.

A quelques mots près, nous reconnaissions, dans la relation du pouvoir politique aux vagabonds d'hier, celle des milieux politiques et économiques aux étrangers sans papiers d'aujourd'hui. Moyennant un petit lexique.

Vagabonds: sans-papiers

Sur la stigmatisation du vagabond, terreur des campagnes et responsable de l'insécurité des villes, les témoignages sont innombrables. On se contentera d'en citer un seul, représentatif d'une répulsion séculaire qui a survécu aux progrès des "Lumières".

"Les vagabonds (…) sont, pour parler sans figure, des troupes ennemies répandues sur la surface du territoire,qui y vivent à discrétion comme dans un pays conquis et y lèvent de véritables contributions sous le titre d'aumônes."

On comprend dès lors que la répression du vagabondage ait été pour l'essentiel une "législation sanguinaire", selon la qualification dont Marx a stigmatisé les lois anglaises en la matière: si le vagabond est placé hors la loi des échanges sociaux, il ne peut attendre merci et doit être combattu comme un être malfaisant.

Bannissement: expulsion

Une politique de l'immigration qui roule au dopage du chiffre des expulsions (1/3 de citoyens européens qui reviendront librement) orchestre la "disparition fantasmée" d'un mouvement humain irrépressible.

La mesure la plus primitive et la plus générale prise à l'égard du vagabond est le bannissement. Elle découle directement de sa qualité d'étranger dont la place est n'importe où, pourvu que ce soit ailleurs. Cependant, le bannissement représente une sanction à la fois forte et totalement inefficace. Condamnation très grave, parce qu'elle réduit le vagabond à errer perpétuellement dans un non man's land social, tel un animal sauvage repoussé de partout. Mais, de ce fait, le banni transporte avec lui, irrésolu, le problème qu'il pose.

Ce n'est pourtant qu'en 1764 que la dernière ordonnance royale de la monarchie française reconnaît explicitement l'inanité de la mesure: "Nous avons reconnu que la peine de bannissement ne permet pas de contenir des gens dont la vie est une espèce de bannissement volontaire et perpétuel et qui, chassés d'une province, passent avec indifférence dans une autre où, sans changer d'état, ils continuent à commettre les mêmes excès". Le bannissement figure la disparition fantasmée du vagabond davantage qu'il ne la réalise.

Pendaison de vagabonds: incendies de squats et autres immeubles insalubres

Certes, ce n'est plus le pouvoir qui tue directement. Mais l'acceptation par notre société de l'insalubrité et du confinement pour les plus pauvres conduit au même résultat.

L'exécution capitale, en revanche, accomplit en acte la mort sociale que constitue déjà le bannissement. (…) Ainsi, non seulement le vagabondage est en lui-même un délit, mais il peut constituer le délit suprême. Cette solution extrême n'est toutefois pas à la mesure du problème. Quel qu'ait pu être le nombre de vagabonds condamnés à mort et exécutés (ndlr. Des milliers, tout de même), il est dérisoire au regard du nombre de ceux qui ont continué à "infester le royaume".

Travail forcé: travail au noir

Là encore, aucune législation pour encourager le travail au noir, mais une tolérance envers les employeurs qui y ont recours. Convenons que les qualifier de "patrons voyous" est une sanction somme toute assez bénigne.

Le travail forcé est une réponse non seulement plus modérée, mais aussi plus réaliste, s'il est vrai qu'il peut rendre utiles ces "inutiles au monde". Il constitue la grande constante de toute la législation sur le vagabondage. Dès 1367, à Paris, les vagabonds arrêtés effectuent des travaux publics comme curer les fossés ou réparer les fortifications. (…) La peine des galères sera jusqu'à la fin de l'Ancien Régime (ndlr. Et même au delà, voir Les Misérables) une condamnation particulièrement redoutée des vagabonds, d'autant que la nécessité de renforcer les équipages royaux peut déclencher ponctuellement des chasses aux vagabonds.

Primes à la capture des vagabonds: quotas d'expulsions

Dans le jargon policier, la "batonnite" est la façon de mesurer la réalisation des objectifs chiffrés qui leur sont fixés. Une interpellation au faciès: un bâton; une mise en rétention: un bâton - même en sachant que la personne a toutes les chances d'être délivrée par la Juge des Libertés et de la Détention parce qu'on n'a pas respecté intégralement la procédure.

La déportation aux colonies est une autre formule de travail forcé, décidée par une ordonnance du 8 janvier 1719. Mais la maréchaussée, qui touchait une prime pour chaque capture, mit un tel zèle dans l'application de la mesure que cette dernière suscita un intense mécontentement et fut rapportée dès juillet 1722. Elle est cependant restée une référence fréquente jusqu'à la fin de l'Ancien Régime pour de nombreux "faiseurs de projets" soucieux de "purger le royaume de sa gueuserie" tout en rendant les vagabonds "utiles à l'Etat".

Travail obligatoire par l'enfermement: ateliers clandestins

La prolifération pas vraiment contrôlée des ateliers clandestins enferme les ouvriers et ouvrières étrangers dans des bulles-lieux de vie où l'on ignore aussi bien le droit du travail que la langue locale. On a vu des ouvrières thailandaises de plus de 50 ans apparaître au grand jour après 15-20 ans de présence/absence, au moment de leur expulsion – pas toujours réussie, car la mobilisation paie.

Le travail obligatoire par l'enfermement est une autre mesure périodiquement préconisée pour résoudre le problème. (…) Dans le contexte du mercantilisme se développe l'ambition de mobiliser toute la force de travail du royaume pour assurer sa puissance. (…) La rémunération du travail est calculée pour être, dit un mémoire de 1778, "au-dessus de la prison, au-dessous du soldat".

Quant à la rémunération "au-dessus de la prison, au-dessous du soldat", c'est le quotidien du migrant auquel la préfecture refuse le droit au séjour: pas de salaire minimum pour les sans-papiers, avec ou sans feuilles de paie.

Obsession de blogueurs spécialisés ou continuité troublante? A toi, lecteur, d'en juger:

 

Martine et Jean-Claude Vernier

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