Romitude

Un racisme ordinaire s’est infiltré dans notre société. Une des jeunes femmes à mes côtés me dit sur un ton las et résigné : « On a l’habitude. On nous traite souvent comme ça dans la rue. »

Un racisme ordinaire s’est infiltré dans notre société. Une des jeunes femmes à mes côtés me dit sur un ton las et résigné : « On a l’habitude. On nous traite souvent comme ça dans la rue. »

Sur un banc d’une rue du quatorzième arrondissement parisien, le matin, à l’heure de l’école vers laquelle de jeunes enfants accompagnés de leurs parents se dirigent. À mes côtés, deux couples et six enfants. Nous sommes l’objet de regards insistants, de haussements d’épaules. Les enfants qui viennent vers nous sont priés d’accélérer le pas. Un homme d’une quarantaine d’années s’arrête devant nous. Il s’adresse à moi : « Tant qu’il y aura des gens comme vous, Madame, on n’est pas prêts de s’en débarrasser. »

Je réagis avec fermeté en signifiant à ce passant que nous occupons l’espace public au même titre que lui. Il s’éloigne en maugréant. Ce « racisme ordinaire », relayé par une politique sécuritaire et discriminatoire et par certains médias, s’est infiltré dans la société civile.

Une des jeunes femmes à mes côtés me dit sur un ton las et résigné : « On a l’habitude. On nous traite souvent comme ça dans la rue. »

Elle exprime par là, non seulement sa mise hors la vie sociale, mais aussi sa démission. Car « être injurié, c’est être exposé à la possibilité mortelle de ne plus pouvoir désirer son propre désir de réplique ».

Que faisons-nous sur ce banc ? Ce matin-là, en lien avec une association de l’Essonne, je tente de gérer pour ces deux familles roms de nationalité roumaine les conséquences du démantèlement du bidonville de Vigneux-sur-Seine. Plusieurs mois ont passé depuis leur expulsion. Presque chaque jour, il faut chercher des solutions, souvent de fortune, pour le logement, la maladie d’un enfant, la faim, le renouvellement du peu de papiers administratifs auxquels ils ont accès.

Mais, au fait, se débarrasser de qui ?

De ceux que l’on désigne Roms.

De ressortissants communautaires roumains ou bulgares.

Donc, de citoyens européens, citoyens qui ont droit à la liberté de circulation et à la liberté d’installation.

Oui, mais… les mesures transitoires ne sont toujours pas levées. La France attend la date butoir imposée par l’Union européenne (décembre 2013). Elle laisse ainsi se développer les rejets et la construction de la figure du bouc émissaire avec son cortège de préjugés. Les mesures transitoires limitent l’exercice de ces libertés fondamentales. Certes, les ressortissants roumains ou bulgares peuvent venir s’installer sur le territoire français mais, au bout de trois mois, ils doivent justifier de ressources suffisantes afin de ne pas se trouver en situation de complète dépendance par rapport au système d’assistance sociale français. Les Roms qui n’ont pas de titre de séjour, sont exposés à être expulsés. La délivrance du titre de séjour est conditionnée par l’obtention d’un contrat de travail, lui-même conditionné par une autorisation de travail délivrée par les préfectures. Il faut trouver un employeur… Mission quasi impossible. Les Roms ne sont donc ni citoyens communautaires à part entière ni migrants non communautaires.

Que peut-on attendre de la levée de ces mesures transitoires ? L’entrée dans le droit commun : accès au travail sans mesures spécifiques, accès au logement, accès à la scolarisation, accès au système de soins.

Il faudra compter avec le renforcement des peurs. « Ils vont prendre le travail des Français, etc. » Pour être effectifs, ces nouveaux droits nécessiteront des politiques de l’emploi, du logement, de la santé qui s’attaquent aux véritables racines de la précarité et pas seulement à la précarité des Roms. Elles devront éviter la concurrence entre les plus démunis.

Lorsqu’un démantèlement est attendu, la présence policière, le comptage des caravanes roulantes et non roulantes, la distribution de nombreuses OQTF (obligations de quitter le territoire français) les jours précédents, sont autant d’indices qui ne trompent pas. Certaines familles décident alors de partir afin de ne pas revivre la brutalité de la énième expulsion (jusqu’à dix et plus). C’est d’ailleurs le cas d’un des couples qui m’accompagne ce matin-là. Faute d’avoir retrouvé un terrain où se réimplanter et faute d’être pris en charge par un CCAS (Centre communal d’action sociale), ils sont voués à la rue, avec leurs trois enfants âgés de trois à neuf ans. Les services administratifs argueront que ce couple a « choisi » par lui-même des solutions.

Comme chaque jour, tentative sans succès de joindre le 115 pour obtenir un hôtel. Ce sera encore l’hébergement d’urgence. Cette dernière solution est systématiquement écartée par le couple, car elle implique l’éclatement de la famille pour les nuitées octroyées : les femmes et les enfants dans une structure d’accueil d’urgence, les hommes dans une autre, à plusieurs kilomètres de distance (chaque matin, on est prié de quitter les lieux). Quand on sait la place essentielle de la cellule familiale, qui est leur seule richesse, cette proposition est une violence en soi. Elle est surtout une atteinte grave et manifestement illégale au droit de toute personne au respect de sa vie privée et familiale. C’est la ligne de défense des avocats des familles roms près des tribunaux administratifs devant les juges des référés, avec des succès variables selon les juridictions.

Une fois à la rue, il y a la peur d’être délogé par la police, surtout lorsqu’on est sous le coup d’une OQTF et susceptible d’être expulsé. S’ajoute à cette peur l’impossibilité de cuisiner, de se laver, de mettre à l’abri les objets de la vie quotidienne, tout au moins ce qu’il en reste après une expulsion récente. Comment alors envisager la scolarisation des enfants qui, elle aussi, rappelons-le, est un droit ? Celui ou celle qui est communément désigné comme précaire subit la précarité à tous les niveaux. La précarité n’est pas un statut : c’est une fabrique de la misère. Le 115 en est un des maîtres d’œuvre.

Ce matin-là, sur le banc, l’autre couple n’a pas anticipé l’expulsion. Il a gardé espoir, s’appuyant sur les propositions annoncées par le Conseil général. Si ténues soient-elles, ces propositions ont pesé plus que la peur de revivre une expulsion pour la septième fois. Ce couple rentrait dans un des critères retenus par le Conseil général : avoir un enfant en bas âge de moins de trois ans. Selon ce critère, la famille sera prise en charge par un Centre d’action sociale, lequel relaiera le 115.

Je retrouve ce couple et leurs trois enfants dans la chambre d’un hôtel d’une banlieue proche du quatorzième arrondissement. Dans cette chambre, la joie est palpable. Les enfants me montrent leurs pieds tout propres. Il y a une douche à l’étage, l’électricité. Pourtant, quelques semaines plus tard, l’hôtel sera fermé pour insalubrité ! Quand on a connu depuis sept années les bidonvilles sans eau, sans électricité, bénéficier de ces commodités élémentaires, c’est formidable et on s’en satisfait. La joie sera brève, car les attributions d’hôtel par le 115 sont en général de courtes durées (2, 3, 8 jours, rarement plus).

Cela veut dire qu’à chaque fin de délai d’attribution, il faut attendre avec anxiété le feu vert de l’assistance sociale, car c’est elle qui transmet officiellement la réponse du 115. Ils iront ainsi de banlieue en banlieue. Pendant ce temps, toutes les solutions envisagées, qui créent de l’attente et mobilisent beaucoup de temps pour y accéder, doivent être abandonnées faute de stabilité : scolarisation pour les enfants, cours de français pour le père, restaurant social pour tous les membres de la famille.

Un matin, à dix heures, un appel m’apprend qu’ils sont sur le trottoir : « L’hôtelier nous a demandé de quitter la chambre ». Je m’étonne. Ce n’était pas la date arrêtée pour la fin de leur séjour. Raison invoquée par l’hôtelier : l’arrivée imminente d’un groupe de touristes.

Où aller ? Après des heures d’appels téléphoniques, le 115 attribue un autre hébergement.

Problème des bagages à transporter qui, depuis l’expulsion, ont pris du volume, problème des trajets vers un nouvel hébergement éloigné du précédent, sans titres de transport, sans connaissance du réseau RER… Ce sera encore la chaîne associative qui fonctionnera.

Puis, un jour, le couperet tombe : dans quinze jours, plus d’attribution d’hébergement à l’hôtel. Il restera l’hébergement d’urgence qui sera refusé au même motif que le premier couple : éclatement de la famille.

Dormir dans la rue, de cela ils ne veulent pas. Depuis leur arrivée en France, il y a sept ans, ce serait la première fois. Au fil des expulsions, ils ont toujours retrouvé un lieu pour reconstruire une cabane qui satisfaisait, malgré l’inconfort et l’insalubrité, leur désir légitime d’habiter. Cette fois, cette solution ne leur apparaît plus envisageable. Intégrer un terrain existant est devenu très difficile (le nombre d’habitants est limité). Quant aux nouvelles implantations de bidonvilles, elles sont souvent impossibles : les cars de police empêchent l’entrée sur le terrain et bloquent les camionnettes chargées d’outils, de palettes, de bâches et autres matériaux destinés à la construction d’abris. Si une nouvelle implantation arrive à terme, elle est souvent non pérenne, menacée de destruction immédiate pour cause d’insalubrité.

Toute implantation sur un terrain, propriété d’une collectivité territoriale (Conseil général, commune) ou d’un particulier est considérée comme illicite au regard du droit de la propriété qui est un droit absolu et inviolable, inscrit dans la constitution et dont nul ne peut être privé. La violation de ce droit entraîne une décision de justice. Dans le cas présent soit un arrêté municipal, soit une décision du tribunal dont l’issue, après tous les recours épuisés, est l’expulsion des habitants et le démantèlement du bidonville.

Compte tenu de cet état de fait, le couple prend la décision de repartir en Roumanie. Il y a une pièce qui les y attend, un toit, le sentiment de mettre à l’abri leurs trois enfants. Pour le reste ?... Les enfants ne connaissent pas la Roumanie : ils sont nés en France. En outre, ils n’ont jamais vécu en milieu rural. Depuis leur plus jeune âge, ils sont à même le macadam parisien, sur les genoux de leurs parents. Donc pas d’école, une santé précaire à cause du froid, du manque d’hygiène et d’une alimentation pas équilibrée et souvent insuffisante, faute de moyens. Pour cette famille, la mendicité forcée des parents prive les enfants de leurs droits fondamentaux.

Le départ est proche. Le père et la mère tentent de rassurer les enfants. Le père est peu convaincu : « C’est pas bien la Roumanie, Madame », me dit-il tristement. Comme beaucoup de migrants, il lui a fallu bien du courage pour accepter que son pays d’origine ne lui permette pas d’y construire sa vie. Maintenant, il faut faire le chemin inverse. « Il ne s’est pas intégré ; de toute façon, c’est un nomade comme tous les Roms », pourrait dire le passant qui voulait tout à l’heure s’en débarrasser.

Monsieur le ministre de l’Éducation nationale, Monsieur le ministre des Affaires sociales et de la santé, de l’Égalité des territoires et du logement, Monsieur le ministre de l’Égalité des territoires et du logement, Monsieur le ministre de l’Intérieur, Monsieur le ministre du Travail, de l’Emploi, de la Formation professionnelle et du Dialogue social, Madame la ministre déléguée auprès du ministre de l’Éducation nationale chargée de la réussite éducative, Madame la ministre déléguée auprès de la ministre des Affaires sociales et de la santé chargée des personnes handicapées et de la lutte contre l’exclusion, vous écrivez en tête de la circulaire interministérielle du 26 août 2012 destinée aux Préfets : « anticipation » et « accompagnement des opérations d’évacuation des campements illicites ».

Où y a-t-il anticipation ?

Où y a-t-il accompagnement ?

Claude Melkonian

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