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Billet de blog 28 oct. 2010

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Long comme un jour sans papiers

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Nous posions la question en avril dernier: A Bobigny, le changement de préfet va-t-il changer la vie des étrangers?. La réponse est sans surprise: dix-huit organisations investies dans la défense des étrangers et la lutte contre les discriminations ont synthétisé leurs observations dans un Livre noir qui dénonce les conditions d’accueil réservées aux étrangers. Les constats, partagés par des élus du département et des syndicalistes, sont étayés par de nombreux exemples très concrets.

A l'ouest de l'Ile de France, l'accueil n'est pas non plus idéal. Les Nouvelles des Yvelines se sont fait en septembre l'écho des conditions d'attente à l'extérieur de la préfecture de Versailles, sur lesquelles la préfète des Yvelines a lancé un audit en juillet dernier. Les 24 et 25 octobre 2010 une douzaine d'intellectuels tordus du RESF des Yvelines se sont relayés sous les murs de la préfecture pour une série d'observations de la file d'attente du service des étrangers. Voici de larges extraits de leurs notes.

"Préfecture de Versailles, dimanche 24 octobre 2010 de 22h à minuit 30

Nous étions quatre à 22h. A notre arrivée déjà  5 personnes présentes qui nous ont dit être arrivées pour les premières à 19h.

Une liste manuscrite était scotchée au mur avec 15 noms.

Nous avions nos badges bien visibles et nous avons été interrogés : qui étions nous ?

D'une manière générale, très contents de notre présence.

Certains comprenant mal nous posaient des questions sur leur dossier auxquelles bien sûr nous ne pouvions répondre. Nous nous sommes contentés de donner des infos d'ordre général, décrypter les papiers qu'ils avaient reçus et pas compris, etc.

Le changement d'organisation de la préfecture n'était quasiment pas connu et nous leur avons fait lire les affichettes. Apposées en hauteur, elles étaient quasiment illisibles et peu compréhensibles.

A 22h 10 une tunisienne travaillant dans un hôpital est passée se renseigner pour le renouvellement de son récépissé.

A 22h 40 un passant nous a interpellés en demandant qui étaient les gens qui faisaient la queue. Il a expliqué qu'il voyait cette queue tous les matins en allant travailler et qu'il était effaré. Il s'est révélé être un ingénieur franco-algérien et a chaudement félicité RESF pour son action, expliquant "nous sommes des milliers à penser la même chose mais nous sommes coincés par notre travail, nous n'avons pas le temps d'agir".

Un des immigrés présents a insisté sur le problème des couples : sa femme est toujours coincée au pays et il doit sans arrêt faire des allers-retours pour aller la voir.

Pointage à 23h : 21 inscrits, 5 présents.

Pointage à 23h 30 : 24 inscrits, 9 présents.

Pointage à minuit : 26 inscrits, 18 présents. Pointage à minuit trente : 31 inscrits, 18 présents.

Ne sont indiqués ici que les présents physiquement dans la file mais environ une dizaine de personnes étaient à proximité dans ou près de leur voiture.

Sur les 5 personnes présentes physiquement à 22h, 2 venaient pour répondre à un rendez-vous, 2 pour un récépissé et 1 pour l'obtention d'une nouvelle carte de séjour. Mêmes données plus tard.

C'est que personne n'est au courant des changements horaires et l'affichage est non seulement trop petit mais placé en hauteur.  Le recours à l'encre rouge le rend parfaitement illisible la nuit.

Nous sommes repartis gênés de retourner passer une bonne nuit chez nous en les laissant sur le trottoir.

A part le comptage important pour suivre l'évolution de la situation, le plus intéressant est de dialoguer avec les gens : mesurer la diversité des âges , des nationalités, des cas et surtout l'étendue des aberrations administratives. On trouve aussi bien des habitués (un monsieur qui fait la nuit en lieu et place de sa femme tous les trois mois) , des premières fois (un vieux comorien , des jeunes) , ceux qui sont organisés avec siège et couverture , et d'autre qui n'ont pas bien compris qu'ils passaient la nuit dehors pour rien.. mais tous révoltés par ce traitement indigne et surtout le mépris qu'on leur témoigne: déjà en position de faiblesse (situations dramatiques sur le plan personnel), on leur inflige ces heures d'attente dans le froid et la nuit : il n'est pas étonnant qu'ils craquent si on les refoule parce qu'il manque un papier , que le quota guichets est atteint, etc..

Préfecture de Versailles lundi 25 octobre 2010 de 5h à 8h

La logistique et l’entrée en matière: nous sommes arrivés avec trois thermos de café qui ont été très bien accueillies. J’avais acheté des gobelets petit modèle (8 cl) qui permettent de donner un petit café à une quarantaine de personnes, sans avoir besoin de trop de thermos. A 5h du matin la file se limite à environ 70 personnes, le café reste possible et permet un très bon contact. Le geste est très symbolique et je crois que nous rattrapons ainsi « un peu » le manque de considération que subissent ces personnes. En tout cas, plusieurs personnes nous ont chaudement remerciés de cette attention qui les touche.

Les personnes dans la queue: j’ai tout d’abord été surpris de rencontrer dans la file un certain nombre de français, conjoints d’étrangers. Ils font la queue pour faire gagner du temps à leur conjoint ou leur épargner cette épreuve. Il y a aussi des parents qui font la queue pour leurs enfants adultes, pour les mêmes raisons.

Ensuite les situations sont très diverses dans la queue. Les professions vont de l’employée d’une maison de retraite au stagiaire de Master 2, bientôt gestionnaire de Sicav dans une grande banque française, en passant par un avocat ou un étudiant en anthropologie. Des personnes sont en France depuis 30 ans, mais ils ont de plus en plus de mal à renouveler leur carte de séjour et craignent de devenir un jour eux aussi sans-papiers. Un sans-papier marié à une française et soutien matériel de ses enfants, mais n’ayant pas le droit de travailler légalement était aussi présent pour se renseigner. Je lui ai bien conseillé de « s’intégrer » au maximum dans l’école des enfants de son épouse, ce qu’il a bien compris. Je lui ai donné la liste des permanences d’associations ainsi qu’à plusieurs autres personnes.

Beaucoup de gens ne savaient pas que les renouvellements de récépissés se font maintenant l’après-midi, mais hésitaient beaucoup à quitter la file de peur de ne plus avoir de place en fin de matinée.

Il y avait une liste d’inscrits pour les 70 premiers tenue par un groupe de personnes, mais sans considération financière. Ils expliquaient fermement mais calmement que c’était le seul moyen pour ceux qui venaient tôt, d’aller s’asseoir ou se réchauffer dans une voiture. La difficulté était bien sûr pour ceux qui reprenaient leur place de revenir dans la file. Vers 6h00 du matin toute la liste de 70 premiers était bien en place selon le numéro d’ordre de la liste.

Nous avons dû&nbspréchauffer" une trentaine de personnes et c'était mieux que rien. Ils nous l'ont bien dit et redit à plusieurs reprises en nous racontant, par bribes, leur galère personnelle. Nous avions bien froid, alors que certains d'entre eux  étaient là depuis  plus longtemps que nous. Je ne sais pas si cela  a  de l'importance, mais si j'ai bien compris, par la suite, après la cinquantaine d'inscrits, il valait mieux rentrer chez soi... Lorsque je suis partie, vers 8 h., il y avait tout de même plus de 120 personnes en attente.... Mais ils le savent autant que moi. Ils espèrent quand même pour la "nième" fois. Ils n'ont surtout pas le choix... (...)

Beaucoup m’ont dit qu’ils étaient là que pour avoir une liste des pièces nécessaires pour le dossier. Ils ne comprennent pas que ces éléments ne soient pas disponibles sur Internet. Ils comprennent qu’il y ait des cas différents, mais s’estiment tout à fait compétents pour trouver sur un site Internet, le cas qui les concerne. Encore faudrait-il que cette information soit mise en ligne. Pour d’autres il s’agissait d’un simple changement d’adresse sur la carte de séjour. Là encore un simple courrier avec un ou deux justificatifs devrait suffire.

Préfecture de Versailles lundi 25 octobre 2010 de 8h à 12h

Nous arrivons à 8h devant la préfecture de Versailles, il y a déjà environ 325 personnes qui attendent, dont des femmes accompagnées d’enfants :

- une première femme avec deux enfants de 3 et 4ans qui me dit être là depuis 6h.

- une femme avec deux enfants de 9 mois et 7ans, qui est là depuis 7h et qui vient de Porcheville.

- une femme avec un bébé de 45 jours qui vient de Mante la Jolie.

- une femme avec deux enfants de 15 mois et 4ans, qui était déjà là vendredi.

 Il faut savoir que vendredi, suite à une panne informatique, tout le monde a été renvoyé, et les rendez vous reportés à mercredi.  

Environ 20 personnes de la seconde file sont autorisées à rentrer vers 9h. La file des rendez vous et des permis et cartes grises suit son cours.  

Un vieux monsieur malade sorti la veille de l’hôpital n’est pas autorisé à entrer à l’intérieur pour s’assoir. Ils ne le font rentrer qu’à 9h30, il est de Fontenay, et sa carte de séjour expire aujourd’hui même.

Plusieurs fois le personnel de la préfecture demande aux personnes venues pour un récépissé de revenir à 12h30, nouvel horaire depuis 8 jours mais les personnes ont peur de perdre leur place dans la file.

Monsieur E. Pinte, député des Yvelines [l'un des 12 députés UMP qui ont voté contre le projet de loi Besson, ndlr], arrive sur ces entrefaites, il vient participer à la Commission départementale des papiers me semble-t-il avoir compris.

Daniel Richter (CFDT) s’arrête pour nous donner quelques conseils et renseignements avant d’entrer rejoindre la même instance que M. Pinte.

A notre demande, Monsieur Pinte ayant acquiescé, l’un des vigiles laisse entrer trois femmes avec de jeunes enfants en poussette. Ce qu’il n’autorise plus quelques minutes plus tard, s’étant fait « remonter les bretelles », par son chef.  

A 9h30, 22 personnes rentrent à nouveau dans la préfecture, alors que beaucoup des précédentes sont déjà ressorties avec seulement un ticket, si ce n’est l’information de devoir revenir à 12h30.

Une femme nous dit « on nous prend pour des chiens ».

 A 9h45, la préfecture annonce par l’intermédiaire d’un vigile qu’il n’y a plus de tickets.

 Alors qu’à 10h il y a encore environ 163 personnes dans la file.

Cinq minutes plus tard 20 personnes rentrent à nouveau, et une femme avec des enfants n’est pas autorisée à pénétrer, alors que le froid est aussi vif.  

Malgré les demandes réitérées des vigiles, les personnes ne se résignent pas à laisser leur place, elles préfèrent attendre encore.  

A 11h30 la préfecture annonce que pour le renouvellement des cartes de séjour, c’est terminé, le quota est atteint. Un homme qui est déjà venu le lundi et le jeudi précédents, est contraint de repartir, c’est son 3ème jour de travail perdu.  

Je parle avec un juriste qui est venu des Comores avec ses enfants et sa femme, qui travaille chez France Télécom, et qui a été mutée en France. Il a trouvé un travail, il a la promesse d’embauche de l’employeur datée du 15 octobre, qu’il me montre, mais la carte de séjour est indispensable pour l’embauche, il est donc venu plusieurs fois, et il est un peu désespéré. Il a peur que ce travail lui « passe sous le nez ».  

Un homme nous dit que le prix des papiers est passé cette année à 110 euros, alors que l’année dernière cette somme s’élevait à 70 euros.

Il y a une réelle détresse chez ces personnes, et je crois que nous nous devons de réfléchir à des actions peut-être un peu plus médiatisées, mais je sais bien qu’il est difficile d’attirer l’attention des regards indifférents

Préfecture lundi 25 octobre 2010 de 12h à13h45

Je fais le lien avec l'équipe du matin et me retrouve devant les portes de la préfecture à 12h30. Là, je suis consternée lorsque je retrouve des personnes rencontrées la veille dès 22h (et arrivées vers 20h).

Lorsque j'arrive je compte 113 personnes dans la file d'attente. Vers 12h45 les premières personnes entrent (au compte- goutte). Il reste 98 personnes à 13h45.

Je constate également une voiture de police en stationnement. On nous informe qu'une trentaine de personnes (on ne comprend pas exactement comment elles y sont entrées) sont sommées de sortir. Comme elles refusent, la police a été appelée. Beaucoup de tension sur le trottoir car les portes ne s'ouvrent pas pour ceux qui attendent dans le froid depuis de longues heures. Devant le mécontentement croissant et les bousculades un renfort de police arrivera à 13h. (...)

Force est de constater qu'aucune information n'a été donnée aux personnes, ce qui explique la grande confusion. Aucun personnel n'a été mis en place pour expliquer clairement le changement d'horaire et surtout organiser les files selon la nouvelle norme. (…)

A 12h30, quand commence l’entrée de la file des « récépissés », l’intérieur de la préfecture est plein de monde ; les vigiles, débordés, font appel à la police nationale, manifestement très habituée à ce genre d’action, elle s’est mise à expulser les derniers, arrivés par manque de vigilance… les premiers ! Une voiture de renfort de police est arrivée toute sirène hurlante très rapidement ; à force de pousser de l’intérieur, la porte a été repoussée et fermée, au grand désespoir de tous ; nous ne sommes reparties qu’après avoir constaté que nos « premiers » de la file d’attente de la veille au soir (et que nous avions retrouvés à 12h30), avaient pu entrer…"

Martine et Jean-Claude Vernier

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