Le racisme au travail, une introduction

Le premier Forum syndical antiraciste se tiendra le samedi 18 mai à la Bourse du Travail de Paris. D’ici-là, nous publierons sur ce blog plusieurs contributions dans le but d’alimenter les échanges qui y auront lieu. Deuxième texte publié : une contribution du FUIQP (Front uni de l’immigration et des quartiers populaires) sur le racisme au travail.

[Ce texte a été publié à l’occasion d’une des journées de travail du 26 novembre 2018 du Front uni de l’immigration et des quartiers populaires, le FUIQP]

Cette journée, que nous organisons pour nommer d’une part les réalités concrètes du racisme au travail, s’incrit dans une continuité simple.

Celle de nos luttes et de nos rencontres nationales du FUIQP d’avril 2018 qui portaient sur la racialisation au travail, un des éléments de conclusion de cette rencontre était de prendre le temps pour construire les liens politique et fraternels entre militants syndicalistes et antiracistes.

Cela s’inscrit également dans la foulée de Rosa Parks, mais aussi de nos ainés, de nos Pères, Mères venus d’Afrique et qui tout comme Rosa se sont dressés contre le colonialisme et le racisme.

En tant qu’héritiers de toutes ces luttes ici et là-bas, il s’agit, avec humilité et volonté, de se donner les moyens comme nos anciens de s’organiser pour créer un rapport de force permanent contre l'injustice et pour la dignité.

Il est encore temps, mais il est grand temps !

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Car le racisme au travail est une réalité encore trop souvent sous-estimé tant sur les plans de son ampleur et de ses formes que sur les plans de sa fonction et de ses effets. Si grâce aux grandes luttes des OS immigrés des décennies 70 et 80 de nombreuses discriminations légales ont été abolies, il en demeure de nombreuses autres encore en vigueur et surtout des discriminations illégales massives continuent de caractériser le monde du travail. Il faut par exemple attendre 1968 pour que les étrangers puissent devenir délégués syndicaux, puis la loi du 27 juin 1972 pour qu’ils puissent devenir délégués du personnel, celle du 11 juillet 1975 pour qu’ils puissent diriger un syndicat. Encore aujourd’hui il dispose du droit de vote aux conseils de prudhommes mais pas du droit d’éligibilité. Si nous commençons volontairement par les discriminations légales subies par les travailleurs étrangers c’est que leur simple existence autorise et encourage les discriminations illégales à l’égard de leurs descendants en dépits du fait que ceux-ci sont nés français. La condition d’immigré est en quelque sorte reproduite de manière transgénérationnelle et étendue au-delà du critère de la nationalité. Prendre la mesure des enjeux d’une véritable combat commun contre le racisme au travail suppose, selon nous, de prendre en compte quelques éléments historiques :

1. La hiérarchisation et la stratification du monde du travail comme fonction et effet du racisme au travail

Saisir la fonction et les effets du racisme au travail aujourd’hui c’est prendre en compte les objectifs qui ont présidés à la venue de l’immigration des parents pendant les dites « trente glorieuses ». C’est en effet pendant cette période que se coagulent des éléments structurels du marché du travail. Voici comment Michel Massenet, directeur de la Population et de la Migration, expose le besoin de migrants en 1962 :

« La concurrence dans le marché commun ne sera supportable que si notre pays dispose d’une réserve de main d’œuvre lui permettant de freiner l’inflation salariale. Un apport de

travailleurs jeunes non cristallisés par l’attachement à un métier ou par l’attrait sentimental d’une résidence traditionnelle augmente la mobilité d’une économie qui souffre des « viscosités » en matière de recrutement de main d’œuvre. »

Simplifions ce vocabulaire au tour des trois idées clés de cette déclaration :

  • Les travailleurs nationaux sont trop organisés et combattifs pour leur imposer une baisse des salaires et des conditions de travail ;
  • Ils sont trop attachés aux droits liés à un métier et au fait d’avoir un logement décent
  • Il faut donc constituer une nouvelle strate inférieure dans le monde du travail.

Dès cette période et de manière organisée, la stratification du monde du travail à partir du marqueur de la nationalité est posée. Près de 60 ans après la même logique est en œuvre pour les enfants et petits-enfants français de ces travailleurs à partir cette fois-ci du marqueur de l’origine.

Le résultat concret de cette logique tient en quelque faits : Pendant les dites 30 glorieuses l’équivalent d’un logement sur 2, 90 % des autoroutes du pays et une machine industrielle sur 7 sont fabriqués par cette strate sans droits syndicaux ... Avec comme comble qu’une grande partie de ces constructeurs de logements habitent des bidonvilles, des meublés et des taudis.

Il fallait rappeler ces éléments d’histoire pourquoi le combat pour l’égalité totale des droits est une condition de l’unité ouvrière. L’unité ne se décrète pas. Elle n’existe pas spontanément. Elle n’est pas un point de départ. Elle est un résultat : le résultat du combat réel contre toutes les inégalités qui la freinent.

2. Quelques axes essentiels de luttes

Sur la base de cette contextualisation de l’histoire récente quelques axes non exhaustif de chantiers de luttes peuvent être esquissés :

A. Agir pour la disparition de toutes les discriminations légales

  • La suppression totale de la clause de la nationalité pour tous les emplois ouverts aux ressortissants communautaires. Ce sont aujourd’hui plus de 7 millions de postes qui sont interdits aux non ressortissants européens soit 30 % des emplois: Vétérinaires, transporteurs de fonds, gardiens, experts-comptables, buralistes, pilotes d'avion, directeurs de salles de spectacles, avocats, médecins, architectes, la fonction publique qu'elle soit nationale, hospitalière ou territoriale. Dans la fonction publique ces travailleurs étrangers sont quand même présente mais comme intérimaire ou contractuel c’est-à-dire avec un traitement d’exception. Rappelons encore une fois que le maintien de ces discriminations légales habitue notre société à être aveugle aux discriminations illégales qui touchent les descendants de ces travailleurs immigrés pourtant de nationalité française.
  • Exiger le droit d’éligibilité aux prudhommes. Les combats des décennies 70 et 80 ont arrachés petits à petits des droits auparavant déniés. Abolir l’interdit d’éligibilité revêt dès lors une dimension première pour parachever la disparition de cette ère d’inégalités des droits sociaux.
  • Exiger une reconnaissance plus forte des diplômes étrangers afin de faire cesser la pratique de l’embauche de personne en sous-qualification pour les faire travailler en réalité sur la base de leurs diplômes mais sans le salaire et le statut

B. Lutter contre les discriminations illégales dans le monde du travail

Après des décennies de déni, les combats des associations des quartiers populaires et issues de l’immigration ont imposés la sortie du silence sur ce processus inégalitaire illégal. Le monde de la recherche s’en est emparé. Ces recherches convergent pour mettre en exergue le caractère à la fois massif et touchant l’ensemble des aspects de la vie au travail. Sur le plan quantitatif plusieurs recherches convergent pour estimer qu’un jeune français d’origine maghrébine à entre 7 et 9 fois moins de chance d’accéder à un emploi à diplôme et qualification égales. Sur le plan des différentes concrétisation de ce traitement d’exception, on la retrouve dans l’accès au travail mais aussi dans la progression de carrière, dans les effets des inégalités tout au long de la carrière sur les conditions du départ en retraite.

Rappelons que ces discriminations au travail se cumulent à d’autres discriminations rencontrées à l’extérieur de l’entreprise (accès à la formation, au logement, contrôle au faciès, etc.). Ne soyons pas étonné dès lors que d’autres recherches mettent en évidence les effets de ce traitement discriminatoire sur les victimes : atteintes à l’estime de soi et à la confiance en soi, logique de renoncement en dépit de la possession de diplômes et de qualification, etc.

Nous devons urgemment ouvrir ce chantier de lutte qui doit devenir un chantier syndical à part entière. Sans être exhaustif, nous pouvons, ici aussi, avancer quelques propositions à débattre :

  • Exiger des sanctions pécuniaires significatives pour toute discrimination,
  • Exiger que le syndicat puisse exiger un diagnostic portant sur les discriminations dans l’entreprise,
  • Confier au syndicat une fonction de veille sur les discriminations avec la mise en place de permanence d’accueil et d’accompagnement des personnes s’estimant discriminés. Celles-ci pourraient d’ailleurs se penser en commun avec les associations antiracistes ou les associations des premiers concernés.
  • La systématisation de formations d’alphabétisation sur le temps de travail, de formations qualifiantes dans tous les secteurs où de nombreux étrangers et étrangères sont présent-es et des garanties de promotion dans ces filières.

Ces quelques éléments n’ont pas vocation à l’exhaustivité. Il faudrait par exemple y ajouter des revendications portant sur les conditions faites aux Chibanis, ces travailleurs immigrés discriminés pendant toutes leurs carrières qui continuent à l’être même après leur retraite. Il faudrait également y inclure les revendications touchant les nouveaux arrivants et en particulier les sans-papiers. L’important pour nous n’est pas de prétendre avoir le bon cahier de revendication mais d’ouvrir une logique de collaboration commune puis de lutte commune avec comme seul horizon le combat pour l’égalité complète des droits sans lequel l’unité des travailleurs n’est qu’un leurre et un discours de bonne intention.

FUIQP, le 26 novembre 2018


Au programme du Forum syndical antiraciste : https://blogs.mediapart.fr/forum-syndical-antiraciste/blog/190419/au-programme-du-forum-syndical-antiraciste

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 © Emilie Seto © Emilie Seto

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