Vengeance posthume en Chine

C’est vérifié, la vengeance glacée fait bien partie de la gastronomie politique chinoise. Les Mémoires posthumes de Zhao Ziyang, un temps chef du Parti communiste chinois, surgissant ces jours-ci du néant d’amnésie collective où le régime croyait avoir enfoui l’individu, font l’effet d’un chapitre enfin restitué de ce grand livre de recettes.C'est la recette de la pièce montée qui s’effondra dans la nuit du 3 au 4 juin 1989 avec la répression meurtrière du mouvement protestataire estudiantin (et citadin, vers la fin) de la place Tiananmen, réclamant une démocratisation du régime. Mais qui est ce Zhao, qui a le culot de témoigner sans y avoir été convié, quatre ans après sa mort ?

C’est vérifié, la vengeance glacée fait bien partie de la gastronomie politique chinoise. Les Mémoires posthumes de Zhao Ziyang, un temps chef du Parti communiste chinois, surgissant ces jours-ci du néant d’amnésie collective où le régime croyait avoir enfoui l’individu, font l’effet d’un chapitre enfin restitué de ce grand livre de recettes.

C'est la recette de la pièce montée qui s’effondra dans la nuit du 3 au 4 juin 1989 avec la répression meurtrière du mouvement protestataire estudiantin (et citadin, vers la fin) de la place Tiananmen, réclamant une démocratisation du régime. Mais qui est ce Zhao, qui a le culot de témoigner sans y avoir été convié, quatre ans après sa mort ?

Il est difficile de fournir ici des indications précises à son sujet sans passer par un récit personnel. On l’a peut-être deviné à un billet précédent, (http://www.mediapart.frhttp://blogs.mediapart.fr/blog/francis-deron/260409/tiananmen-une-vieille-histoire ), les événements de 1989 à Pékin occupent une certaine place dans le parcours du présent blogueur. Mais j’avais déjà eu l’occasion de noter le nom de Zhao Ziyang bien avant, dès le début des années 1970. Déjà, il était lié à une affaire de dissidence – rarissime à l’époque –, alors que Mao respirait encore.

 

La phase la plus meurtrière de la « révolution culturelle » (1966-1969) s’était éteinte depuis quelques années. Un peu partout, les gardes-chiourmes communistes se donnaient grand mal pour empêcher les Chinois de compter leurs morts. Le sommet du régime s’efforçait quant à lui de mobiliser les foules dans d’obscures « luttes à mort » contre ceci ou cela qui n’étaient en fait que le reflet, en complète distorsion, des implacables querelles de pouvoir autour de la carcasse de plus en plus faible du « Grand Timonier ».

 

Depuis les premières traces ténues d’une exigence de libre pensée en régime chinois, traces que, dans l’université parisienne, quelques sinisants et moi-même avions découvertes dans le foutoir fasciste rouge de la « révolution culturelle », nous cherchions la preuve tangible de ce courant de pensée. On se souviendra au passage que l’ensemble des élites françaises (et dans une bonne mesure européennes et américaines) étaient persuadées que Mao avait bel et bien fait le bonheur de son peuple.

 

La preuve vint avec le tout premier « samizdat » en bonne et due forme rédigé par des Chinois de Chine populaire et affiché en pleine rue à Canton (sud). C’était, d’une part, un violent réquisitoire contre la dictature militaire d’une bêtise abyssale, à casquette communiste, dont le chef, Lin Biao, avait été occis dès 1971. Et, d’autre part, une forte revendication pour qu’une enquête permette d’évaluer l’étendue des massacres du tournant des années 1960-70. A eux trois, les signataires – qui utilisaient le pseudonyme commun Li Yi-Zhe – avaient déjà dénombré 40 000 morts dans leur province. Ils savaient être très loin du compte.

 

Le pamphlet parut chez Christian Bourgois, sous l’enseigne de la Bibliothèque asiatique qui nous servait, avec René Viénet et Chan Hing-ho, de « marque » en contrepoint de l’establishment maophile français. Nous l’avons intitulé Chinois, si vous saviez.. , en allusion à l’énorme travail qu’il allait falloir faire sous les décombres du maoïsme. De façon assez répandue, l’accueil parisien se résuma en un constat effectivement imparable : trois individus dans l’océan d’un milliard de Chinois, quelle importance ?

 

Or, derrière les Li Yi-Zhe, il y avait un homme puissant au niveau provincial : Zhao Ziyang. Quelque temps plus tôt, il avait été écarté une première fois d’une carrière de bureaucrate pour avoir « entrepris de restaurer le capitalisme » à Canton. Tout est dans « l’entreprise ». Les autre limogés l’étaient la plupart du temps pour en avoir nourri simplement le projet, à entendre les chefs maoïstes. Remis en scelle, Zhao avait effectivement couvert l’enquête des Li Yi-Zhe à Canton – jusqu’à ce qu’il soit écarté de ce panier de grands crabes gourmands qu’a de tout temps été la direction de la plus riche province de Chine, jouxtant Hong Kong.

 

C’était réglé comme papier à musique : les Li Yi-Zhe se retrouvèrent au trou. Mais leur notoriété ayant franchi les frontières, une fois Mao mort, ils finirent par être libérés en 1978 – le gouvernement blâma les « ultra » du maoïsme pour la bavure. Et je fus rapidement en mesure de photographier chez eux, libres, ces premiers visages emblématiques de l’exigence de liberté sous le socialisme chinois – une notion qui, de nos jours encore, peine à être acceptée.

 

Zhao Ziyang poursuivit, pour sa part, une ascension de réformateur rouge en réalisant dans la pratique le projet qui lui avait été prêté auparavant : rétablir un peu de capitalisme individuel en Chine, dans la province du Sichuan (sud-ouest) où il bénéficiait dès lors de la protection de Deng Xiaoping, enfant des lieux. De protection en protection, il se retrouva en dauphin n°2 de Deng à Pékin, oubliant peut-être qu’à cette hauteur du pouvoir, la loyauté entre ayatollahs – marxistes ou non – a de toutes façons des limites. Une fois le dauphin n°1, Hu Yaobang, éliminé pour excès de libéralisme en 1987, il incomba à Zhao de piloter tout le navire. C’est ainsi qu’il fut pris, lors de la crise de 1989, entre ses réflexes d’apparatchik et la conviction qu’il avait acquise qu’il faudrait en arriver à desserrer l’étau politique si le régime voulait assurer une transition sans trop de heurts sociaux vers une relative prospérité. Ce qui est rare, pourtant, en si haute sphère du pouvoir, est sa réaction immédiate à l’ordre de répression : « Je ne serai pas le secrétaire général[du parti] qui aura mobilisé la troupe pour réprimer les étudiants ».

 

Les chars de Tiananmen, envoyés avec la bénédiction d’un Deng Xiaoping très affaibli et manipulé par des requins plus coriaces que Zhao, apportèrent au dilemme une réponse qui est toujours en vigueur en Chine. Les quelques journalistes qui, comme moi, sur la foi d’informations chinoises solides, publièrent une interprétation de cet ordre de tout le déroulement de la crise, ne firent guère attention aux sarcasmes vaguement menaçants avec lesquels nous accueillirent des fonctionnaires chinois tenus de jouer leur rôle. Nous eûmes aussi le plaisir secret de voir leurs suivistes occidentaux leur emboîter le pas, justifiant après coup, par le souci de maintenir l’ordre, une répression militaire énergique (à l’arme de guerre) contre une rébellion populaire désarmée et pacifique. Comme au temps de Chinois, si vous saviez…

 

Tout comme les crimes de masse du maoïsme, 1989 a été totalement occulté par le pouvoir chinois. C’était ça, avec la réussite économique – mais économique seulement – à la clé, et il n’y avait plus à discuter. Mais l’information, malgré la censure, circule bien mieux qu’auparavant en Chine. Prisoner of the State, The Secret Journal of Premier Zhao Ziyang, le livre-événement qui vient d’être publié à Hong Kong en chinois, puis en anglais et bientôt en français, circulera nécessairement dans les réseaux souterrains qui parcourent tous les niveaux de la bureaucratie.

 

Peut-être son contenu effleurera-t-il aussi tous les interlocuteurs étrangers des dirigeants pékinois qui s’imaginent que les mensonges dont ils sont rassasiés sont l’unique vérité de ce pouvoir.

 

Dans l’immédiat post-Tiananmen, la presse américaine prit pour habitude de surnommer The Big Lie (le grand mensonge) l’ensemble de la propagande chinoise assurant que c’était toute la République populaire qui avait tremblé sur ses pieds, sous l’effet d’un complot mondial qui emporterait, quelques mois plus tard, le mur de Berlin, sous l’œil affolé de Pékin. Le gouvernement chinois n’a toujours pas répudié cette thèse audacieuse. Il serait temps de la passer au détecteur de mensonge. L’industrie chinoise du matériel de sécurité en fabrique, qui semblent avoir bonne cote sur ce marché spécialisé.

 

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