Pour un nouveau Mediapart

Mediapart doit changer, doit se renouveler, doit se développer. Il nous faut mieux répondre à nos abonnés, en séduire de nouveaux, prendre de nouveaux risques et continuer à bousculer les fausses évidences. Pour tout cela, et pour bien d'autres raisons, il est plus que temps qu'une nouvelle direction éditoriale prenne les commandes de notre journal.

Un journal, c'est d'abord une intelligence collective. Quotidien d'information générale, Mediapart est tous les jours fait des talents, des envies, des idées et des obsessions aussi de chacun de ses journalistes (je ne parlerai pas dans ce billet des autres métiers, marketing, technique, service abonnés, gestion). Mais il est aussi réalisé par quelques personnes dont le rôle n'est pas seulement d'animer ou de coordonner mais aussi parfois de tirer, de pousser, voire – bien plus rarement – de trancher et d'imposer.

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Mediapart s'est ainsi construit ces dix dernières années, en adaptant notre fonctionnement à une croissance inédite. La rencontre d'un public fidèle, au-delà de nos espérances, ne fut pas seulement une extraordinaire satisfaction. Elle nous imposa et nous impose plus que jamais des devoirs spécifiques.

Le premier, depuis cette fonction particulière de directeur éditorial, est de tenter d'être chaque jour au rendez-vous du projet éditorial de Mediapart tel qu'il fut défini par les fondateurs il y a maintenant plus de dix ans: un journalisme de qualité ; le souci permanent du lecteur ; une hiérarchie forte de l'information ; de l'originalité ; de l'enquête ; du débat d'idées ; et des positions éditoriales qui doivent impérativement bousculer le conformisme ronronnant qui étouffe la presse française et en fait l'une des plus médiocres d'Europe. Être chaque jour au rendez-vous de cette ambition n'est pas une chose aisée et demande une énergie certaine...

Notre deuxième devoir est de s'adapter aux nouveaux usages et nouveaux questionnements de nos lecteurs. Mediapart doit se renouveler, tout simplement parce que la France et le monde de 2018 n'ont plus grand-chose à voir avec ce qu'ils étaient il y a dix ans. Collectivement, nous avons élaboré ces derniers mois un enrichissement de notre projet éditorial. Cela sera progressivement mis en place cette année. Être plus présent sur certains champs d'information (santé, alimentation, agro-business, développement durable, initiatives citoyennes), et l'être par l'enquête ; développer nos émissions vidéo et diversifier les thèmes de ces émissions ; se réorganiser pour mieux raconter cette « France de Monsieur Macron » d'un point de vue politique mais aussi social.

Notre troisième obligation est de se défaire de toute « pensée automatique ». C'est ce qui guette tout journal et tout collectif au bout de dix années de travail. La routine, la réaction-réflexe, une capacité d'indignation et une curiosité progressivement émoussées, le pilotage automatique, voire l'endormissement, des choix radicaux oubliés. Bref, cet affreux conformisme qui partout s'infiltre et nous fait souvent désespérer de certains de nos collègues (pensons donc à ces bataillons d’« éditorialistes » qui tournent en boucle sur les radios et chaînes télé…).

Bien heureusement, nous n'en sommes pas là. Mais la rédaction de Mediapart ne peut se prétendre a priori immunisée face à de tels risques. Et c'est bien pour cette raison qu'il est temps de balayer les fausses évidences, de secouer notre organisation interne, de renouveler nos manières de travailler, de sortir de nos rails. Mediapart est certes l'un des plus grands succès éditoriaux de ces vingt dernières années : cela ne nous met nullement à l'abri d'une banalisation mortifère.

Changer pour ne pas prendre le risque de s'encroûter. Nous l'avons fait ces derniers mois avec une dizaine de journalistes de l'équipe qui ont choisi de changer de secteurs et de spécialités. Nous l'avons fait en accueillant de nouveaux confrères, de nouveaux collaborateurs à l'étranger, de nouveaux chroniqueurs. La rédaction de Mediapart, c'est aujourd'hui 42 journalistes en CDI. C'est aussi une vingtaine de collaborateurs réguliers, correspondants à l'étranger et chroniqueurs. Nous l'avons fait en mettant en chantier plusieurs projets d'ampleur qui pourraient voir le jour dans les mois et les années qui viennent. Nous allons le faire en revoyant les manières de travailler de la rédaction avec les autres métiers du journal.

La suite logique et bienvenue de tout ce travail effectué ces derniers mois, et dont nos abonnés vont progressivement découvrir les nouvelles propositions éditoriales qui en découleront, c'est le changement de la direction éditoriale de Mediapart. On ne peut sérieusement prétendre exercer correctement cette fonction plus de dix ans. Sauf à démultiplier les risques évoqués plus haut. Nous avons à Mediapart cette chance rare d'avoir toujours su gérer sans crise majeure les inévitables tensions et désaccords qui naissent au sein d'un collectif de 42 journalistes. Nous avons toujours tenu à distance les luttes de pouvoir qui ont pu ravager certaines rédactions. C'est un atout sérieux pour réussir le nouveau cycle qui s'ouvre.

En témoigne le vote de la rédaction intervenu mardi 13 février. Un large consensus (37 oui, 3 blancs, 2 non) s'est dégagé pour approuver la nomination de Stéphane Alliès et de Carine Fouteau comme directeur éditorial et directrice éditoriale (lire ici le billet d’Edwy Plenel). C'est un dispositif original, innovant qui correspond à ce que nous avons toujours tenté de faire dans notre organisation interne : ne pas reproduire les vieux schémas de la vieille presse. Stéphane et Carine ont de longue date démontré leurs capacités à construire ce nouveau cycle de Mediapart. C'est une excellente nouvelle, l'illustration que Mediapart demeure ce lieu dynamique d'expérimentation et d'invention d'un journalisme numérique au service des lecteurs. Ils prendront leurs fonctions le 5 mars. Vivement le 5 mars !

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