Blanquer, France 2 et la télévision d'Etat

C'était l'ORTF mais avec de la couleur. L'Emission politique, jeudi soir sur France 2, a déroulé un interminable tapis rouge au ministre de l'éducation Jean-Michel Blanquer au terme d'une opération de communication à grande échelle. Et si Emmanuel Macron avait raison de décrire l'audiovisuel public comme «la honte de la République»?

C'est le charme vintage de la monarchie républicaine française. Pouvoir en 2018, sur une télévision publique transformée en chaîne d'Etat, produire d'invraisemblables émissions tout entières dédiées à la gloire d'un ministre. L'éducation est pour cela un terrain de jeu idéal. Les questions sont complexes, parfois très techniques, l'écart entre le discours public et les réalités de terrain est abyssal, les effets de la moindre mesure se font attendre des années. Tout responsable politique peut ainsi s'en tenir à un discours hors-sol, prétendre une chose et faire son contraire, être assuré ou presque de ne pas être rattrapé par la réalité et ses faits têtus.

Jean-Michel Blanquer l'a compris, en vieux routier de l'éducation nationale. L'homme annonce réforme sur réforme, engage des mesures sans attendre que les lois soient votées et se démultiplie en interviews tonitruantes. L'émission de ce jeudi soir en a été une parfaite illustration. Un questionnement journalistique indigent, une méconnaissance stupéfiante des dossiers par ses différents interlocuteurs, et un méta-discours ministériel où la science des experts est régulièrement convoquée pour légitimer un charabia où tout est dans tout et inversement. Aimable et savant discours donc, qui enveloppe pourtant un projet politique clairement marqué et profondément inégalitaire (lire ici ce portrait «Jean-Michel Blanquer, «un conservateur 2.0» à l’Education nationale»).

Mais de ce décryptage politique il ne fut pas question, ou presque. Et nous avions presque de la peine pour ces deux lycéens de terminale, l'un dans le privé et l'autre dans le public comme il se doit, bien proprets et tentant timidement d'émettre critiques et inquiétudes. Tonton Blanquer leur répondit poliment en brandissant des graphiques, cette bien vieille ficelle utilisée par Giscard dans les années 1970. Vintage toujours, ces critiques de Jack Lang, éphémère et immobile ministre de l'éducation il y a un quart de siècle... Il ne manquait qu'Alain Peyrefitte, le ministre Grandes Zoreilles de l'ORTF sous de Gaulle, pour nous confirmer qu'il ne s'agissait là ni de pédagogie ni d'information mais d'un long clip publicitaire.

Le terrain avait été d'ailleurs soigneusement balisé ces derniers jours par la presse, et tout particulièrement la presse de droite, séduite et fascinée par tant de talent ministériel. Exemples, les Unes du Point et de Valeurs actuelles:

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Exemples encore, cette Une du Figaro ou cet éditorial du Monde qui s'enthousiasme en ces termes: «L'actuel ministre est bien décidé à réussir là où ses prédécesseurs ont échoué ou renoncé. La réforme qu'il a présentée, mercredi 14 février, est aussi sérieuse et courageuse que périlleuse.»

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Seul grain de sable dans cette belle machine communicationnelle: Alexis Corbière, député de la France insoumise et ancien prof. Il fit quelques rappels d'évidence à des journalistes tout enclins à nous vendre les nécessités de la réforme, avec le même enthousiasme qu'ils nous avaient vendu toutes ces années la soi-disant «dédiabolisation» de Marine Le Pen.

Car Jean-Michel Blanquer ne vient pas de nulle part et n'est en rien «un expert de bonne volonté». Pour le comprendre, lisez le blog de l'historien de l'éducation Claude Lelièvre ou son billet «Blanquer: un «formidable» ministre; ça craint!». Homme-clé de la pensée de droite sur l'éducation nationale, il fut l'un des acteurs sous le quinquennat Sarkozy, comme directeur général de l'enseignement scolaire, du plus grand désastre commis dans la machine éducative: la suppression des IUFM et de la formation des maîtres; la suppression de dizaines de milliers de postes; les internats d'excellence (spectaculaire et ruineux fiasco). Un moment attiré par François Fillon avant de se rapprocher d'Alain Juppé pour lui murmurer à l'oreille, il réussit un spectaculaire retournement dans la Macronie.

De tout cela, il ne fut pas ou guère question et encore moins de ce que peuvent vivre enseignants et directeurs d'établissement. L'abandon de l'Etat dans certains quartiers, voire dans des villes entières, comme par exemple la situation catastrophique des écoles primaires dans la troisième ville du pays, Marseille, ne fut pas plus évoqué. Le ministre préférait parler grandes réformes et long terme plutôt que de céder à cette «religion des moyens»: il est vrai qu'il est moins populaire d'évoquer la suppression des emplois aidés, le transferts des coûts sur les collectivités locales ou la régression des salaires des enseignants…

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Et qui dit propos généraux et bonnes intentions… dit sondage bien sûr! Et voilà qu'en fin d'émission, 71% des téléspectateurs trouvaient convaincant le ministre Blanquer. «J'en suis presque ému…», a commenté le ministre.
Nous en étions presque consternés.

Oubliez France 2 et regardez Mediapart: notre dernière émission live était justement consacrée à l'éducation, réforme du lycée, réforme du bac et réforme de l'université. En voici les vidéos pour saisir les vrais enjeux de la politique gouvernementale:

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