Comment noyer le poisson sous des mantras.

Le poisson, c'est la nécessaire critique de la politique israélienne, le refus de l'amalgame antisionisme, antisémitisme. Les mantras, ce sont ceux de la critique générale du fait religieux, en focalisant de plus sur une religion. L'instrument, c'est l'occultation du fait colonial.

Dans deux billets de blogs sur Mediapart, Christian Delarue développe ses analyses à partir d’un texte de Renée Fregosi publié sur le Huffington Post, et assimilant antisémitisme et antisionisme.

Les deux billets de blogs sont les suivants :

Universalisme d’égaliberté1 : Etat laïque ou Etat communautariste ?

LAïCITE : Pourquoi vouloir un Etat communautariste ? (et les commentaires sont courageusement fermés).

Ces deux textes accumulent omissions, erreurs, méconnaissance des sujets traités et distorsions de sens.

Pour commencer, Renée Fregosi n’écrit pas que « l’antisémitisme viendrait de « la négation radicale d’un quelconque droit pour les Juifs à posséder un Etat  ».

Elle écrit que « l’antisionisme consiste bien en fait, dans la négation radicale d'un quelconque droit pour les Juifs à posséder un Etat. », ce qui est grosso modo exact, mais elle ajoute que cette « négation exprime plus profondément une haine des Juifs. », ce qui est faux. Dans ce cas, il faudrait en conclure que les opposants à la création d’un État basque, corse, kurde, etc.. expriment leur haine des Basques, etc..

Renée Fregosi n’est pas stupide au point de faire commencer l’antisémitisme avec l’antisionisme, même si elle assimile les deux.

Christian Delarue ne relève même pas les erreurs factuelles qu’elle commet :

Au moment de la « Déclaration Balfour » (1917), la Grande-Bretagne ne dispose d’aucun mandat sur la Palestine, qui fait alors partie de l’empire ottoman. Le mandat de la SDN viendra en 1920 après la défaite de ce dernier. A l’époque, la Palestine mandataire est habitée par près de 600 000 Arabes (musulmans et chrétiens) et moins de 90 000 juifs.

Ces derniers sont pour la plupart des immigrés récents, fuyant l’antisémitisme européen. Ces colons ont effectivement acheté des terres. Ils possèdent 0,5 % de terres en 1885, 2,5 % en 1919 et 6,6 % en 1946. Et c’est tout.

De plus certaines terres avaient été acheté à des propriétaires absentéistes et les exploitants palestiniens ont ensuite été expulsés par les nouveaux propriétaires. Aujourd’hui des firmes chinoises et autres achètent massivement de très grandes surfaces en Afrique, au détriment des agriculteurs locaux. Je m’étonne qu’un militant « alter » n’ait pas fait le rapprochement.

Cette digression n’a pour but que de montrer que le texte de Renée Fregosi méritait une déconstruction systématique, en utilisant une grille de lecture anti-coloniale, anti-impérialiste, et de sérieuses références historiques.

Mais les vieux démons l’ont emporté, et c’est parti en vrille. Au lieu de faire une critique de la politique israélienne, de l’assimilation antisionisme-antisémitisme, Christian Delarue préfère réciter ses mantras.

Au départ, la revendication d’un « État des Juifs » est faite, non pas au nom d’une spécificité religieuse, mais au nom d’une spécificité nationale. Les Juifs sont considérés comme un peuple sans État, comme les Polonais ou les Tchèques à l’époque de Herzl. Comme ils sont dispersés dans plusieurs pays, la seule solution est selon lui le regroupement géographique. En bon Européen du XIXème siècle, Herz envisage cet État hors d’Europe, les habitants du lieu choisi n’ayant que le droit de se taire. Il étudie plusieurs solutions, Argentine, Ouganda et ne choisit la Palestine ottomane que pour se concilier la neutralité ou la bienveillance des religieux. A l’époque, ces derniers ne sont pas sionistes. Des juifs pieux viennent terminer leurs jours à Jérusalem, les religieux estiment dans leur majorité qu’il faut attendre la venue du Messie, et tout cela ne dérange personne.

Pour Herzl, dans son projet d’État des juifs, la place des religieux est dans les synagogues, comme celle des militaires est dans les casernes.

Le projet sioniste est au départ un projet nationaliste et colonialiste, pas un projet religieux.

Au lieu de la critique d’un projet nationaliste, colonialiste, Christian Delarue préfère embrayer sur une critique des religions.

Le parallèle avec les chrétiens et musulmans est pour le moins hasardeux. Il a existé, et il existe encore des États où le christianisme (ou l’islam) sont religions d’État, mais cela ne permet pas de faire le parallèle avec un État des juifs (religieux).

Pour deux raisons : la définition d’une religion d’État correspond à des situations très diverses au niveau de la prégnance des normes religieuses sur la vie publique.

Ces États sont ceux d’une population autochtone, qui ne s’est pas substituée par la force à une autre.

Dire que les musulmans possèdent plusieurs États est un contresens, d’autant plus que dans la plupart des cas, les habitants de ces pays n’ont pas choisi l’État, les dirigeants et les lois.

Le parallèle entre la Cité du Vatican et l’État d’Israël est complètement incongru, et pas seulement à cause de la taille (44 hectares). Il n’y a pas de nationalité vaticane comparable à la française, etc, simplement une citoyenneté liée à l’exercice de fonctions officielle dans l’Église catholique2. On ne naît pas avec la nationalité vaticane !! Mais on peut avoir un passeport (diplomatique) du Vatican. Jorge Bergoglio voyage quant à lui avec son passeport argentin.

« Chaque communauté religieuse (et culturelle) pourrait avoir un micro-Etat communautaire (petit) avec sa législation spécifique donnant des privilèges variables. Mais voilà il existe une tendance à chacune à s’étendre à en créer d’autres. »

D’où cela sort-il ?

Je ne crois pas que l’Église catholique cherche à étendre le territoire du Vatican. Et les pays qui se réclament de l’islam et ont une politique d’expansion territoriale la justifient par des raisons qui n’ont rien à voir avec la religion (Maroc au Sahara occidental, revendication irakienne sur le Koweït).

Idem pour les pays qui se réclament peu ou prou du christianisme ou du marxisme (revendications chinoises).

Quant à la notion de culture associée, elle mériterait d’être précisée. Elle a été introduite dans le billet de blog pour (mal) tenir compte d’une observation de Thierry Reboud concernant le sionisme. J’aimerais savoir quelle est la « culture associée » au christianisme, par exemple.

« Depuis que la laïcité et l’universalisme des droits humains et des droits citoyens sont concevables on peut penser la fin de ces États communautaristes. »

Le problème de la lutte contre les « communautarismes », c’est que la définition de toute communauté devrait définir en même temps une contre-communauté, ou plusieurs.

Pourquoi par exemple parler de « communauté homosexuelle » et pas de « communauté hétérosexuelle » ?

Sauf si on considère qu’il y a des communautés dont la prise en compte est communautariste, ou bien qu’il existe des « hors communautés », comme il existe des « hors caste » en Inde.

Et on arriverait au paradoxe suivant : interdire à une femme voilée d’entrer dans une salle de sport serait universaliste, mais réserver un créneau aux femmes dans une piscine serait « communautariste ».

Et de quels États communautaristes parle-t-on ? Du Vatican, des États-Unis ? Doit-on mettre sur le même plan les États qui organisent la vie publique en laissant une place institutionnelle aux communautés (religieuses au Liban, linguistiques en Belgique) peu ou prou sur un pied d’égalité, ou de ceux qui fonctionnent ua bénéfice exclusif d’un groupe, comme l’État d’Israël3 ?

Dans le second billet de blog (où les commentaires sont interdits) , il y a aussi quelques énormités.

Par exemple :

« Il semble donc possible de construire un Etat pour les Juifs et un Etat pour les Palestiniens, avec dans chacun une perspective progressiste. »

Cette position de principe oublie deux choses :

Près de 20 % des citoyens israéliens ont une autre « nationalité » selon les critères israéliens. Ce sont pour la plupart des Arabes palestiniens, musulmans ou chrétiens. Christian Delarue voudrait-il faire de cet État un « État pour les Juifs », au détriment des autres ?

Dans les territoires occupés depuis 1967, soit 6 220 km² (un gros département français), il y a 600 000 colons. Comment construire un État pour les Palestiniens avec eux ?

Et que penser de cette caricature outrancière de la campagne du CCIF ?

« Il critique l’antiracisme politique, comme je le fais aussi, lorsqu’il s’agit de voir un communautarisme musulman élevé au titre de « nous sommes aussi la Nation » et demain nous pourrons prendre en main les destinées de la France comme nous le faisons déjà dans d’autres pays en y instaurant la Charia. Je caricature le propos pour le rendre plus proche de ce que pense un intégriste politique musulman, que je ne confonds pas avec un intégrisme sociétal (qui se contente de sévir dans la société civile) et encore moins avec un musulman progressiste. Mais quid de l’autre bord ? »

On est là sur les positions de l’extrême-droite identitaire : assimiler toute revendication d’égalité réelle « nous sommes aussi » à une volonté de domination politique et religieuse est scandaleux de la part d’un antiraciste proclamé.

Et bien sûr toujours le même contresens, qui vise à banaliser, voire occulter la colonisation de la Palestine :

« Si on peut contester que les musulmans dispose (sic) d’un Etat musulman car immanquablement cela entraine de graves discriminations structurelles contre les non-musulmans et des privilèges exorbitants aux musulmans alors on peut réciproquement, parallélisme des formes oblige, contester la constitution d’un Etat juif et pour les juifs avec des droits citoyens à géométrie variable. »

C’est aux Indonésiens, Mauritaniens, etc.. de définir démocratiquement quel genre d’État ils veulent, là où ils vivent depuis des siècles. On peut ensuite contester les choix effectués, tout comme on peut contester la politique française, suisse, etc.. si on la juge discriminatoire.

La situation est différente avec l’État d’Israël, qui fonctionne au profit de ses citoyens juifs, même si personnellement ils sont athées, après avoir expulsé les premiers habitants.

1 La fraternité est tombée dans les oubliettes.

2 http://www.lepoint.fr/societe/vatican-le-plus-petit-etat-au-monde-dirige-par-le-dernier-monarque-absolu-13-03-2013-1639682_23.php

3 http://www.medea.be/fr/pays/israel/citoyennete-israelienne/

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.