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Billet de blog 9 sept. 2022

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Logement : une rentrée sans perdre de temps

Les entretiens d’Inxauseta sont un rendez-vous privilégié pour le secteur du logement et du logement social, qui permet d’observer la dynamique du système d’acteurs à chaque rentrée, depuis plus de 20 ans. La position du gouvernement y est souvent commentée. Cette journée interroge plus fondamentalement les modalités du débat et la perspective d’une réforme systémique.

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Cet article est paru lundi dernier dans la lettre Habitat et Collectivités Locales, n°636, sur les informations du 27 août au 2 septembre 2022., avec une introduction de Guy Lemée, son rédacteur en chef, qui dit ceci: "François Rochon, qui termine sa thèse sur le « Logement social dans la politique du Logement en France », très intéressé par les jeux d’acteurs, considère que la rentrée Logement se fait à Bunus. On ne partage pas totalement ce point de vue chez HCL. On y soutient que c’est surtout un rendez-vous détendu de fin de pause estivale, entre responsables, où ce qui se dit dans les allées - en bras de chemise quand la météo l’autorise – est  plus important que les propos des intervenants en tribune. Mais l’auteur, à sa manière - parfois très érudite, souvent militante -, saisit l’occasion pour resituer la question « politique » du Logement."

Entretiens d'Inxauseta 2022 à Bunus © François Rochon

Les entretiens d’Inxauseta sont un rendez-vous privilégié pour le secteur du logement et du logement social, qui permet d’observer la dynamique du système d’acteurs à chaque rentrée, depuis plus de 20 ans (NdR : avec une notable interruption entre 2009 et 2013). Le premier point le plus remarqué par les observateurs concerne la position du gouvernement. Le second, plus technique, concerne les modalités du débat et la perspective d’une réforme systémique de la politique du logement.

Les ministres passent

Contrairement au démarrage du précédent quinquennat, marqué par une certaine indifférence à la question du logement au sein du gouvernement, cette année, le nouveau Ministre nommé in extremis a envoyé un message. Mais Olivier Klein n’est pas venu en personne à la différence de ses deux prédécesseurs, Julien Denormandie et Emmanuelle Wargon, qui avaient même réitéré leur voyage. Les concernant, il avait été frappant de remarquer combien leurs discours de deuxième année avaient gagné en densité, comme si une bonne année de rodage était nécessaire pour passer des banalités d’usages (qui consternent les participants, tous experts de la question), à une approche véritablement personnelle et portée par des engagements. Julien Denormandie avait ainsi revendiqué que son ministère devrait être « celui de l’habitat », pour mieux souligner tout ce qu’impliquent le logement et la ville, qu’il voyait comme « l’acte le plus démocratique qui existe » (Voir compte rendu de 2019). Emmanuelle Wargon, quant à elle, avait affirmé sa volonté de « construire à moyen terme une vision », précisant clairement que « nous n’échapperons pas à une réflexion fiscale d’ampleur » (Voir compte rendu de 2021)

On pouvait penser qu’Olivier Klein n’aurait pas besoin de ce temps de maturation, puisqu’il avait été choisi justement parmi les acteurs du logement, élu de Seine-Saint-Denis proche de Claude Dilain, mais aussi président de l’ANRU. Il faut en effet remonter à 2016 avec Emmanuelle Cosse pour un même profil d’élu local d’Île-de-France, choisissant d’intégrer aussi le gouvernement en dissidence avec son courant politique d’origine. Or, le discours énoncé cette année par le ministre ne comporte aucune annonce et présente seulement la continuité de l’action permanente portée par l’administration, sans affirmer d’orientation stratégique. Mais compte tenu de la régularité de ce fait, il s’agit-là seulement d’un constat et non d’une critique. Ce constat amène à une interprétation plus générale de la place du logement en tant que projet politique, c’est-à-dire au-delà de la simple action publique. Pour Yankel Fijalkow et Bruno Mersca, il s’agit d’une « tendance longue qui ne concerne pas seulement l’organisation politique de la France : celle d’une atomisation de la problématique du logement ». Ces deux auteurs mettent l’accent sur ce qu’ils appellent « l’archipel du logement », une multiplicité des formes dont la seule « normalisation » ne sert pas l’équilibre général. Faut-il rappeler une fois encore la formule conclusive de l’ouvrage devenu un classique de Jean-Claude Driant : « C’est la vision d’ensemble qui pose problème ».

Dans la mesure où ni le Président de la République et ni le Premier Ministre ne se saisissent de la question du logement, mais aussi dans la mesure où les autres formes d’organisations collectives n’ont pas produit de véritable programme transversal, qui croise les différentes positions dans le champ, la répétition des discours (et des actions) ne peut être qu’une fatalité, malheureusement attendue. La campagne présidentielle de 2022 a confirmé cette inertie. Outre l’absence de propositions des candidats finalement en lice, Arnaud Montebourg ayant furtivement mis sur la table le rachat des logements vacants et le blocage des prix du foncier (Voir sa tribune), aucune initiative transversale équivalente, par exemple, aux États généraux du logement de 2011, n'a émergée. Les pistes avancées par les prédécesseurs d’Olivier Klein ont également disparu des radars. Il en ressort donc dans le discours d’Olivier Klein, soit des principes généraux aux accents poétiques, « une politique de la pierre, une politique de la vie », loin de l’exhortation d’Henri Lefebvre à faire de sa vie quotidienne une œuvre, soit une dilution du pragmatisme dans la multiplicité des dispositifs, lorsque le Ministre s’engage à promouvoir « une action de tous ces actes ». Dès lors, une interrogation est posée : les entretiens d’Inxauseta de cette année parviennent-ils à s’extraire de cette inertie du secteur qui pose clairement les problèmes, tout en restant incapable collectivement de formaliser leur résolution ? Deux pistes intéressantes peuvent être notées en la matière.

Une question de méthode

D’abord sur le fond, le retour de la question foncière est une bonne nouvelle, parce qu’elle est associée à des dispositifs techniques déjà expérimentés. Les débats théoriques sur la propriété croisent les initiatives de terrain. Avec la dissociation du foncier et du bâti, elle peut être mieux cernée, et surtout financièrement maîtrisée, sans passer par l’arme nucléaire fiscale qui n’a jamais été sérieusement étudiée, tant elle est probablement jugée explosive, en termes de contestation sociale dans une France de propriétaires. Il y aurait donc une clé d’entrée qui pourrait rassembler à terme les acteurs. Car celle-ci répond à un impératif essentiel pour le succès de toute politique du logement, montré il y a longtemps dans le célèbre ouvrage de Christian Topalov, en 1987, résumable à cette formule schématique : pour obtenir des effets tangibles, il faut déplacer très vite beaucoup d’argent. Les différentes discussions avec quelques participants durant la journée montrent les limites des dispositifs, mais tout autant leur potentiel, moyennant des ajustements possibles désormais bien identifiés. 

L’augmentation sévère des inégalités de patrimoine déjà montrée pour les hyper-riches par Thomas Piketti dans un ouvrage célèbre, mais confirmée à Bunus l’an passé de façon plus générale par Jean-Claude Driant et Pierre Madec, était documentée cette année pour le pouvoir d’achat par Jacques Friggit en personne, l’homme à la casquette, et figure mythique du tunnel éponyme (voir la page wikipédia consacrée à son concept, un fait unique en matière de pensée sur le logement). Ces analyses étaient corroborées sur le terrain basque par l’émergence d’un mouvement de contestation citoyenne, à travers une manifestation de plusieurs milliers d’habitants il y a quelques mois seulement, qui connait désormais des suites sporadiques sous la forme de banderoles dans les collines, visibles sur la route de Bunus. Mais la clé d’entrée sur le fond à elle seule ne peut rien, il lui faut une méthode innovante capable de faire travailler et s’accorder les acteurs ensemble, comme le montraient il y a quelques années les conclusions des Rencontres nationales du logement et de l’habitat, restées sans suite (voir la tribune de l’époque, parue dans HCL)

A ce titre, la 21e édition des entretiens proposait une innovation décisive, parce qu’elle partait du constat posé par Jean-Luc Berho : « l’expertise des participants est aussi riche que celle des intervenants » (voir la vidéo qui annonce l’émission). C’est pourquoi un studio a été installé à côté de la tribune, pour organiser une série de débats en duos, enregistrés en vidéos puis rediffusés en lignes. Un éventail de problématiques sont ainsi présentées par des regards, qui prolongent les tables-rondes de la journée. Ils ont l’intérêt de partager largement une partie des discussions informelles entre les participants. Cette initiative témoigne surtout de la recherche de nouvelles formes d’échanges et de circulations des idées, étape préalable nécessaire pour imaginer comment, plus tard, rassembler les acteurs dans une dynamique collective de production d’un socle commun, en vue de la prochaine réforme de la politique du logement d’ampleur. En effet, près d’un demi-siècle s’est écoulé depuis la réforme du financement de 1977… 

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