Seyne-les-Alpes © Maxime Ferrand Seyne-les-Alpes © Maxime Ferrand
 

 L’affaire des frères Ferrand avait fait grand bruit. Dans la nuit du 5 au 6 juin 2015, le jeune Romain, alors âgé de 16 ans, avait été attaqué par huit ou neuf loups dans le pré surplombant la ferme de cette famille d’éleveurs de Seyne-les-Alpes (3).  C’était une première attaque en France contre un humain depuis plusieurs décennies. Ne pouvant fuir, Romain n’avait dû son salut qu’à l’arrivée de son frère Benjamin sur le tracteur tous phares allumés, à ses cris, au coup de fusil et au fait que ne pouvant fuir, il était resté immobile. La charge des loups s’est arrêtée net, puis ils se sont enfuis. 

L’honneur perdu enfin retrouvé

Une déferlante médiatique avait immédiatement suivi l’événement. Si certains journalistes se sont contentés de relater les faits, d’autres n’ont pas hésité à dénigrer le jeune adolescent et sa famille. Emboîtant le pas d’« experts » et d’associations soucieux de rendre le prédateur acceptable aux yeux de la population,  ces journalistes n’ont pas hésité à minimiser l’incident. Ainsi, Audrey Garric, du Monde, s’interrogeait le 8 juin sur son blog « Les loups attaquent-ils encore les enfants ? », relayant abondamment François Darmstaedter de l’association Ferus qui y voyait « un coup monté» (4)…   Les exemples de désinformation sont nombreux, on peut encore s’y référer (5). 

Reste un point positif : l’événement a déclenché une enquête de terrain sur les changements de comportement des loups dans cette « Suisse provençale » et les risques accrus de prédation sur les bovins. Laurent Garde (6) et Michel Meuret (7), l'ont présentée  ce 27 janvier à Manosque, devant la presse, les habitants, éleveurs et chasseurs, les élus, l’ONCFS (Office national de la chasse et de la faune sauvage), et autres intervenants sur le dossier de la prédation. L’enquête, à la méthodologie rigoureuse et vérifiable, recoupe les témoignages de vingt-deux personnes habituées des lieux. Neuf d'entre elles ont eu affaire à plusieurs loups (de trois à douze loups) sur un territoire que l’ONCFS n’a  toujours pas répertorié en Zone de présence permanente (ZPP) du prédateur. A leurs yeux, ce territoire n’est même pas  « à surveiller ». L'enquête se lit comme un roman, l’émotion est intacte dans la transcription des interviews. Pour la première fois, les éleveurs ont été pris au sérieux et le jeune Romain, bientôt âgé de 18 ans, a été lavé de tous soupçons. Bien que soulagé, ce dernier refuse toujours de parler aux journalistes.

 

Chamois, Alpengämse, Cacher © Andrea Bohl Chamois, Alpengämse, Cacher © Andrea Bohl

L’écologie de la peur

 Une meute de loups serait bel et bien présente sur le territoire étudié, entre forêt et prairies de bocage ; il y a des tanières et des abris sous roche avec litière, ainsi que plusieurs vues et écoutes de louveteaux, ce qui atteste d’une reproduction des loups sur zone depuis plusieurs années. Même si elle n’est toujours pas répertoriée, sa présence permanente conforte ce que les chasseurs de Seyne-les-Alpes perçoivent depuis 3-4 ans : chamois, chevreuils et mouflons sont inquiets, aux aguets, leur population est en déclin, principalement ces derniers. « On a des mouflons qui sont en permanence sur l’œil, qui sont sur le qui-vive, qui se tiennent en lisière, ou qui vont s’enquiller dans une barre, c’est à dire là où il y a une échappatoire » précise Cyril Genin, technicien à la Fédération départementale de chasse. Marc Savornin, éleveur et chasseur, a remarqué une vivacité accrue chez les chamois. « Ils filent au moindre bruit. Avant ils étaient beaucoup plus calmes » et s’échappent eux aussi sur les barres rocheuses plus souvent qu’avant. En payant le prix fort avec les mouflons, les chevreuils ont eux aussi changé de comportement. « Maintenant, ils restent là, autour des maisons », cherchant peut-être refuge auprès des hommes.

Ces changements de comportements chez les ongulés sauvages expliqueraient en partie la prédation croissante des loups sur les troupeaux domestiques.

Les vaches deviennent folles

 « D’habitude, quand je viens les voir, je les appelle, elles viennent. Je les caresse. J’ai mon bâton, toujours. Et puis là, vous arrivez, elles ont peur de tout ; A 100 mètres, elles partent, elles sont folles. Elles ne savent plus où elles vont, elles sont déboussolées (…) elles me fuient , je ne peux plus les approcher » témoigne Michel M., éleveur de vaches Charolaises. La nuit de l’attaque de Romain, les deux frères Ferrand ont vu aussi la folie s’emparer de leurs vaches Limousines. « Toutes les vaches ont commencé à nous charger (…) et on est vite remonté dans le tracteur » explique Benjamin, le frère aîné. « A l’aube après l’attaque des loups, on a vu que nos vaches étaient plus tranquilles. Mais par contre, elles étaient bizarres : elles n’avaient visiblement plus envie de nous voir ». Il arrive que les vaches apeurées cassent les clôtures pour s’enfuir, se réfugier auprès d’un autre troupeau, loin de leur pré. Celles que l’éleveur ne pourra plus maîtriser seront réformées. « Il va falloir travailler différemment, voire même faire du hors sol » conclut Michel S., éleveur de Blondes d’Aquitaine. « Parce que le métier d’éleveur, ce n’est pas de donner nos animaux en pâture au loup. (…) Tout animal d’élevage quel qu’il soit ne mérite pas ces moments de pur stress (…). Le loup est une bête féroce qui bouffe les autres bêtes. Et les autres bêtes, on n’y pense jamais trop à celles-là ».

Quand les vaches deviennent folles © Jean-Marie Davoine Quand les vaches deviennent folles © Jean-Marie Davoine

Les loups « habitués » deviennent menaçants

Autre phénomène : les rencontres entre les hommes et les loups se multiplient en montagne, en lisière des prés, parfois près des maisons. Selon le Maire de Seyne, l’afflux de témoignages devient banal. « L’affaire des fils Ferrand » a pu être analysée à froid, lors des interviews. Il apparaît que la nuit de l’attaque était la neuvième rencontre en un mois des éleveurs avec ces loups sur ces prés, à côté des maisons. Les loups ont commencé par visiter les lieux, tenter de tuer des veaux, puis réussir sur l’un d’eux. Les jours suivants, les deux fils Ferrand et leur père ont interrompu une nouvelle attaque sur un veau, en fin d’après-midi. Entre temps, le préfet avait autorisé des tirs de défense pour protéger le troupeau. Quatre jours consécutifs d’affût ont été organisés par le Lieutenant de louvèterie et l’ONCFS, chaque soir jusqu’à 23 heure ; mais les loups ne se sont alors pas montrés. Ils sont apparus le lendemain, à minuit, au moment où il n’y avait plus d’affût, sans craindre l’arrivée des deux jeunes, le bruit et les lumières. On sait que les loups reconnaissent les lieux plusieurs jours à l’avance avant de passer à l’action. Ces repérages olfactifs, auditifs et visuels sont connus. Les loups avaient ainsi probablement repéré Romain. Ils l’ont chargé lorsqu’il s’est trouvé un instant seul dans le pré, son frère étant parti chercher le tracteur. Heureusement pour lui, sa blessure au pied l’a empêché de fuir, et son frère est arrivé à toute vitesse sur le tracteur, tous phares allumés.  Reste qu’ « un tel enchainement est susceptible de se produire, ici ou ailleurs, si le régime des tirs en vigueur depuis deux ans dans notre pays ne s’avère pas suffisant pour réapprendre la crainte des humains chez les loups » conclut l’enquête qui cherche aussi à alerter les autorités. Selon Laurent Garde, les politiques publiques françaises de gestion du loup sont les plus élaborées d'Europe. Le directeur adjoint du CERPAM estime toutefois qu'elles sont "basées sur une idéologie qui a fait faillite. On a mis la logique à l'envers : on a cru pendant 20 ans que les humains pouvaient s'adapter aux loups qui ont tous les droits [...] Il faut maintenant apprendre aux loups à s'adapter aux humains".

 

NOTES :

1 - Cette enquête a été menée conjointement par le CERPAM (Centre d’Études et de Réalisations Pastorales Alpes Méditerranée, Manosque) et  l'UMR (Unité mixte de recherche) Systèmes d’Élevage Méditerranéens et Tropicaux de l’INRA (Institut national de recherche agronomique) situé à Montpellier,

2 - Pour lire le résumé et l'enquête dans sa totalité : http://www.sad.inra.fr/Toutes-les-actualites/Loups-franchissent-lisiere

3- https://blogs.mediapart.fr/francoise-degert/blog/100615/attaque-de-loups-sur-un-adolescent-dans-les-alpes

4 - http://ecologie.blog.lemonde.fr/2015/06/08/les-loups-attaquent-ils-encore-les-enfants/

5 - Deux exemples : 

http://www.francetvinfo.fr/monde/environnement/un-adolescent-encercle-par-les-loups-dans-les-alpes_1696349.html

http://www.nice-provence.info/blog/2015/06/11/seyne-les-alpes-faut-il-hurler-avec-les-loups/

6 - Laurent Garde est directeur adjoint du CERPAM

7 - Michel Meuret est directeur de recherche à l'INRA

 


 

Créé en juin 2016, le réseau COADAPHT regroupe des chercheurs appartenant à plusieurs organismes et intéressés par les processus de coadaptation des prédateurs et des humains dans leurs territoires. Par co-adaptation, sont entendus les divers processus d’adaptation des humains et plus particulièrement de leurs activités d’élevage face aux prédateurs (loups, lynx, ours, etc.), mais aussi ceux des prédateurs face aux humains et à leurs activités (élevage, chasse, tourisme, foresterie, etc.).  

Les membres actuels du réseau sont (ordre alphabétique) :

·         Laurent Garde – Écologue et Anthropologue – Directeur adjoint du Centre d’Études et Réalisations Pastorales Alpes-Méditerrannée (Cerpam) - Manosque

·         Nicolas Lescureux – Ethnoécologue – Chercheur au CNRS – Centre d’Écologie Fonctionnelle et Évolutive (Cefe) - Montpellier

·         Michel Meuret – Écologue et Zootechnicien – Directeur de recherche à l’Inra – UMR Systèmes d’Élevage Méditerranéens et Tropicaux (Selmet) – Montpellier (animateur du réseau)

·         Charles-Henri Moulin – Zootechnicien – Professeur à Montpellier SupAgro – directeur adjoint de l’UMR Systèmes d’Élevage Méditerranéens et Tropicaux (Selmet)

·         Marie-Odile Nozières-Petit – Zootechnicienne – Chercheur à l’Inra – UMR Systèmes d’Élevage Méditerranéens et Tropicaux (Selmet) - Montpellier

·         Jacques Tassin – Écologue – Chercheur au Cirad – UR Forêts et Sociétés – Montpellier      

Le réseau bénéficie du soutien du département Sciences pour l’Action et le Développement (Sad) de l’Inra.

Contact : reseau-coadapht@supagro.inra.fr

Les ressources écrites et diaporamas mises à disposition par le réseau COADAPHT ont vocation à rendre accessible à tous un ensemble de travaux scientifiques déjà effectués depuis 1997 sur la thématique. Ils constituent une base utile pour alimenter les débats et les définitions des politiques publiques.

http://www.sad.inra.fr/Nos-recherches/Coadaptation-predateurs-humains

 


 

 

 

 

 

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Tous les commentaires

Je comprend pas trop à quoi sert ces études  scientifique (pseudo) et cet article de Mediapart.

Vous voulez  prouver quoi ? Que le loup est un prédateur, ça tout le monde le sait  depuis la nuit des temps.  Vous m'auriez dit qu'il cueille des cramaillots  que je vous croirais pas.

Mais alors qu'il organise sa razzia sur la montagne comme l'état major de Poutine sur l'Ukraine., faudrait quand mêmepas trop exagéré. Vous allez bientôt arriver  à démontrer qu'il utilise des liaisons satellitaires et qu'il peut faire la différence entre un chasseur et un ramasseur de champignons.....

Je propose comme , il est déjà soit disant en Ile de France  de l'utiliser comme Loup Renifleur dans nos quartiers sensibles pour détecter la présence de kalashnikov. Au moins comme cela notre future Président Honnéte  pourra lui délivrer  la Légion d'Honneur