Allemagne - Le vote du SPD, la démocratie à l'état pur

La France est pressée, l’Allemagne prend son temps pour former son gouvernement. Donc difficile de comprendre nos voisins. Alors, on parle de crise. Et pourtant, le SPD vient de nous faire une grande démonstration de démocratie vivante.

Le SPD avait appelé ses 463 722 à voter sur la grande coalition. 

Le résultat du vote des adhérents est le suivant :
Inscrits : 463 723
Suffrages exprimés : 363 494
Participation : 78,39%
Oui : 239 604 (66,02%)
Non : 129 329 (33,98%)

Les dirigeants du SPD, qu’ils soient pour ou contre la grande coalition, ont sillonné toute l’Allemagne pour convaincre. Toute la procédure de vote qui a duré une semaine a tenu le pays en haleine. Tout le parti s’est tellement mobilisé que 78% des adhérents ont voté : 363 494 voix, un score historique. 

L'AMBIANCE J -1 ET LE JOUR J

Puis hier fut le jour du dépouillement. 120 volontaires se sont retrouvés au siège du Parti à Berlin, la Willy-Brandt-Haus, pour dépouiller 363 494 bulletins. Kevin Kühnert, le chef des Jeunes Socialistes, l'étoile montante SPD, qui a mené la campagne contre la grande coalition,  a twitté que tout se passait très bien et sous présence notariale. Les journalistes ont été convoqués pour ce dimanche à 9h du matin pour les résultats. Ils n'ont pas manqué de faire part de leur joyeux commentaires sur twitter sur le jour et l'heure.

Les chaines de télévision ont retransmis en direct l’ambiance à la Willy-Brandt-Haus et les résultats. Pas de fuite sur les résultats avant 9h, tous ceux qui pénétraient au siège du SPD devaient déposer leur portable, puis un membre du comité directeur a fait part peu de temps après 9h que le vote en faveur de la Grande Coalition l’avait emporté, mais personne ne savait de combien. Les différents étages de la Williy-Brandt-Haus étaient bondés : dirigeants, militants, collaborateurs, salariés.

SURTOUT PAS D'EUPHORIE

Puis, c’est les traits tirés que le trésorier du parti a remercié tous ceux qui ont participé à cette importante étape, avant de proclamer les résultats.
Certes, la direction du SPD s’est montrée soulagée. Mais il n’y a pas eu d’euphorie à l’annonce des résultats du côté de la direction du SPD et des adhérents présents. Surtout pas d’euphorie. Par contre, Angela Merkel qui avait été informée avant tout le monde, tout comme le Président de la République a laissé éclater sa joie par communiqué.

Le SPD venait, dans un grand moment démocratique, de décider du sort de l’Allemagne. Tous s’attendaient à une victoire du Oui, mais de justesse. Personne n’avait prévu cet écart et Kevin Kühnert a fait part de sa déception. 

Mais les medias ont relayé le point de vue des militants sur leur vote. Thomas Wieder, dans son article du Monde, le relate très bien, ainsi que l'état du parti

"Peu de sociaux-démocrates ont en effet voté oui par enthousiasme. La plupart l’ont fait par raison. Beaucoup l’ont fait également par peur. En cas de nouvelles élections, les sondages prédisaient en effet que le SPD passerait cette fois sous 20 % des voix, avec un risque de le voir talonné, voire dépassé, par le parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD). Pour éviter ce risque, beaucoup des 463 723 adhérents ont donc préféré voter oui, même s’ils estimaient que le contenu du « contrat de coalition » ne leur était pas assez favorable, ou que la reconduction d’une telle alliance avec les conservateurs est suicidaire, à terme, pour la social-démocratie".

Ceci confirme pourquoi l’ambiance pendant la campagne sur la grande coalition était davantage du côté des opposants, de Kevin Kühnert, les adhérents veulent à tout prix un renouveau du parti pour échapper au pire en 2022. Kevin Kühnert avec le tiers du parti derrière lui dispose d’une base solide. D'ailleurs, il a ensuite déclaré de façon offensive: "Bien sûr, nous acceptons le vote, mais nous serons sur le dos du gouvernement et nous ne lui laisserons aucun répit". Des voix au sein du Parti et du Comité directeur considèrent qu’il faut intégrer les opposants à la grande coalition à la direction du parti. Kevin Künert a déclaré qu’il refusait car il voulait rester président des Jusos. L’un n’empêche pas l’autre lui a-t-on répondu. La direction du parti a rendu hommage à sa campagne "fair" contre la grande coalition. D'ailleurs, Sigmar Gabriel, ministre sortant des Affaires étrangères, déclarait en janvier dernier sur sa page Facebook:  "Je suis pour que le SPD aille au Gouvernement. Avant tout pour que l'Allemagne tende enfin la main à la France pour renforcer l'Europe. mais je dois dire une chose: J'ai été vraiment impressionné par les nombreuses interventions des jeunes membres du SPD. Même s'ils étaient presque tous contre une "nouvelle grande coalition". ce sont des gens admirables. Ils sont l'avenir du SPD. Et je dis cela, bien que je sois pour la grande coalition quand les contenus de celle-ci sont justes. Nous n'avons pas le droit de perdre ces jeunes personnes si nous devons assumer des responsabilités pour l'Allemagne et pour l'Europe et participer à un nouveau gouvernement fédéral. Respect".

NE PAS OUBLIER LES RAISONS HISTORIQUES

Mais il faut aussi voir dans le vote des adhérents du SPD en faveur de la grande coalition également des raisons historiques qui marquent ce parti depuis la Première Guerre mondiale, ce qui est difficile à comprendre pour nous autres Français: Les sociaux-démocrates ont été victimes des lois antisocialistes de la fin du 19e siècle, sous Bismarck, interdisant toutes les organisations socialistes et social-démocrates et leurs activités dans l'empire, les sociaux-démocrates étant considérés comme "traitres à l'empire du Reich". Mais les sociaux-démocrates peuvent cependant continuer à se porter candidat de manière individuelle. De fait, les groupes parlementaires sociaux-démocrates peuvent continuer à exister aussi bien au Reichstag que dans les parlements régionaux.

Mais comme l'écrit l'historien et politologue Martin Mainka dans l'hebdomadaire Der Freitag: le 3 août 1914, le groupe parlementaire du SPD prend une décision qui laissera sa marque dans la social-démocratie allemande. Les députés décident à une grande majorité de voter les crédits de guerre,  pour "ne pas laisser tomber la patrie à l'heure de tous les dangers", ce qui surprend l'opinion publique vu que les sociaux-démocrates votaient toujours contre les budgets . Cette décision  permettra aux sociaux-démocrates de ne plus disposer du statut d'exclus et de traitres à la patrie; le prix pour cela fut l'unité du parti. Toujours au nom de la défense de la patrie, ils prennent la grave décision de coopérer avec les vieilles élites et l'armée dans la répression de la révolution de 1918 avec l'assassinat de Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg, ce qui a crée une scission dans le mouvement ouvrer allemand. La situation aujourd'hui n'est certes pas comparable avec les grandes crises de l'histoire de l'Allemagne. Mais après l'échec de Jamaïka, cela n'a pas duré longtemps jusqu'à ce que les autres partis et les medias rappellent au SPD ses responsabilités vis à vis du pays et  le critiquent pour ne pas démordre de son rôle d'opposition. Beaucoup d'adhérents parlaient de nouveau avec émotion et passion de leur volonté d'assumer leurs responsabilités politiques en tant de crise, dans la pure tradition du parti avec de nouveau un changement de position radicale par peur d'être accusé de "ne pas jouer leur rôle pour la patrie". Et là, les idéaux progressistes de la social-démocratie, desquels le SPD s'éloigne depuis des années, devront encore attendre. Le parti est encore aujourd'hui prisonnier des expériences historiques et des conséquences des décisions fatales qu'il a prises dans le passé. Se sentir responsables en tant de crises, jusqu'à négliger son propre programme, y renoncer pour les soi-disant nécessités historiques, le sacrifier à l'esprit du temps, tout ceci a causé de grands dégâts dans le parti. 

Cette tradition colle à la peau du SPD, on le voit encore aujourd'hui. Sans doute qu'un SPD fort, avec un vrai profil, serait aujourd'hui "un service rendu à la patrie". Dans une interview à T-Online, Gregor Gysi, figure charismatique de die Linke, qui se prononçait pour un gouvernement minoritaire, afin que naisse un vrai centre-gauche en Allemagne, a vu cela et déclarait déjà en novembre 2017: "Quand les camarades entendent les mots "patrie" ou "loyauté à l'Etat", ils sursautent. Le reproche de ne pas être "patriote" est fortement gravé dans leur mémoire, depuis qu'ils ont été accusés de traitres à la patrie avant la Première Guerre mondiale". 

LES DONNEURS DE LECON N'EN SORTENT PAS GRANDIS

Contrairement aux autres partis socialistes ou sociaux-démocrates européens, le SPD n'est pas un parti de "cadres", mais de militants, où il y a beaucoup de travailleurs, de militants syndicaux, il existe une opposition constructive qui a la capacité de porter la rénovation du parti, surtout que la direction actuelle du parti semble être ouverte à cela. il est quand même triste que des dirigeants du parti socialiste français, en ruine, voire même un prétendant au poste de premier secrétaire se permettent de leur donner des leçons, uniquement parce que le SPD soutient la politique d'Emmanuel Macron sur l'Europe. Ce serait, selon eux, un signal inquiétant pour la Gauche européenne. Vu l'état du PS, ce serait bien qu'ils fassent un peu preuve de modestie. Ce qu'ils oublient, c'est que le SPD, avec cette expérience démocratique à l'état pur que nous faisons de vivre, favorise l'émergence de nouvelles personnes, jeunes, qui ont une lourde responsabilité pour que le SPD, dans le cadre d'une grande coalition, évite de se trouver dans une situation suicidaire en 2022 avec une extrême droite forte comprenant des néonazis, et qu'il puisse prendre le pouvoir en 2022. Cela va être très difficile. 

 

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