‘Soleil à coudre’ : Haïti jusqu’à l’os. Bombe littéraire de Jean D’Amérique

« La nuit pue l’ennui. Comme un cadavre qui n’a pas encore pris son bain, ça sent le rêve raté. »

 © Vanessa Cass © Vanessa Cass



   La ravine Bois-de-Chêne déborde d’alluvions, de déchets jetés inconsciemment depuis les mornes aisés, là-haut, menaçant d’Apocalypse les gueux à la moindre goutte venue du ciel. L’eau courante est un luxe inconnu dans le quartier, il faut gagner les fontaines de la cité de l’Éternel et jouer des coudes, des poings, pour ramener le précieux liquide.

« Tu ne restes pas sale, Tête Fêlée ! La douleur te mange déjà dedans, tu n’as pas besoin de faire sa publicité. Tes tripes, ton sang, ils baignent dans l’ombre. Garde au moins le soleil sur tes lèvres, laisse couler la lumière sur ta peau. Lave-toi, ma fille. Voilà. Me laver malgré tout... J’ai gardé ses paroles, ou plutôt ses paroles m’ont gardée, je ne sais pas. Après tout, l’enfance est une blessure dont on ne peut se laver. »

Autant prévenir le lecteur taciturne : il ne parviendra pas à respecter le silence qui sied habituellement à la plongée concentrée dans les textes avec ce premier roman du poète et dramaturge Jean D’Amérique. Jurons et exclamations solitaires, joues en feu et mains crispées font partie de ce voyage insensé dans les bas-fonds d’Haïti, de cette histoire d’amour impossible entre deux jeunes filles recluses dans le cercle infernal des Caraïbes.    


« La nuit pue l’ennui. Comme un cadavre qui n’a pas encore pris son bain, ça sent le rêve raté. »

Sur les pas de Tête Fêlée, jeune fille coincée dans un bidonville de Port-au-Prince, le lecteur investit la cité de Dieu. L’insalubrité challenge l’insécurité, les exactions des bandes celles de la police. Le professeur d’histoire lubrique évalue de son bureau les changements corporels en cours. Elle s’en fiche de l’école de toute façon, Tête Fêlée, de cette école qui « apprend la morale à la place de la mémoire ». 

« M’instruire ? Je suis bien instruite des dégâts de mon monde, de son allure décadente et de ses ébats obscènes qui traquent le dernier rempart humain. »

 © Vanessa Cass © Vanessa Cass


Trop occupée à survivre, à faire l’appât pour le compte de Papa, à tenir en joue cagoule sur la tête les kidnappés.

« Je connais mes falaises, mes quartiers d’ombre. Je ne suis pas la moins nue sous le soleil des armes. Papa m’a beaucoup appris de la démarche du sang, de la valse du fer dans les territoires de la main. De sales boulots, jusqu’ici, j’en ai beaucoup accompli. Sous l’uniforme de l’école, je rends possible des trafics à grand risque. Je livre des calibres pour le compte de Papa. Depuis la rue, je prépare pour lui les bonnes fiches de braquage ou d’enlèvement : le monsieur qui laisse la classe avant l’heure en disant qu’il doit aller tirer un chèque, le garçon pédant qui veut absolument qu’on connaisse le prix de son portable et de ses autres gadgets électroniques, l’enfant qu’on dépose à l’école dans une voiture luxueuse qui ne semble en rien entamer la fortune des parents. Des stupéfiants violent le regard des flics en prenant ma boîte à lunch pour un bateau de livraison. Mes livres couvent des charges dans mon sac à dos. Il m’arrive d’enfiler une cagoule, un 9mm m’allongeant le bras, pour surveiller un otage. Tout un tas de boue que je sais porter sur le front au fil de ma vie. »

« Tu seras... Tu seras seule. Tu seras seule dans la grande nuit. »

Papa la lui répète souvent cette phrase, terrible prédiction dont elle ne saisit pas encore le sens. Papa n’est pas son père, celui-ci « selon la légende de la bouche qui donne et de l’oreille qui reçoit » s’est fait sauter le caisson le jour de sa naissance. Le sang en guise de bénédiction. Papa, lieutenant du terrifiant chef de gang Ange du Métal qui tient le quartier est, en plus d’être une zélée recrue du Baron Samedi, le nouveau compagnon de sa mère, Fleur d’Orange. Pute attachante aux seins cathédrale, celle-ci rêve des vitrines d’Amsterdam depuis les effluves des fonds de bouteille. Incapable de gestes tendres envers sa fille, elle côtoie Tête Fêlée plus qu’elle ne l’élève selon le sens donné communément à ce mot mais elles s’aiment à leur façon, déglinguée, lointaine, chacune trop occupée à tenir debout, à éviter le plomb ou les coups de machette.

 © Vanessa Cass © Vanessa Cass


« Chère lune,
L’encre est pauvre, ma main bête et le papier inconvenable. L’impossible seul connaît ta route, peut-être. J’essaie de tresser l’azur entre mes doigts pour t’écrire. Dur devient l’horizon à chaque tentative. Et voici que cette lettre à deux ans, l’âge exact de l’angoisse qui m’habite face à la difficulté de t’approcher. Je t’écris avec du retard dans la gorge. Je te parle avec mes oiseaux morts, mes veines blanches et mes soleils arqués : fruits amers des kilomètres jetés entre nos cœurs. J’essaie d’avancer vers toi, espérant voir fondre nos envies dans la même eau. »

Silence, la belle Silence, la fille du professeur prédateur. Tête Fêlée rêve d’elle nuit et jour, de son regard, de son sourire, de leurs « mains liées pour dire l’évidence d’un ciel qui révoque les nuages »; elle se rend à l’école seulement pour la regarder. La distance entre les classes sociales, qui étouffe Ayiti, ne saurait l’éloigner d’elle. « J’ai des roses coincées dans le coeur pour Silence, des papillons au coin des yeux à lui dessiner, je rêve d’avoir la tendresse des fleurs pour m’approcher de sa beauté, j’espère me muer en rosée pour convenir à son aurore. » Cette maudite lettre qu’elle n’arrive pas à lui écrire, depuis deux ans déjà, guide cette fable cruelle, belle comme la mort. Que viendrait faire l’amour dans cet endroit écrasé par le soleil mais envahi d’ombres ? 

Une vengeance de rue, bientôt, sera l’étincelle qui achèvera de déstabiliser le quotidien de ces protagonistes pourtant rompus à l’imprévisible, plongeant Tête Fêlée dans des rapides furieux et destructeurs.   

Les mots de la plume montante de la francophonie, également directeur artistique du festival international Transe Poétique de Port-au-Prince, font l’effet d’électrochocs, puissance vertigineuse. Sa poésie irrigue le récit, chacune de ses phrases se révèle à la fois enchantement littéraire qui rapproche le lecteur de la jouissance (le mot n’est pas trop fort car l’écriture de D’Amérique est d’une intensité érotique rare) mais aussi un coup de poignard dans les entrailles, qui laisse à terre. Car derrière l’histoire d’amour de Tête Fêlée et de Silence, derrière les portraits de Divine, du Politicien dont le cul est fabriqué pour toutes les chaises (qui finira chibre en sang contre un lampadaire) : la rage, la nécessité du cri pour l’île oubliée. 

 © Vanessa Cass © Vanessa Cass

« Un certain jeune bourgeois se fait arrêter par la police, parce qu’il fume de la marijuana dans sa voiture criant à fond des airs de David Guetta pour signifier aux filles qui l’accompagnent qu’il est cool, ça lui vaut deux jours de garde à vue; après sa libération, son père vient demander qu’on donne la leçon fatale au flic.
 Le propriétaire d’une grande entreprise arrive - il appelle avant, pour prévenir, sinon il risque de se faire mal comprendre par les soldats du chef en déchirant le ventre du village avec sa Toyota dernier cri -, il demande qu’on enlève le fils de son concurrent et qu’on exige une rançon tellement forte que l’homme ne pourra qu’envisager la faillite de son affaire.
 Un candidat aux législatives assez médiocre vient négocier des voix.
 Un gamin veut se procurer un pistolet, un vrai. Allez, c’est gratuit pour les gosses !
 Ministres et directeurs généraux ont toujours des règlements de comptes à venir fixer, quelqu’un à calmer définitivement. Quand les blindés officiels investissent le quartier, faut pas croire qu’ils viennent s’apitoyer sur notre sort. Le président de la République lui-même peut atterrir ici quand il veut s’assurer au mieux du bon déroulement d’un dossier sanglant.
 L’Ange du Métal a ainsi une pluie de visites. Car, à tous les voeux sanglants, il a toujours une réponse. »

l'auteur Jean D'Amérique © Marie Monfils l'auteur Jean D'Amérique © Marie Monfils


Rarement le lecteur aura ressenti à ce point la réalité haïtienne, la littérature se révélant plus efficace que n’importe quel article de presse ou documentaire. Alors que le peuple haïtien résiste actuellement contre la menace dictatoriale et que la France se détourne pudiquement en s’asseyant sans gêne sur sa part de responsabilité, Jean D’Amérique rejoint avec ce magistral ‘Soleil à coudre’ la prestigieuse lignée des Makenzy OrcelYanick LahensGuy Régis Jr.James Noël ou encore Lyonel Trouillot qui savent marier l’exigence littéraire à l’engagement revendiqué, tout en développant son propre style, à la fois lumineux, ravagé et sensuel. Il s’était déjà fait remarquer avec son recueil poétique ‘Atelier du Silence et sa pièce de théâtre ‘Cathédrale des Cochons’ (sur le massacre de La Saline) mais le roman restant roi indétronable en France, gageons que beaucoup ici vont avoir l’occasion de le découvrir et de chanceler pour la première fois à sa lecture. 

 

Portés par le réalisme merveilleux cher à Jacques-Stephen Alexis, des corps torturés s’évaporent sous les yeux de Tête Fêlée qui elle cherche la peau réconfortante de Silence jusque dans une église. Imaginer un horizon dans ce décor de cervelles désaltérant le bitume, de foutre prédateur, au milieu des rires des puissants, serait folie pure. Mais Tête Fêlée et Silence ne sont encore que des enfants : que resterait-il à l’enfance si on lui enlevait jusqu’au droit de rêver ? Le lecteur n’a pas le temps de se sentir voyeur ni de redouter un misérabilisme déplacé tant les mots enivrants, beauté fatale de la syntaxe de D’Amérique, le jettent sans préavis au cœur de ce chaos organisé, au sein de ces existences en sursis pour qui le sexe brut et le déchargement d'un chargeur relèvent de la même pulsion de vie, pour qui l'amour semble n'être condamné qu'à demeurer velléité. Fable ténèbres, témoignage camouflé, poésie crépusculaire ? Un livre événement en tout cas, une bombe littéraire qui vous déchirera l’âme (cette fin...) en même temps qu’elle vous laissera étourdis par la virtuosité de cette langue. 

 

 

— ‘Soleil à coudre’, de Jean D’Amérique, ed. Actes Sud — 

                 dans toutes les bonnes librairies, aux Mots à la Bouche Paris 11 par exemple, qui le recommande déja chaudement

* aussi : 'Soleil à coudre’, de Jean D’Amérique, premier roman flamboyant et crépusculaire sur AyiboPost, média haïtien engagé et dynamique 

   

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* voir aussi ‘Jean D’Amérique : l’urgence poétique. Étoile haïtienne’ & ‘Plumes haïtiennes

 

 

- Photographies de Vanessa Cass, basée en Haïti. Son site pour découvrir son très subtil travail 

- Portrait de Jean D’Amérique : Marie Monfils

 

 

                 — Deci-Delà — 

 

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