‘L’Absente de tous bouquets’, Catherine Mavrikakis. Jardin en friche en bord de mère

"Je dis : une fleur ! et, hors de l’oubli où ma voix relègue aucun contour, en tant que quelque chose d’autre que les calices sus, musicalement se lève, idée même et suave, l’absente de tous bouquets"

 © Yona Elig © Yona Elig


  « Si seulement tu m’avais élevée dans la foi... Mais nous étions trop français pour cela. »

  La phrase est exquise et prête à sourire. Elle résume bien le dernier ouvrage de Catherine Mavrikakis, spirituel mais douloureux, autant que les vers de Mallarmé dont le titre est tiré. 


« Je dis : une fleur ! et, hors de l’oubli où ma voix relègue aucun contour, en tant que quelque chose d’autre que les calices sus, musicalement se lève, idée même et suave, l’absente de tous bouquets »

Que reste-t-il aux proches non-croyants quand la mort vient prélever son dû, que reste-t-il sinon le choix entre l’idéalisation enfantine et la cruelle lucidité ? 

L’auteure de ‘Deuils cannibales et mélancoliques’ (qui racontait son rapport avec cette mort qui fauchait sans se fatiguer ses amis atteints du Sida les uns après les autres) ne craint pas de se moquer de son « masochisme » et revendique de construire une œuvre influencée par la psychanalyse : la lucidité après la mort de sa mère en 2019, à l’âge de 94 ans, n’était donc pas une option mais une évidence.

« C’est le bouquet ! Comme j’aimais cette expression que tu lançais dès que quelque chose allait mal... Nous vivions de façon si peu agréable, entre les suicides, les crises, les faillites de papa et ta dépression infinie, que nous n’étions jamais très loin de la limite du supportable, du bouquet justement.
Ce bouquet, maman, il n’existe plus. Il n’y a plus de bouquet du tout.
Désormais, je n’aurai droit qu’à quelques fleurs éparses et précieuses dans leur rareté. »

 © Yona Elig © Yona Elig


Denise Marchand, devenue Mavrikakis, ne goûtait guère la poésie de Mallarmé. Elle ne lisait de toute façon que Match (l’ancêtre de Paris Match mais le nom originel du magazine people la renvoyait à sa jeunesse parisienne), ce qui laisse imaginer l’intérêt relatif qu’elle portait au travail de sa fille écrivaine, figure majeure de la littérature québécoise. Elle n’aimait pas non plus les fleurs en liberté, les bourgeons sauvages promesses de vie, insoumises obstinées qui faisaient resurgir les godasses pleines de boue, l’enfance normande de paysanne honteuse. Coupées, dressées en bouquet organisé et déjà condamnées, tournées vers la mort : oui, là elle appréciait leur présence temporaire. Sa fille lui en apportait parfois dans l’espoir d’un sourire arraché, elle déclarait aussitôt sa déception : elle aurait préféré des chocolats.
La contrariété, cette arme redoutable des mères conscientes de leur pouvoir.

« Les fleurs ont un parfum de remords » et c’est dans ce tourbillon sensoriel plein de lotus somnifères, de lys royaux irritants, d’anthuriums à la Huysmans, de violettes psychopathes, d’orchidées délicates et de pâquerettes interdites que nous plonge Catherine Mavrikakis.  

« C’est moi qui peins dans ce petit livre des fleurs d’hiver, des fleurs qui arrivent à pousser malgré la tempête et le froid du deuil qui m’habite.
Tu aimeras mon hiver. Je t’y forcerai. »

L’Absente de tous bouquets’ ou le deuil d’une fille à l’amour longtemps exclusif, malgré des rapports rêches (ou à cause de) avec l’objet de sa passion. ‘L’Absente de tous bouquets’ ou à la recherche de la femme, de la fillette, de la sœur, de l’amante derrière les bribes de la guerre, des planches de Deauville, des ruelles de Saint-Germain-des-Prés, de la prononciation à l’anglaise de certains mots. Derrière les masques. 

« Je ne voulais pas avoir d’enfant, pour ne pas aimer quelqu’un plus que maman, et je crois que sa tristesse à elle quand sa petite-fille est née venait de sa jalousie maladive. Il n’y en avait que pour elle... [...] J’ai alors pensé à mon ami Maxime, qui adore sa mère d’une façon presque maladive. Il n’est pas le seul. Il a ses côtés Warhol, Fassbinder, Mathieu L., Jean M., Barthes, Pasolini, Olga D-N. Tous ceux que j’aime...
Souvent je classe les gens en catégories : ceux qui ont trop aimé leur mère... et les autres. Cela met vite de l’ordre dans mon chaos. »

L’ouvrage n’a rien de l’herbier de fleurs séchées, bien au contraire. Apprendre à cultiver son jardin, ses mauvaises herbes du passé comme ses graines promesses - ce que n’a jamais fait Mme Mavrikakis-mère inamovible dans sa dépression sans âge, son agressivité défensive : tel est bien le but de l’auteure. Dans une métaphore cruelle, celle-ci avoue n’avoir guère été douée jusqu’ici dans ce domaine, sinon pour les bouquets de champignons.
 © Yona Elig © Yona Elig


«  J’ai commencé quelques semis, histoire de me voir en jardinière ou même en maraîchère. J’ai peur de faire crever la vie. Pourtant je m’aperçois doucement que je suis aussi capable de donner naissance au monde. Ça pousse, ça pousse. Les fleurs travaillent toutes seules à exister. »

La professeur de littérature émérite de l’université de Québec, plus accoutumée au maniement des concepts et des subtilités de la langue, s’est plutôt focalisée jusqu’alors sur les livres, objets inertes, que sur le vivant délicat. Même sa peur de laisser crever le matou (sous-alimenté ? Sur-alimenté ?) la rend redoutablement touchante. Fidèle à elle-même (tel est bien le but du livre, de l’analyse sans fard de ses rapports fille-mère), Catherine Mavrikakis d’enrichir sa composition délicate de références artistiques (Baudelaire, Joyce, Jarman, Barthes, Mishima...) comme si au fameux "L’Enfer, c’est les autres" elle répondait "L’engrais, c’est les autres". Maman, pourquoi ne nous sommes-nous pas comprises ?

« Ma mère construisait des narrations fabuleuses et drôles à partir de la mort, peut-être pour mieux la tenir à distance, pour ne pas y penser. Elle avait une manière de parler des choses pour précisément les oublier, ne pas y faire attention,
Tu déposais en moi les graines d’angoisse. Terreau fertile, je me faisais hospitalière pour faire surgir les fleurs de l’anxiété. Et toi, après tes récits, tu te sentais toujours beaucoup mieux. Légère et aérienne. »

Jamais remise de son départ de la France pour le Québec ni des infidélités et autres trahisons de son second mari, Denise Mavrikakis s’est confortée dans une posture paralysante, statique, qui exigeait des enfants de ce mariage qu’ils jouent un rôle réceptacle. Mais de son frère Nicolas, Catherine Mavrikakis parle peu : chacun sa mère. Chacun ses souvenirs, joies, blessures, secrets pour surmonter la perte. Dans le carnet intime de la disparue, beaucoup de soupirs, de menaces non mises à exécution.

« J’en ai marre, marre, marre ! Je les laisserai tous, un jour. »

Rien de nouveau pour Catherine. Elle aurait préféré y découvrir des pensées plus surprenantes, des clés inattendues. Mais Mme Mavrikakis-mère ne cultivait pas son jardin, comme déjà dit. Elle barricadait souffrances et rancune, s’y raccrochait avec rage et n’envisageait pas de planter de nouvelles racines de ce côté-là de l’Atlantique.

« La mère morte, c’est une notion qui renvoie à l’enfance. La mère se meurt quand pour l’enfant sa maman s’absente. La mère est morte lorsqu’elle se retire en elle pour faire un deuil, pour vivre son chagrin, pour soigner en son for intérieur sa dépression.
Tu as été ma mère morte, bien avant ta mère réelle en juin 2019. Tu étais ma mère morte dès 1961. »

Pour autant, ‘L’Absente de tous bouquets’  n’est en rien un règlement de compte post-mortem, une litanie de reproches tardifs. 

« La nuit, bien sûr, je pense à toi. »

 © Yona Elig © Yona Elig


Même la peur maladive de la mère de l’extérieur, cette façon d’isoler ses enfants du monde en ne les laissant pas sortir, a mené l’écrivaine à se glisser aisément dans la peau de ses personnages confrontés au huis-clos (dans ‘L’Annexe’ et ‘Oscar de Profundis’). Doit-elle la remercier ? Non bien sûr, mais reconnaître les influences qui dégonflent égos et illusions immatures de liberté est un travail ardu mais, nécessaire. Le prix de la vraie force. 

Celles et ceux qui ont déjà tâté du divan reconnaîtront ce mélange de franchise dévastatrice, des névroses familiales traitées froidement, et d’aveux douceur sur les liens nécessaires, épidermes ultra-sensibles. Les rires de la mère, ses habitudes (chaussures trop petites, les grands pieds sont vulgaires), ses excentricités (médicaments pour tous) et même ses vacheries : qu’ils manquent, qu’elle manque... Sens olfactif aiguisé, à l’affût des effluves mémoire, animal perdu.

« Tu rirais avec moi. Tu aimais rigoler. 
Adolescente, je te rencontrais la nuit dans la cuisine. Je me faisais un chocolat chaud et tu chauffais une tisane. Nous rigolions des heures en nous racontant des histoires saugrenues [...] Ma mère, te voilà sans identité, irremplaçable, mais quand même remplacée à chaque instant...
Autrement, je ne pourrais pas vivre.
Je te recrée partout, sans relâche.
Tu restes mon invention. »

L’Absente de tous bouquets’ est le cri d’une fille blessée à jamais de ne pas être parvenue à percer l’armure maternelle, luttant mais consciente de l’unique occasion manquée, gâchée. Mais aussi le résultat d’une réflexion apaisante qui tient lieu, pour continuer de filer la métaphore jardinière, de tuteur salvateur.


Catherine Mavrikakis narre les derniers mois, difficiles, de sa mère en maison (« Je ne vais pas nous rater »), rôles inversés. Des lignes dures sur la déchéance physique mais aussi magnifiques sur la beauté du très grand âge, d’autant plus puissantes en cette sinistre période de pandémie mondiale qui a vu fleurir ici et là les eugénistes en herbe. 

« Je dis souvent que les vieilles dames ont une odeur. Cela n’a rien à voir avec sentir bon ou mauvais. Les bébés sentent le neuf et les vieux exhalent le suranné. Avec le temps, quelque chose de nos peaux macère avec le parfum. 
 Bientôt, si ce n’est déjà fait, je sentirai comme une vieille dame. »

L’écrivaine Catherine Mavrikakis © DR L’écrivaine Catherine Mavrikakis © DR


Et la narratrice d’espérer dégager elle-même vite cette odeur de femme âgée. Pour retrouver les moments passés avec cette vieille mère aussi irritante que follement aimée, formatrice décisive.

La mère est partie, un matin, à l’hôpital. Catherine Mavrikakis ne tourne plus à droite en sortant de chez elle, ne suit plus cette rue qui la mènerait devant la résidence Graham. Elle préfère prendre à gauche, vers le parc fleuri qui ramène par touches les réminiscences, les fleurs éparses invisibles, mais qui promet également surprises de l’existence, inconnu du lendemain. Le lecteur referme ce livre intimiste, cette lettre à la mère, pudique malgré les révélations, délicate comme un pétale, main abîmée, fatiguée par la vie, qui se retire, mais aussi mise au point féroce, piquants de rose brandis au-dedans au-dehors, et se répète cette phrase universelle, adresse aux mortels compliqués que nous sommes tous : cultiver son jardin. Cultiver son jardin. Lancer ses racines loin et dans tous les sens, découverte des possibles et des terres vierges pour, le moment venu, ne pas s’effondrer sur pied face à l’absence de celle qu’on a tant aimée. 

     — ‘L’Absente de tous bouquets’, de Catherine Mavrikakis, ed. Sabine Wespieser  —

 

[ Catherine Mavrikakis publie toujours chez ses éditrices historiques, Héliotrope au Québec et Sabine Wespieser en France ]


* voir également ‘L’Annexe : agents lettrés, huis-clos fatal’ & ‘Oscar de Profundis, la star de l’Apocalypse’. Une dystopie glaçante de Catherine Mavrikakis 

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- Illustrations : voir le site de Yona Elig 

 

                                                 — Deci-Delà

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