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Billet de blog 13 avr. 2020

'Le chant des marées', de Watson Charles. Ressac poétique

« Je n’ai point retrouvé / Tes souvenirs d’enfance / Autour des nuits crucifiées / Comme c’est triste la mer / Dans tes yeux »

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© Jean-Paul Saint-Fleur * FotoKonbit

        Ayiti, "la montagne dans la mer" : comment Caraïbe pourrait-elle jamais quitter la mémoire de ses enfants bannis, ceux qui ont abandonné ses rivages, emportés au loin par les tourbillons de l’Histoire, par les tempêtes opportunes trop heureuses de semer zizanie dans la vie de la cité (« La nuit a précédé mon poème / Ma ville est fatiguée / De cet instant obèse / Dans la puanteur des cris ») ou par le courroux dantesque de la terre âpre (« Tu comprendras que cette terre / Est un amer linceul ») ? Ses vagues murmurent toujours à leurs oreilles, le sable de ses plages avale encore langoureusement leurs pas - comme pour mieux les retenir ou faire surgir, cruauté suprême, doutes et regrets - même si les pieds des exilés ne foulent plus rien d’autre que le bitume grisâtre des mégapoles désormais (« Et des chemins aux colliers de joies / Ma voix chant de mer / Comme un émerveillement à la tombée du soir / La mer des Caraïbes est en moi »).

Et l’Atlantique, de l’autre côté de l’île, grand frère irritable et vengeur, encouragé par le Loa Agoué, se charge de porter ses colères bruyantes, ses éruptions liquides, ses sombres souvenirs séculaires remontés de ses entrailles perpétuellement colère jusqu’à eux, par-delà frontières, rationalité et temporalité pour rappeler à qui-de-droit qu’ils sont siens, eux-aussi, malgré la trahison du départ, pour toujours et à jamais. Le récit ab initio est impossible : il est trop chargé, trop long, trop lourd à supporter pour un simple mortel (« Je suis venu de ce monde pour te dire tous les maux que je porte, des cris à poings fermés qu’on oublie parfois, de la transhumance et des voix du négrier. Je suis venu avec la poussière aux pieds comme un pays qui marche et un vent qui saigne »). Un héritier, oui comme tous les hommes, porteur insulaire de la biographie complexe (« Le temps n’est plus à nos portes comme un cri blessé ou nos yeux comblés de vents et de terres maudites. Fini le temps des tam-tams et le chant du soir, fini la plèbe et les jours testamentaires »), mais qui aspire aussi à l’apaisement de l’âme, à la trace personnelle dans un monde belliqueux qui tangue plus que jamais. Un monde de fer qui ne rêve plus que de murs géants bâtis dans l’océan sacré, condamne sans scrupule à la noyade les naufragés-déracinés et invite qui-veut-survivre à l’ancrage irréversible.

l'auteur © Watson Charles

« Dans le chant du monde / Mon cœur bat / J’ai oublié que le coquillage / Que je porte est loin de ma terre / Le monde renaît mais hélas je ne m’en souviens pas / J’ai repris la mer comme la cime qui me foudroie / J’ai porté en moi-même le silence / Où mon double n’est qu’une errance »
Comment s’ancrer dans la mer des souvenirs quand partir vers l’ailleurs était un choix, plein d’espoir alors ?    
« Au cœur du monde / Nous sommes des pèlerins solitaires / Abandonnés à nos ombres »
L’impuissance, aussi, quand le vent porte jusqu’à l’exilé les rumeurs du désordre. La Perle est dévorée, de dedans, de dehors : mais que peut faire pour son île le lointain nostalgique contre de si obstinés et réguliers adversaires ?
« Entre les paupières et nos voix
La nuit martèle nos corps
Comme le bruit de l’asphalte
Je sens les frontières sous ma peau
Comme un silex »
Alors quoi ? Se laisser entraîner vers le large par le puissant et dangereux courant de la mélancolie ? Accepter son sort, rejoindre les abysses au rappel de ses blessures ? « Je n’ai point retrouvé / Tes souvenirs d’enfance / Autour des nuits crucifiées / Comme c’est triste la mer / Dans tes yeux », lance le poète à son double. Ce serait oublier la femme aimée, l’alter-ego sensuelle et ses promesses de nouveaux horizons intérieurs.
« J’ouvre le temps
Et même si les fleurs
Ne sont que des leurres à tes cheveux
Tu regarderas l’horizon
Et les nuages s’en vont vers ma terre
Et si le temps s’achève
Le rire des enfants sortira en toi
En glorifiant le monde
Car je suis tes mains
Tel un mendiant dans l’air pur »
Le poète s’éloigne des réminiscences cannibales et se laisse embarquer par la passion brûlante. « Je t’ai offert les nuées / Car ici ton corps / Est mon premier voyage »
Mais comment se connaître sans se dévoiler ? Comment se raconter sans conter l’île aimée ?
« Pour ma lampe dans tes cheveux / Présage de milles folies / Mes mains remontent la conque / De tes hanches / Pour un désir d’aimer » La mer revient, sensuelle maintenant. Coquillages enchanteurs. 

© Wilky Douze * FotoKonbit

« Je ne parviendrai pas à t’écrire / Le silence de mes mains / La terre / L’enclos de tes voix irréelles / Je ne parviendrai pas à te dire / Tour ce que le monde a connu / Qu’importe la nuit / Qu’importe à nos souvenirs »

Le poète amoureux, s’il ne décrochera pas la lune cette fois encore, de se soumettre tout de même à sa puissance cachée, à ses marées charriant mille parts de lui éparpillées. Et Watson Charles désormais de l’entendre et de le partager, ce mystérieux chant des marées

Un recueil qui ne nous parle pas seulement d’Haïti et de l’exil mais nous interroge aussi tout en douceur et mots pesés sur notre part de liberté, sur notre unicité. Sur notre fragile unité. 
« Je viens d’un pays 

Où l’ici est ailleurs

Où chaque homme porte en soi

La mémoire d’une île » 

- - ‘Le chant des marées’, Watson Charles. Éditions Unicité - - 

- Article également publié sur la revue Terre à Ciel


- de nombreuses librairies prennent des initiatives, vous pouvez commander vos livres et les retirer physiquement dans certaines. Voir jesoutiensmalibrairie.com en ces temps difficiles ! - 

{Watson Charles sortira au début de l'été 'Le goût des ombres' (nouvelles), aux ed. PhB}

* * FotoKonbit a pour but d’aider les jeunes photographes haïtiens à mettre leur travail en valeur. N’hésitez pas à visiter leur site  

                                             — Deci Delà— 

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