‘Les notes de la mousson’, de Fanny Saintenoy. Les secrets de Pondichéry

" Les pluies de la mousson de purifier le visage pensif offert au ciel tandis que le mutisme mystérieux d’une petite fille Intouchable du Tamil Nadu d’envoûter un doux rêveur "

 © Guibert Antoine © Guibert Antoine


Un rickshaw fonce dans les rues animées de Pondichéry avec à son bord deux amoureux improbables, le tintement délicat des kolusugal (bracelets de cheville) d’une femme admirative n’émeut plus son époux musicien assis par terre en tailleur, penjabi impeccable et dos tourné. Une vieille servante interprète en secret les poses alanguies des vaches sacrées, le sari d’un jeune marié est souillé par des crachats anonymes. Les pluies de la mousson de purifier le visage pensif offert au ciel tandis que le mutisme mystérieux d’une petite fille Intouchable du Tamil Nadu d’envoûter un doux rêveur. La terre du sous-continent indien sera bientôt gorgée d’eau mais, la puissance des cyclones intérieurs rendra anecdotique celle des éléments saisonniers. Kanou, Galta, Anjali et leurs proches seront bientôt débordés par souvenirs, regrets et doutes qui tels des torrents mal contenus emporteront sous peu les barrages les plus sophistiqués.


Après un premier roman célébré par la critique, ‘Juste avant (chez Flammarion) et un second à plusieurs mains, ‘Qu4tre’ (chez Fayard), Fanny Saintenoy poursuit avec ‘Les notes de la mousson’ son travail sur la mémoire, sur les secrets familiaux qui entravent, les silences qui « résonnent longtemps et portent loin ». Repérer les crispations d’un visage qui trahissent la tempête intime, souligner la gravité d’un regard, voile fugace, oh à peine perceptible mais annonciateur déjà. Les discrets soubresauts, les émois secrets et les peurs enfantines qui échappent - rebelles indomptables - à tout commandement, qu’un geste, un blanc, un agacement sans motif vont mettre à jour : la dame Saintenoy est à son affaire.  

l’auteure Fanny Saintenoy © Gérard Uféras - Flammarion l’auteure Fanny Saintenoy © Gérard Uféras - Flammarion

« Galta décide, comme elle le fait souvent en cachette, d’aller se mettre sous la pluie battante au milieu de la cour, le visage relevé vers le ciel, comme une possédée; cette étrange cérémonie la rend toujours plus lucide et plus calme. Elle s’accroupit, se cale les fesses sur les talons et reste ainsi sous l’eau purifiante. Le soulagement habituel n’opère pas, le fourmillement des gouttes et le silence opaque qui se cache derrière la pluie la mettent dans un état second. Elle se sent perdue, entièrement. Galta sort de tous ses rôles, elle n’est plus la maîtresse de maison évaporée, la mère en retrait, l’épouse à la fois sublime et transparente, la ‘poupée’ de Ahmma. »

 © Claudie Rocard-Laperousaz © Claudie Rocard-Laperousaz

L’Inde, ses odeurs de cuisine, de jasmin et d’encens, d’automobiles et de corps qui brûlent aussi, ses couleurs vives, sa saveur épice, ses effluves bidis et ses injustices de classe s’invitent dans cette nouvelle exploration des non-dits, des infimes mouvements de l’âme qui finissent par faire un jour, sans autre préavis, bifurquer les chemins. L’Inde personnage à part entière, ou plutôt la nostalgie du pays aux mille dieux qui nourrit autant le récit qu’elle révèle celle de l’auteure ( « J’y ai presque tout appris et réappris » notait-elle dans ‘Juste avant’). La gardienne solitaire d’une école parisienne se console d’avoir eu trop peur de la vie, de ne pas avoir su choisir, en parlant tamoul à une perruche messagère. « Angèle n’oserait avouer à personne que souvent elle se ‘croit’ noire, elle se voit ainsi, elle rêve d’elle-même en indienne. Il lui arrive de s’étonner en voyant son poignet si blanc. Certains dimanches, depuis qu’il n’y a personne d’autre dans l’école, et qu’elle ne risque pas d’être surprise, elle s’habille en sari, sort ses bracelets, des bangles aux couleurs vives, ses bijoux de cheveux, ses clochettes de cheville, et elle marche pieds nus avec délectation. On dirait une petite fille qui se déguise, elle se trouve pitoyable mais elle s’autorise cette éphémère métamorphose. »

 © Alex Masi © Alex Masi

Kanou, lui, petit garçon choyé de dix ans, pressent les changements à venir. Il ne sait encore s’ils seront liés à l’âge ou aux événements extérieurs. Il devine cependant qu’ils seront aussi soudains et violents que les averses de juillet. Le flux de l’air va s’inverser, les masses chargées de l’humidité de l’Ocean indien vont venir se fracasser, poussées par les vents, contre la chaîne himalayenne et déverser abruptement leur trop-plein sur Pondichéry. « Il commence à penser que grandir revient à sentir les préoccupations des adultes » et s’il n’est ni météorologue ni brahmane oui, songe-t-il, quelque chose de cet ordre de la nature instoppable, dans sa famille, va se produire : les vents se lèvent.

 © Robert Nicolas © Robert Nicolas

« Pondichéry était une commère, autant qu’une ville de province française mais en plus peuplée et tout aussi assoiffée de rumeurs à croquer. » La plus française des cités indiennes bruisse de milles bruits, lourdeur des regards, poids des conventions : les destins se croisent, se reconnaissent, remontent le temps et convergent vers le même silence originel. Fanny Saintenoy de tendre de délicats fils entre les portraits, préparant le lecteur à l’arrivée des trombes émotionnelles qui prennent leur élan pour mieux chambouler les existences mélancoliques bientôt, sous le regard impassible de Ganesha. Capturer les notes de la mousson, « ses crépitements, son feulement, le tempo du clapotis et le silence qui rôde autour », entendre le plus discret des soupirs provenant de la conscience : ‘Les notes de la mousson’, aventure solaire qui sublime l’émotion et exalte la force des racines autant qu’elle expose le poison sans frontière de l’intolérance. Transpose sur papier la marque laissée par le pays des tigres et des pluies libérées sur l’âme de l’écrivaine voyageuse.

De l’exil intérieur, parfois, certains reviennent. De la terre humide de Pondichéry, soudain, un conte indien lumière de surgir. 

 

- ‘Les Notes de la Mousson’, Fanny Saintenoy, ed. Versilio - 

 

* voir également ‘J’ai dû vous croiser dans Paris. Les déambulations sensibles de Fanny Saintenoy’ (qui vient de recevoir le Prix Sgdl du premier recueil de nouvelles 2020) & ‘Fanny Saintenoy, le goût des silences’ 

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        — Deci-Delà

 

 

 

 

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