« Haïti, mon amour » : la leçon de piano de Célimène Daudet. Le lumineux retour

Derrière l’influence du romantisme européen: les pas saccadés des fidèles vaudous, des nègres marrons en pleine cérémonie. Le terrible destin des Taïnos, le son des chaînes entravant les pieds des esclaves qui dansent comme ils peuvent pour résister à la déshumanisation et au déracinement.

la pianiste Célimène Daudet © Éric Boudet la pianiste Célimène Daudet © Éric Boudet


    ‘Feuillets d’album numéro 1’, de Ludovic Lamothe, ouvre l’opus et pousse à s’asseoir tant la délicatesse et le spleen contenu qui s’en dégagent font l’effet d’une gifle émotionnelle bienvenue en notre époque débile sens dessus dessous, privée de temps mort et d’introspection. 

Nul besoin de s’y connaître en musique de chambre ni d’avoir suivi pas à pas le parcours de la soliste Célimène Daudet depuis ses débuts sur la mythique scène du Carnegie Hall pour se retrouver dès la première écoute happé par ce troisième album, solaire. Pas plus n’est-il nécessaire de maîtriser sur le bout des doigts tous les chapitres de la Révolution haïtienne de 1804 (qui vit la naissance de la première république noire au monde, liberté arrachée aux Français par les anciens enchaînés eux-mêmes, Toussaint Louverture et Jean-Jacques Dessalines sabre levé) pour frémir aux envolées lyriques et romantiques, aux accélérations oniriques qui évoquent les transes paysannes dédiées aux loas (esprits vaudous).

La pianiste multi-primée à l’international, formée au Conservatoire d’Aix-en-Provence (puis à Lyon et Paris), renoue ici avec ses origines (sa mère est haïtienne) en reprenant les partitions négligées par la postérité de trois compositeurs de la ‘Perle des Antilles’, formés en France mais précipités dans le gouffre de l’oubli par les crises successives et l’absence de projecteurs braqués, de reprises : Ludovic Lamothe (1882-1953), surnommé ‘le Chopin noir’, Justin Élie (1883-1931) et Edmond Saintonge (1861-1907). 

Si le pays sans repos, malgré sa situation sanitaire et politique constamment alarmante, ses catastrophes naturelles et l’indifférence pérenne de la communauté internationale à son égard (sauf lorsqu’il s’agit de placer ses ONG proche des manettes), tire fierté de l’aura mondiale de ses écrivains et de ses peintres, la musique classique semble être le parent pauvre de ses arts. Célimène Daudet, en utilisant sa notoriété pour exhumer et faire revivre cette richesse oubliée, effectue de ce point de vue un geste militant dans le plus beau sens du terme, qui ne peut que piquer la curiosité et inspirer le respect.

Haïti, mon amour’ est donc à la fois un objet intime qui symbolise la découverte et la ré-appropriation de l’histoire de ce qui ne fut pendant longtemps qu’une île lointaine aux yeux de la virtuose spécialiste de Bach et de Debussy. Mais également un hommage expert à trois artistes au travail abouti qui ont su marier les influences européennes à l’héritage caribéen voire africain.  

Le résultat est une pépite qui s’écoute en boucle, hypnotisant mariage entre les notes de trois compositeurs qui maîtrisaient l’art de mettre la mélancolie insulaire en musique et la sensibilité et la technique d’une pianiste personnellement impliquée. Sous les doigts possédés (chevauchés, dit-on là-bas), virevoltant sur le piano à queue, les paysages abrupts du ‘Pays de montagnes’ de se dessiner. Derrière les similitudes trouvées avec Chopin et Liszt (les ‘6 chants polonais’ de ce dernier concluent d’ailleurs l’album, telle une ode au métissage), la colonisation, l’omniprésence européenne, l’histoire de fer et de sang qui surgit soudain lorsque les rythmes vaudous de Lamothe et les références amérindiennes d’Élie entrent dans le bal. 

 

Feuillet d'album n°1 de Ludovic Lamothe | Extrait de l'album "Haïti mon amour" de Célimène Daudet

Les Taïnos (‘les hommes bons’, en opposition aux décrits ‘féroces’ Indiens Caraïbes), premiers habitants de l’alors nommée Hispaniola par les colons, exterminés par les armes et les maladies importées, de rappeler leur existence passée via la ‘Méringue populaire haïtienne numéro 4’ de Justin Élie, intense et grave. De la subjectivité de la notion de férocité... 

Edmond Saintonge aussi enrichira de ses œuvres (‘Élégie’ reprise ici) la méringue, musique et danse haïtiennes considérées comme patrimoines haïtiens indéboulonnables. La danse, issue de la Calinda, a été apportée par les esclaves africains et est devenue le symbole de l’expression de l’âme nationale. 

Derrière l’influence du romantisme européen, plus particulièrement celle de Chopin : les pas saccadés des fidèles vaudous, des nègres marrons en pleine cérémonie, échappés dans les montagnes. Le terrible destin des Taïnos, le son des chaînes entravant les pieds des esclaves qui dansent comme ils peuvent pour résister à la déshumanisation et au déracinement africain; les mornes, les cours d’eau, le culte de la méringue s’inscrivant comme un outil de résistance culturelle à l’occupation américaine (1915-1934) mais aussi l’influence de Cuba, des autres Amériques, les sœurs. La gifle émotionnelle, déstabilisante, de la première écoute comportait tout cela. Même sans l’analyser, l’auditeur néophyte de le ressentir grâce à la force d’interprétation de Célimène Daudet, au talent oublié des trois musiciens mis en avant, à l’alchimie née de cette rencontre entre celle que Dany Laferrière décrit comme « une étoile » avec les précurseurs certes longtemps gommés mais désormais ramenés à la vie.

Danza numéro 1 - Habanera’, ‘Icônes vaudouesques - Loco’, ‘Chants de la montagne’ : autant de titres énigmatiques qui incitent à découvrir ce magnifique album. 

Après le Haïti Piano Project lancé par l’artiste (faire venir via une levée de fonds un piano de concert en Haïti, à Jacmel, pour y organiser un festival annuel de musique, aider les talents nationaux à émerger), un album qui entend redonner voix et reconnaissance artistique aux invisibilisés. Comme le souligne d’ailleurs le magnifique premier clip tiré d’Haïti, mon amour, avec la participation de l’actrice guyanaise Stana Roumillac et du poète-romancier haïtien James Noël (ainsi qu’une apparition de son compère Jean D’Amérique) et dans lequel évoluent des personnages privés de sens.

Alors qu’aujourd’hui une dictature menace de s’installer dans la durée, dans l’indifférence internationale (voire avec le soutien des Américains), que les gangs armés par les politiques sont devenus incontrôlables et que l’Etat se révèle incapable de protéger sa population (même de la menace grandissante du Covid), ce trésor d’émotions sort à point nommé pour, aussi, attirer les regards sur ce joyau en perdition qu’est Ayiti, ce condensé de talents et de sensibilités irrigués par maintes sources, parfois applaudis avec grandiloquence puis encouragés aussitôt à retourner à plus grande discrétion. Le travail de Célimène Daudet ne fait que commencer : la porte de la mémoire ouverte, une nouvelle recherche de partitions à sauver, des talents insulaires méprisés par l’Histoire est déjà lancée. La virtuose à fleur de peau a encore flopée de mots d’amour non-prononcés à faire porter par la musique, pudiques, tranchants et tendres en même temps, à délivrer à l’île. Pour le plus grand plaisir des auditeurs éveillés. 

— ‘Haïti, mon amour’, de Célimène Daudet, NoMadMusic Prod. — 

 

* retrouvez l’actualité et les dates des concerts de Célimène Daudet sur son site 

* voir aussi ‘Plumes Haïtiennes’ 

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                                               — Deci-Delà

 

 

     

 

 

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