Consacrer Roman Polanski meilleur réalisateur pour "J'accuse" est-il moral ?

La remise du césar du meilleur réalisateur à Polanski divise en deux le monde du cinéma, voire toute la société française. Essayons d'appliquer un raisonnement en 3 questions pour tenter d'y voir plus clair.

L'année dernière, je publiais un court billet intitulé Morale pour partager un raisonnement de Jean Tirole visant à déterminer dans quelle mesure une pratique économique pouvait être considérée comme morale ou non. Mais son raisonnement semble assez général et devrait pouvoir s'appliquer à bien d'autres sujets en dehors de l'économie. Compte tenu de mon précédent post sur l'affaire Polanski (voir ici), je me suis donc demandé dans quelle mesure ce raisonnement pouvait éclaircir la situation qui divise actuellement en deux le monde du cinéma, voire la société française.

Pour rappel, le raisonnement de Jean Tirole consiste à se poser 3 questions:

  • Où est la victime ?
  • Quel est le fondement de votre croyance ?
  • Comment justifiez-vous d'empiéter sur la liberté d'autrui autrement que par votre indignation ?

Essayons maintenant d'appliquer ce raisonnement à notre sujet : "Consacrer Roman Polanski, meilleur réalisateur pour son film 'J'accuse', est-il moral ?"

La victime

Il est possible ici de définir comme victime, toute personne qui subirait une injustice ou serait en souffrance, suite à l'attribution du césar. Le donner à Roman Polanski induit forcément des perdant.e.s : 8 en l'occurrence ici, compte tenu des autres réalisateur.trice.s nominé.e.s. Si on peut raisonnablement penser qu'il n'y a pas de réelle souffrance pour les perdant.e.s, ne pas être récompensé.e pourrait être vu comme une injustice. Surtout si la personne nommée ne le mérite pas. Roman Polanski mérite-t-il donc son césar ? Si l'on en croit les différentes critiques de presse accessibles sur le site Allociné, les avis sont plutôt partagés quand aux choix artistiques du réalisateur, même si techniquement son savoir-faire est toujours à la hauteur. Il ne semble donc pas y avoir de consensus sur le sujet. Mais peu importe car tout césar est décerné par un vote, donc forcément entaché par la subjectivité certaine de chaque électeur.trice, membre de l'académie des césars. Que l'on soit d'accord ou non avec le résultat, il est difficile de parler d'injustice si le règlement a été respecté. Et personne ne semble remettre en cause le déroulement du vote.

Toutefois, de nombreuses personnes, non directement concernées par l'attribution du prix, se sont tout de même senties victimes, suite à la victoire du réalisateur. En économie, Jean Tirole parlerait d'externalités.

Le fondement de votre croyance

Comment des personnes qui ne sont pas nominées peuvent-elles se sentir victimes de la remise d'un prix ? Ces personnes sont surtout des femmes.
Peu surprenant vu que Roman Polanski a été condamné en 1977 pour "rapports sexuels illégaux avec une mineure" et qu'il est accusé par une dizaine de femmes pour agression sexuelle survenue à la même époque.
Il serait possible de remettre en question le lien entre la vie personnelle du réalisateur et son film, s'il n'avait pas lui-même fait le rapprochement dans une interview avec l’écrivain Pascal Bruckner à la Mostra de Venise : « Dans l’histoire, je trouve parfois des choses que j’ai moi-même connues, je peux voir la même détermination à nier les faits et me condamner pour des choses que je n’ai pas faites », avait-il expliqué. Si Roman Polanski peut nier les accusations qui n'ont pas été jugées, il ne peut le faire pour l'acte de pédophilie. Il avait d'ailleurs plaidé coupable.
Si les faits étaient déjà connus à l'époque de ses autres récompenses aux Césars (4 nominations et 4 Césars pour Tess, Le Pianiste, The Ghost Writer, La Vénus à la fourrure), le contexte actuel est différent compte tenu de l'affaire Weinstein et de l’ampleur du mouvement #metoo. La parole, surtout celle des femmes, est plus ouverte, plus forte, plus audible aussi.

Justification

Comme le précise Isabelle Germain, "Il est important de ne pas ériger ces hommes en modèles. S’il y a impunité dans toutes les couches de la population, c’est parce qu’il y a impunité chez ces hommes-là, ils restent des héros."
Tout est dit. Il est donc question de symbole. Récompenser Roman Polanski en 2020 peut donc être assimilé à un signal fort, envoyé à de nombreux hommes que leur attitude, voire leurs crimes, envers les femmes sont peu de choses par rapport à leurs talents ou leurs compétences.

Si l'on suit donc ce raisonnement, et si on l'accepte, on peut donc en conclure qu'il n'est pas moral d'avoir donner le césar à Roman Polanski.

P.S.: Après ce post initialement publié le 8 Mars 2020, j'ai lu une citation de Brunetière dans le 1 hebdo n°286 : "Reconnaître, ou même admirer le talent, et l'approuver, sont deux choses ; lui élever des statues en est une troisième encore." Une statue ou un césar, en l’occurrence...

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