Les gays sont-ils vraiment passés à droite?

En 2012, Didier Lestrade publiait "Pourquoi les gays sont passés à droite", où il tentait de démontrer le passage des gays vers la droite, voire même l'extrême droite, sans toutefois avancer aucune donnée chiffrée. Même si assez peu de données sont disponibles, des sondages de 2007, 2012 et 2019 permettent de lever un peu le voile sur la question.

En février 2012, Didier Lestrade publiait "Pourquoi les gays sont passés à droite" aux éditions Seuil, où il tentait de démontrer le passage des gays vers la droite, voire même l'extrême droite de l'échiquier politique français. Plus récemment, un billet posté par Franck Noir le 1er août 2019, Sondage Ifop pour Têtu 2019 : Les gays sont-ils d'extrème-droite ?, relançait le débat.

Franck Noir s'appuie sur un récent (mai 2019) sondage IFOP/Têtu concernant les intentions de votes des LGBTQI à la veille des élections européennes de 2019 (cf résultats du sondage). Le résultat principal du sondage est un graphe des intentions de vote de la population LGBTQI par rapport à celles de l'ensemble des Français. Celui-ci (cf ci-dessous) montre, en tenant compte du faible échantillon de personnes ayant répondues (816) et de l'intervalle de confiance donné, que la population LGBTQI avait les mêmes intentions de vote que l'ensemble des Français, soit des votes principalement tournés vers les listes LREM/MODEM et RN, avec environ 19 et 22% d'intentions de vote respectivement. Ces résultats très récents tendent donc à montrer qu'une partie non négligeable des LGBTQI vote à droite, mais pas exclusivement, et pas en plus grande proportion que l'ensemble des Français. Quand à la question de la droitisation, il faudrait comparer avec des données antérieures.


Question: Si dimanche prochain devaient se dérouler les élections européennes, pour laquelle des listes suivantes y aurait-il le plus de chances que vous votiez ?

Sondage IFOP/Têtu © IFOP/Têtu Sondage IFOP/Têtu © IFOP/Têtu


En janvier 2012, date de sortie du livre de Didier Lestrade, sortait également une note de François Kraus, directeur du CEVIPOF. Cette note, basée sur un étude réalisée en octobre 2011 par questionnaire auto-administré en ligne, conclue que "l'électorat LGBTQI se caractérise par un profond ancrage à gauche, un net rejet de la droite parlementaire et un attrait pour l’extrême droite tout aussi prononcé que dans l’ensemble de l’électorat à la veille des échéances de 2012". Le tableau ci-dessous, extrait de la note, rassemble quelques résultats, sans toutefois donner les marges d'erreur sur les chiffres.

Intentions de vote au 1er tout de l'élection présidentielle de 2012 © François KRAUS / CEVIPOF Intentions de vote au 1er tout de l'élection présidentielle de 2012 © François KRAUS / CEVIPOF

Bien que les deux sondages ne soient pas directement comparables, car ne concernant pas le même type d'élection (présidentielle vs. européenne), on pourrait tout de même avancer que l'électorat LGBTQI ne semble pas avoir nettement évolué vers l'extrême-droite entre 2012 et 2019 (3 points d'écart ne semblent pas significatifs compte tenu des marges d'erreur en général sur ce type de sondage). De plus, il semblerait que leur cœur soit toujours plus ancré à gauche que l'ensemble des Français.

Vote antérieur au 1er tour de l'élection présidentielle de 2007 © François KRAUS / CEVIPOF Vote antérieur au 1er tour de l'élection présidentielle de 2007 © François KRAUS / CEVIPOF

Cette étude indique également, en regardant le vote antérieur au 1er tout de l'élection présidentielle de 2007 (cf ci-dessus), qu'il y a une certaine stabilité dans les choix électoraux des LGBTQI ayant répondus, surtout à gauche même si la répartition des votes au centre (MODEM) et à droite commence à évoluer.

On est donc loin, début 2012 et même en 2019, d'une réelle droitisation comme le déplore Didier Lestrade. A la lecture de son essai, on peut toutefois se demander quelle est la part d'affect et de réel dans les arguments avancés par l'auteur. On ressent en effet beaucoup d'émotion à l'évocation de son expérience personnelle dans le milieu gay parisien en général ou d'avec Caroline Fourest en particulier (celle-ci bénéficie en effet d'un chapitre tout entier !). Mais Didier Lestrade convient lui même que certains gays semblent avoir les mêmes faiblesses que certains Français. Ainsi, on peut lire page 35 : "Certains gays sont tentés de rejoindre une formation extrémiste qui promet de réussir là où les partis traditionnels ont échoué malgré leurs très nombreuses tentatives. Comme d'autres Français, ils sont tellement déçus depuis quinze ans (par la gauche comme par la droite) qu'ils se disent que seul le Front National peut briser cette chaîne de frustration".

Oui, il est vrai que certains gays (ou LGBTQI) sont tentés par l'extrême-droite mais, comme on l'a vu précédemment, sans augmentation notable (au moins depuis les chiffres de 2007) et dans une proportion comparable à l'ensemble des Français. En même temps, Didier Lestrade finit par le reconnaître lui-même, dans une certaine mesure, (page 99): "Il y a toujours eu des gays de droite et il y en aura toujours".

Alors, où est le problème ? Le problème vient peut-être du fait que les LGBTQI constituent une minorité (6.5% de la population d'après la note de François Kraus mentionnée ci-dessus), et il est bien regrettable que tout membre d'une minorité puisse s'en prendre à une autre, directement ou non, comme le font les LGBTQI partisans de l'extrême-droite. Comme conclue Didier Lestrade à la fin de son livre :

"La communauté gay est aujourd'hui mieux intégrée dans la société française, elle est même devenue une minorité privilégiée par rapport aux autres minorités, toujours rejetées. [..] Nous avons la responsabilité de tenir la porte pour les autres."

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.