LE BOND, LE BUT ET LE TOURNANT

Il est de bons bonds, d'autres moins, surtout s'ils surviennent à pleine vitesse, voire en accélération : c'est ce qui se produit quand on trébuche en courant, et plus dure sera la chute. L'humanité y est aujourd'hui, qui trébuche alors qu'elle faisait des bonds de plus en plus longs et rapides. Danger.

 

LE BOND

Si l'on excepte les révolutions qui ont permis à l'humanité de s'extraire de sa gangue originelle (le feu, l'agriculture, les outils, l'écriture,etc..), les bonds sont souvent plus dangereux que bénéfiques, en tous cas toujours problématiques : les invasions, les guerres, les changements climatiques bien sûr mais aussi les grandes découvertes se sont le plus souvent accompagnés de soubresauts avec leur lot d'épidémies, de chômage, de famines, de misère, le tout attisé par le malin plaisir pris par les humains à ne jamais rechigner à s'auto détruire mutuellement (et réciproquement). Nul besoin de faire un dessin pour comprendre que même de petits sauts peuvent nous déstabiliser (un voyage, un mariage, un changement d'affectation, un décès) Et je ne parle pas de l'adolescence, les parents qui la subissent chez leurs enfants me comprendront.

Or depuis deux siècles environ l'humanité ne cesse de bondir, toujours plus, toujours plus loin, toujours plus vite : conflits incessants sur fond de colonisations, transferts massifs de population vers les Amériques, la révolution industrielle, la production de masse, la domination de l'électricité puis du nucléaire, les limites abolies de l'infiniment grand et de l'infiniment petit, une médecine efficace, l'énergie sans limite grâce aux produits fossiles, le tracteur, le train et l'avion en lieu et place du bœuf et du cheval, les deux conflits mondiaux, excusez du peu. Il ne nous reste plus qu'à inventer le portable et l'internet, mais ça n'est évidemment pas près d'arriver.

Mais il est deux bonds qui me paraissent devoir être stigmatisés : tout ici comme ailleurs n'est que chimie combinée à de l'énergie, et la maîtrise (supposée) de ces deux éléments a fait de l'homme un nouveau démiurge. Mais un démiurge qui n'a pu résister à l'hubris que lui procurait cet invraisemblable pouvoir.

Imaginez : une pastille de sept grammes d'uranium a le même pouvoir énergétique qu'une tonne de charbon. Quel bond ! Mais ses effets néfastes, de la bombe à Fukushima en passant par les déchets est tel que … vous m'avez compris, hubris, danger.

Quant à la chimie, nous avons appris à jouer avec tous ses éléments à notre disposition comme dans un jeu de lego. Quel bond ! Avec d'incontestables résultats positifs. Mais là où la nature en quelques milliards d'années avait mis sur pied un système ou tout était utile et réutilisable, nous l'avons inondé, et nous avec, de scories qui nous empoisonnent de matériaux non intégrables et non dégradables.

Faites disparaître par ces scories une espèce hébergeant un virus avec lequel elle cohabite grâce à des millénaires de concessions mutuelles, le virus est orphelin, la nature a horreur du vide, le virus se retourne et dit, tiens, si je m'installais chez les humains ? Pas de problème, d'ici quelques millénaires nous cohabiterons ; En attendant : Hubris, danger !

Ajoutez-y,  quel bond ! la multiplication par 5 de la population mondiale de 1900 à ce jour (de 1,5 milliards à 7,5) sur un double terreau ambivalent, le bénéfice du confort d'un côté, la réaction à la misère de l'autre, puis soupoudrez d'inégalités monstrueuses sur fond de folie financière, il ne reste plus qu'à bondir. Mais de quel côté ?

 

LE BUT

 

Le but est si possible d'éviter le grand bond vers la disparition de l'humanité. Nous en serions navrés, nos descendants à venir moins puisqu'ils n'adviendraient pas. Nous manquerions pas contre cruellement aux bactéries, aux virus et autres parasites, à qui nous sommes très utiles, qui nous regretteraient amèrement et devraient se chercher un nouveau terrain de jeu et de survie.

Et si nous l'évitons, de ne pas recommettre les mêmes erreurs sauf à voir se reproduire les mêmes effets, comme disait EINSTEIN qui n'était pas la moitié d'un crétin.

 

LE TOURNANT

 

Ah, le tournant, tout est là ! Souvenez-vous, « la der des der », « plus jamais la guerre » « plus rien ne sera comme avant », « j'ai changé » (celle-là, c'est la meilleure, déclinée par tous les cyniques qui nous ont gouverné, non, je ne dénoncerai pas nos petits camarades). Même E.MACRON , qui jamais ne change, arcquebouté sur les promesses faites à ceux qui l'ont fait roi, s'y est essayé, larmoyant, à quelques reprises. On va te croire.

Alors quoi ? Ben, désolé pour ceux qui ont lu jusqu'ici, je n'ai pas de réponse(s) (quoique) Mais des questions, oui, et ce sera à nous, à nous tous, d'en décider.

          * Il faudra des picaillons, de la fraîche, de l'artiche.

Il en coule déjà, à flots, par milliards, de cet argent magique qui n'existait il y a quelques mois ni pour les salaires, ni pour les retraites, ni pour les enseignants, ni pour les soignants. Tant mieux. Mais il faudra le rembourser. L'état a le choix : emprunter, c'est la voie choisie. Il paraît que les taux sont faibles, mais ce n'est pas totalement gratuit. Et les banques, encore une fois, se gaveront. Un emprunt forcé proportionnel aux revenus et patrimoines, toujours pas gratuit, mais au moins ciblé sur les plus riches, et ça reste entre nous, en famille ? Oui, mais les riches paieraient, donc oublie, n'y pense même pas. Reste un choc fiscal, momentané ou prolongé. Il y a de la marge, entre l'ISF, la flat tax, le CICE, les exonérations de cotisations non remboursées, et un impôt sur le revenu revu et corrigé (augmentation des tranches et des taux) Gratuit, équitable, c'est la meilleure solution. Sauf que Bruno LEMAIRE a dit hier (en murmurant, pour ne pas qu'on l'entende, mais il l'a dit ) : « nous ne toucherons pas à notre politique fiscale » Les marchés peuvent dormir tranquilles, cyniques nous sommes, cyniques nous resterons.

Et puis bon, 97% de l'argent en circulation n'est pas dans l'économie réelle, mais sur le grand casino de la spéculation. Même si ces sommes sont artificielles, il y aurait de quoi mobiliser ; si j'achète des chaussettes, TVA 20%. Si j'achète une action (qui existe déjà, je ne crée rien) 1% en général de frais bancaires. Et on ne pourrait pas taxer tous ces mouvements ? Quant à l'argent de la BCE, s'il fait comme les milliers de milliards qu'elle a déjà déversés sur les banques depuis 2008, partis à 90% sur la spéculation, à quoi bon ?

          * que faire de ces picaillons ?

Tous les économistes « sérieux » nous l'assènent, il faudra « relancer la machine » : nous comprenons aujourd'hui que l'économie « ne peut pas, ne doit pas s'arrêter » : tel un Moloch stupide, elle se nourrit d'elle même, elle doit « tourner, tourner, encore et toujours tourner » sans que l'on se demande jamais à quoi ça sert ni quels sont nos besoins. Bruno LEMAIRE l'a dit jadis : « une entreprise est d'abord un lieu où l'on fait du profit ». Pourquoi pas. Mais ne pourrait-on imaginer que ce puisse être un lieu où l'on élabore et délivre des services et des biens utiles, durables, de qualité et à un prix raisonnable ? Y'a du boulot, de quoi réfléchir et faire des choix. Certains possiblement douloureux, mais quoi ? Il y va de notre survie.

Alors, entre autres solutions, sautons sur l'occasion : le péril climatique n'ayant pas disparu, relançons la machine en mettant tout (bon, le maximum) sur la transition écologique. Formons, bâtissons, isolons, subventionnons l'agriculture propre, renonçons aux traités assassins de libre-échange, réorganisons les transports. Et de cette croissance sur les 20 ans à venir, faisons la décroissance à terme qui nous protègera de la catastrophe environnementale.

Dans tous les cas, il faudra insérer de la solidarité. Même Thierry BRETON n'a pas craint de choper une extinction de voix en l'appelant sur Inter de ses vœux il ya quelques jours, lui l'homme de la concurrence forcenée et constamment faussée, lui l'homme aux 58 millions de stock options en 2 fois (2014 et 2019) et qui a osé affirmer que s'il n'avait tenu qu'à lu il aurait interdit cette année la distribution de dividendes ! Grenelle des salaires, réforme fiscale, baisse du temps de travail, sanctuarisation des cotisations, réflexion sur un revenu universel (ou salaire à vie version Bernard FRIOT), retour à la planification, les pistes ne manquent pas.

          * qui choisira ?

Les idées ne manquent pas, à vous, à nous de dire. Il y a quelques jours ici même, Cyril Mouquet proposait la création d'un nouveau CNR, Conseil National de la Renaissance :https://blogs.mediapart.fr/cyril-mouquet/blog/260320/apres-le-covid-19-vite-un-conseil-national-de-la-renaissance. C'est une piste.

Si le grand débat national n'avait pas été une pure escroquerie et un immense gâchis, il serait utile d'en reprendre les contributions : là où le pouvoir a massacré son organisation, l'a détournée au profit de la campagne promotionnelle d'E.MACRON et n'en a retenu qu'une mesure (celle qu'il avait décidé ex-anté, la baisse de l'impôt sur le revenu) au sein des millions de contributions (500 000 libres, autant en cahiers de doléances, autant en réunions locales) une relecture non orientée, si elle était techniquement possible, pourrait s'avérer utile. Mais la donne a changé, et de nouvelles propositions pourraient émerger.

Quoi qu'il en soit, le Président a perdu toute légitimité à fédérer autour de lui « l'union sacrée » qu'il appelle de ses vœux pour lutter contre la pandémie actuelle. Il a également perdu toute légitimité à conduire la nécessaire révolution civilisationnelle que cette pandémie nous donne l'occasion d'initier.

Alors qui , quand, comment ? Ce nouveau CNR, mais qui y participerait ? De nouveaux états généraux, organisés cette fois par la commission ad hoc opportunément écartée pour pouvoir masquer les résultats du Grand Débat ? Pourquoi pas. La nomination d'une constituante avec adoption d'une nouvelle constitution avant la prochaine échéance présidentielle ? Pourquoi pas . De nouvelles législatives anticipées couplées aux municipales, au 4ème trimestre ? Ce ne serait pas inutile et permettrait d'y voir plus clair.

Mais au total c'est à nous de dire ce qui est BON pour nous. Et ne pas laisser encore une fois les BRUTES et les TRUANDS qui nous gouvernent prétendre le faire à notre place pour leur seul profit. Pourquoi ne pas créer à cet effet une rubrique spéciale « et maintenant » sur Médiapart ?

 

Frédéric PIC

PAU

 

 

 

 

 

 

 

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